‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 54 sur 136 · A MONSIEUR BERTRAND · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BERTRAND

5 janvier 1853.

Vous m'avez envoyé, mon cher Bertrand, de bonnes et belles étrennes, suivant votre habitude. Vous savez que je lis vos vers avec attention et plaisir. Ceux-ci m'ont paru des meilleurs que vous ayez jamais faits. Ils protestent victorieusement contre ce que vous dites de votre prétendue

1 Aujourd'hui rue Lacépède, entre la rue Mouffetard et le Jardin des plantes IV. 24

vieillesse. Ils protestent trop peut-être, car ils sentent furieusement l'imprudence du jeune âge. Et pourtant, d'après ce que vous me dites, il serait bon de réprimer votre muse, entouré comme vous l'êtes de gens qui ne sont pas obligés à la discrétion et qui pourraient se faire plaisir d'en manquer, cela soit dit en passant.

Toujours est-il que votre épître m'a paru de premier ordre dans vos œuvres, dont je vous ai si souvent fait l'éloge.

Ce qui m'a affligé dans votre lettre, c'est le ton de tristesse avec lequel vous vous dites dans un vide que je ne puis concevoir, puisque vous avez femme et enfant : qu'est donc devenue cette famille dont vous désiriez tant être rapproché? Serait-il arrivé de ce côté quelque mécompte? J'en serais désolé pour vous.

Quant à votre curé, il fait un métier qui blase sur la charité, par cela même qu'il en fait une obligation. Ne vous étonnez donc pas trop du refroidissement de son zèle à votre égard. Beaucoup de ceux qui ont paru le mieux comprendre l'Évangile dans leur jeunesse, vieillards n'en comprennent plus un mot. Il en est souvent ainsi de la bienfaisance dans le monde, oii tant de gens qui l'ont embrassée avec amour finissent par s'en faire un rôle, qu'ils jouent à qui mieux, pour acquérir de l'importance. Votre ami le curé ne vise plus, lui, qu'à acquérir de l'embonpoint. Je le calomnie peut-être. Au reste, ne rompez pas avec lui et fermez les yeux. Il se peut qu'il soit dans un mauvais moment. Qui n'en a pas?

GXLII

A MONSIEUR THIÉBLIN

6 janvier 1853.

Mon cher monsieur Thiéblin *, j'aurais été vous parler de mon exilé, si, depuis le jour où j'ai eu l'honneur de vous voir, je n'étais retenu à la chambre par un rhume de cerveau que mes longues courses ont transformé en véritable maladie.

Ne voilà-t-il pas que Pierre Lefranc m'écrit qu'il s'est transporté, tout boiteux que la goutte l'a fait, à l'ambassade et consulat de France et qu'aucun ordre, lui a-t-on dit, n'y est arrivé le concernant.

N'y aurait-il pas quelque moyen d'activer l'administration à l'égard du pauvre malade à qui le climat du Midi est si nécessaire? Je viens en vrai solliciteur demander ce nouveau service à votre bonté.

Pour surcroît de malheur pour Lefranc, sa femme, que l'exil a frappée au moral, est dans un état qui devient de plus en plus alarmant, et il a deux enfants en bas âge et des grands parents infirmes.

Soyez l'ange gardien de tous ces infortunés.

En attendant que je puisse vous aller remercier, recevez, monsieur, et mes vœux de nouvelle année et l'assurance de ma plus parfaite et plus cordiale considération'.

1 M. Thiéblin était chef du cabinet du ministre de la police, M. de Maupas. ' Lettre communiquée par M. de Coucy.

GXLIII

 MONSIEUR GILHâRD

8 janvier 1853.

Malgré toutes ses publications, Lamartine porte encore le poids de toutes les dépenses que sa trop grande générosité lui fait faire. Il est à Paris depuis dix jours, mais je ne l'ai pas encore vu, parce qu'un gros rhume de cerveau me retient au logis, ce qui est chose rare pour moi. Or, comme il visite rarement ses amis, je ne le verrai qu'à ma sortie. Mais je sais que sa position de fortune est loin de s'améliorer, chose bien malheureuse. Je ne crois pas trop à la vente prochaine de ses propriétés.

Quant à Dupont, il a toujours ses douleurs de reins qui le confinent chez lui ; mais je crois qu'il ira encore longtemps, malgré ses quatre-vingt-six ans.

Le pamphlet de Hugo a été beaucoup lu ici, m'a-t-on dit; mais assez généralement désapprouvé, même de plusieurs qui pensent comme lui. C'est un bien grand poëte, mais je doute qu'il soit jamais un véritable homme politique. Il est bien à Jersey avec toute sa famille. J'ai vu dernièrement madame Hugo, qui était venue à Paris chercher son plus jeune fils.

Quant à la politique, je ne peux pas vous en dire plus qu'il n'y en a dans les journaux, car on n'en fait plus à Paris. Les anecdotes de cour nourrissent seules les conversations et prouvent combien nous sommes légers et gobemouches.

GXLIV

A MONSIEUR GILHARIK

3 février 1853.

Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il. Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans cette triste situation. Comment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Je suis persuadé qu'il n'y a rien à y perdre; un adroit spéculateur y gagnerait même. Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé ; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. Aujourd'hui, il se résout à vendre, mais les acquéreurs ne se présentent pas; il a des ennuis dans son département, et ceux qui ici pourraient se faire une gloire de liquider cette fortune préfèrent doubler leurs fonds à la Bourse, où peut-être un jour ils rencontreront leur ruine. Quel temps ! quels hommes !

Heureusement que nous avons eu un mariage * pour nous consoler de toutes nos peines. Je n'en ai vu que les voitures revenant aux écuries. J'ai reconnu la principale : il y a bien longtemps que je l'ai vue traîner un Empereur mort à Sainte-Hélène, et plus tard une impératrice morte méprisée dans un coin de l'Italie.

Vous devez croire qu'à défaut de la presse on fait circuler les bons mots et les anecdotes. Que de sottises dans tout cela, sans compter les mensonges! C'est pour de pareilles

* Le mariage de l'empereur Napoléon III.

balivernes qu'on néglige des choses bien autrement graves, qui devraient nous préoccuper. Nous serons donc toujours les mêmes ; et puis plaignons-nous !

GXLV

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