‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 40 sur 136 · IV · texte numérisé non relu

IV

ir.8 CORRESPONDANCE

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A MADAME BLANCHECOTTE

Je VOUS remercie, ma chère enfant, de m'avoir donné de vos nouvelles. La vue de votre enfant nous a payés de toutes les peines du voyage. Il n'en faut pas plus à une mère pour effacer bien des peines. Ce qui me désespère et ce à quoi votre bel Alphonse ne peut rien, c'est l'éternel embarras d'argent où vous ne cessez d'être. Il me semble étrange que vous vous soyez mise en route sans ce premier des véhicules. Je regrette d'autant plus de ne pouvoir vous envoyer ce qui vous manque. Malheureusement, je viens d'apprendre encore une nouvelle perte, qui va me mettre à sec pour longtemps. Bon Dieu! que de gens à plaindre! Je viens de voir deux pauvres femmes, qui sortent de prison, et qui, forcées de quitter Paris par la police, n'avaient pas de quoi faire le voyage qui leur était ordonné. Tous les jours, j'ai de pareils spectacles, de pires même, et vous concevez que ce sont pour moi autant d'occasions d'épuiser mes modiques ressources : ce qui vous explique la gène dont je me plains. Mais, comme disent mes Gueux, le diable n'est pas toujours à la porte des pauvres gens. Je vous vois en bonne disposition pour le chasser de la vôtre. Vous avez du courage et une intelligence applicable à bien des choses, quoi que je vous aie dit l'autre jour. Il ne vous faut que vouloir pour sortir de l'ornière où vous piétinez depuis trop longtemps. Donnez de l'élan à votre esprit. Cessez enfin d'être une petite fille, et je suis sûr que la Providence vous viendra en aide.

On me force à garder la chambre. Par bonheur, j'ai un

DE BÉIlANGEll. 439

travail à faire auquel je me suis mis. Car, moi, il faut aussi que je travaille, malgré mes soixante-douze ans, ou, pour mieux dire, parce que j'ai soixante-douze ans et qu'il me faut corriger et mettre au net le peu que je laisserai après moi.

Si vous voulez que je vous réponde au sujet de la loi sur Tinstruction, indiquez-moi la partie de cette loi qu'il vous importe de connaître. J'ai ri de la manière dont vous me posiez la question. Vous pourriez peut-être vous faire la réponse, si vous trouviez, où vous êtes, un journal qui contînt cette loi.

GVI

À MONSIEUR PAUL BOITEÂU

Mon cher Boiteau, vos vers sont très-jolis, très-spirituels, et cependant ce n'est peut-être pas là une chanson, au moins comme moi je l'entendrais.

N'allez pas croire que l'absence d'un refrain me fasse dire cela. Non; on peut faire de bonnes et belles chansons sans refrain. Ce qui me fait penser ainsi de vos couplets, c'est un je ne sais quoi qui chante dans les vers de chanson, une certaine vivacité de tournure, un enchaînement de paroles que je ne trouve pas dans vos couplets, qui n'en sont pas moins d'un bon faiseur.

Mais, dites-moi, pourquoi voulez-vous devenir chansonnier? Il me semble que vous aspirez à mieux que cela, et je crois en effet, si vous ne vous effrayez pas du travail, car (à moins d'être Lamartine) il faut travailler le vers et bien étudier la langue, je crois en effet que vous êtes destiné à faire mieux que des chansons.

140 COKRESPUNDANCE

Je ne vous encouragerai donc pas dans votre nouvelle fantaisie, dussiez-vous m'accuser de vouloir écarter les rivalités dangereuses. Tout à vous de cœur.

A MADAME BLANGHECOTTE

27 avril 1852.

Pauvre mère, je vous vois dans de grands embarras et je vous plains fort, quelque dédommagement que votre tendresse y doive trouver.

Lamartine a été très-souffrant ; l'état de ses affaires est pour beaucoup dans ses souffrances. Il y a bien à le plaindre quand on voit l'abîme où il me semble s'enfoncer chaque jour davantage. Malgré sa gêne, bien plus pénible que les nôtres, je l'ai vu donner encore 200 francs pour de pauvres orphelins dont il a pris la charge, et cela sans y mettre la moindre vanité; car c'est bien par hasard que j'ai été le témoin de cet acte de bienfaisance, au moment où il parlait de vendre des objets qui lui sont chers pour suffire aux dépenses d'annonces pour son journal S qui ne me paraît pas aller aussi bien qu'il l'espérait.

Vous êtes son commis voyageur : il lui en faudrait beaucoup comme vous.

Depuis que j'ai reçu votre lettre, je ne l'ai pas rencontré. Je ferai votre commission si je le revois. Je vous dirai qu'il vous appelle : « Mademoiselle. »

Nous allions parler de vous, dernièrement, lorsque des importuns nous ont interrompus. Nous reprendrons l'entretien.

' Le Civilisateur.

DE BEJRANGER. Ui

Je n'ai pas encore eu le temps d'aller m'abonner rue de Richelieu. J'irai demain sans doute. Je suis curieux de voir la Jeanne d'Arc. Je vais mieux.

GVIII

A MADAME CAROLINE VALCHÈRE

6 mai 1852.

Pauvre femme! toujours malade, et de plus la misère que vous ne sembliez pas avoir à redouter ; croyez que je prends bien part à vos infortunes.

Malheureusement je n'y puis rien, moi qui commence à m'apercevoir que notre pension bourgeoise est un peu trop chère pour nous, et, d'ailleurs, votre fierté ne peut faire de vous une emprunteuse. Si du moins je pouvais vous aider à vous faire ouvrir la porte d'un théâtre, des Français ou de VOdéon; mais, vous ne le savez que trop, je suis sans relations avec les coulisses et avec ceux qui y régnent.

Le rôle de iMédée, toujours manqué jusqu'ici, me semblait devoir convenir parfaitement à mademoiselle Rachel. Comme elle m'a paru avoir un sens aussi droit que son talent est admirable, je croyais que le rôle, ainsi que vous l'avez envisagé, pourrait la séduire, et que, quels que soient les défauts de votre tragédie, elle pourrait vous indiquer les moyens de les faire disparaître, et surtout vous tracer un dénoûment tout à fait à sa convenance : pour cela, il eût fallu qu'elle eût un moment à vous donner. Une personne plus hardie, plus remuante que vous, serait peut-être parvenue à séduire cette femme de génie, qui au reste doit être bien obsédée de demandes pareilles à la vôtre. Je ne le comprends que trop.

Il vous eût aussi fallu un protecteur puissant, et vous n'en avez pas su trouver. Vous me parlez d'un monsieur que j*avais cherché à intéresser à votre ouvrage : il a perdu la position qui eût rendu sa recommandation utile; mais vous ne m'aviez pas dit que vous connaissiez quelqu'un qui était en rapport avec M. de Gastellane, le seul des hommes haut placés par la naissance et la fortune qui se soit montré constamment ami des lettres et du théâtre, et qui ait fait des sacrifices en leur faveur. Que ne cherchez-vous de ce côté une recommandation que je ne puis vous trouver ailleurs? peut-être un pareil protecteur vous mettrait-il en rapport avec les personnes dont vous avez besoin, et peutêtre aussi, par ses conseils éclairés, M. de Gastellane pourrait-il améliorer votre pièce.

A MONSIEUR GÉNIN

9 mai 1852.

Je suis à la Celle-Saint-Cloud, où je resterai encore cinq jours. Les journaux m'apprennent l'événement qui vous concerne, je vous écris un mot à la hâte.

Je souhaite que vous ne soyez pas aussi affligé que moi de votre mise à la retraite. Je n'oublierai jamais tous les services que vous m'avez mis à même de rendre. Si ma reconnaissance pouvait être une compensation au mauvais traitement que vous éprouvez, soyez sûr qu'elle ne vous manquera jamais. Mais, bon Dieu, que vont devenir les malheureux qui s'adressaient à vous et les établissements où votre probité portait l'ordre et l'économie?

Aussitôt mon retour, j'irai vous dire tout ce que je ne puis ajouter ici. Tout à vous de cœur.

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A MONSIEUR VOGUET

13 mai 1852.

Votre brave cousin m'est venu voir et m'a apporté votre lettre et vos compositions. Nous n'avons causé de vous qu'un moment, car M. Ciiartier a tellement peur de gêner, qu'on ne peut obtenir de lui qu'il prenne un siège, quelque instance qu'on lui fasse. Je suis heureux pour vous d'apprendre que cet excellent homme pense à aller vivre dans votre pays. Ce vous sera un grand adoucissement qu'un pareil voisinage.

Bernard ^ a reçu vos deux lettres et peut-être vous a-t-il déjà répondu. Je suis dans ce moment à la campagne, chez ses parents; mais à peine y peut-il passer quelques heures, tant il a son temps pris. Vous pouvez être sûr que, s'il y avait urgence de vous écrire, il ne manquerait pas de le faire. C'est un homme chez qui le cœur rivalisera avec la science.

J'aurais voulu pouvoir m'occuper du malheureux déporté dont vous me parlez ; mais, à force d'avoir vainement sollicité pour d'autres, je me suis mis dans l'esprit que je leur avais plutôt nui que rendu service. Cela m'a fait rompre avec les personnes qui peuvent quelque chose dans ces sortes d'affaires. Toutefois je tâcherai de trouver un protecteur à votre ami; mais c'est auprès du général Canrobert', à son passage à Nancy, qu'il eût fallu agir.

* M. Charles Bernard, aujourd'hui médecin de l'hospice des Enfants assistés.

* Diverses personnes furent chargées, peu après le 2 décembre, de missions qui embrassaient à la fois i)lusieurs départements. Le général Cainobert fut alors chargé des pouvoirs Us plus étendus.

On assure d'ailleurs qu'il y aura encore des commutations

de peine.

Lapointe connaît la pièce de vers que vous m'envoyez. Je crois même qu'il y a répondu. Vous demandez à Bernard de vous donner son adresse. Lapointe habite maintenant à Passy, rue des Réservoirs. 11 paraît s'être remis aux souliers, ce que je n'ai cessé de lui prêcher. C'est un excellent homme, mais peu disciplinable, sans cela j'aurais peut-être pu lui trouver un emploi; cependant j'aimerais mieux pour lui qu'il restât ouvrier.

J'ai lu avec plaisir votre prose : vous êtes bien inspiré par la contemplation des beautés champêtres. Si les souvenirs d'une heureuse enfance vous donnent de vifs regrets, l'espérance d'un avenir céleste doit surtout se développer en vous, au milieu des merveilles de la création. Vous êtes bien à plaindre sans doute, mon cher Voguet ; mais songez à tous ceux que les infirmités de l'âme tourmentent bien plus cruellement que vous n'êtes tourmenté par les infirmités du corps. Soyez sûr que beaucoup voudraient pouvoir échanger leurs souffrances contre les vôtres. Ces malheureux-là n'osent penser à Dieu ; et vous, c'est dans cette pensée que s'endorment vos douleurs.

Croyez-moi, mon cher Voguet, parmi les heureux du monde, il y a des gens bien plus malheureux que vous. Ce qui ne m'empêche pas de vous plaindre de tout mon cœur et de sentir pour vous le besoin d'une résignation que vous ne pouvez puiser qu'en vous-même, en tournant les yeux vers le ciel, au milieu de vos belles campagnes.

A MADAME BLANCHECOTTE

Juin 1852.

Où avez-vous pris, ma chère enfant, que je connaissais le général Saint-Arnaud ? Je ne le connais pas plus que vous ne le connaissez. Il m'a répondu pour Lachambaudie, voilà tout. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que je ne connais personne dans ses bureaux, ce qui vaudrait peutêtre mieux pour l'affaire qui vous occupe. Si je fais rencontre de quelque chef de cette administration, je me mettrai à votre disposition. En attendant, conseillez à madame V*** de demander l'audience qu'elle désire. Une femme peut toujours beaucoup sur ces messieurs, et vous m'avez dit que madame V*** était fort aimable : elle sera donc écoutée avec patience. Quant à ma recommandation, elle lui pourrait être nuisible; qu'elle ne regrette donc pas l'impossibilité où je suis de la lui pouvoir offrir.

Je vous renvoie la lettre du cabinet.

J'ai vu Lamartine hier et aujourd'hui. Je l'ai trouvé se levant ce matin. Je n'en suis pas sorti moins triste d'avec lui.

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