IV
homme tout de bienfaisance, a été une des premières victimes. Dès que je l'ai su, j'ai été le voir et l'ai trouvé aussi paisible que si rien ne s'était passé. Mais je crains qu'il n'y en ail de plus maltraités. Malheureusement je n'ai plus au ministère le bon Thiéblin, dont je vous devais la connaissance, et qui m'a aidé à rendre bien des petits services.
Si vous vous intéressez à ma santé, je vous dirai que, depuis plus de trois semaines, j'ai cessé de souffrir de la tète. C'est beaucoup. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour le cœur de Hugo. Au reste, on m'assure qu'il engraisse, ce qui me fait croire qu'il n'est plus question des douleurs qu'il a ressenties.
Quant à messieurs vos fils, ils me semblent hors d'atteinte maladive, et que Dieu en préserve mademoiselle votre fille!
Voulez-vous, madame, remercier pour moi Vacquerie du présent qu'il m'a fait. Comme j'espère encore qu'on parviendra à mieux rendre votre physionomie, j'attendrai encore un peu pour faire encadrer le tout. Je mettrai dans le cadre les deux portraits de Hugo, d'expression différente, mais tous deux très-bien venus. La maisonnette au milieu de tous ses habitants fera le plus joli effet. Oh! si un coup de baguette pouvait transporter aux environs de Paris ce coin de terre et ceux qui l'habitent, que de grâces j'en rendrais au ciel !
Dans votre île, fait-on tourner les tables? Communiquet-on avec les esprits? Si vous êtes témoin de ces miracles, que je ne puis voir, demandez donc aux esprits si je dois vous revoir ici. Je suis si vieux que, pour mon compte, je crains beaucoup, et cela me désole. Hugo, qui, lui, doit communiquer avec les esprits les plus élevés, pourrait me rassurer. Qu'il questionne Pindare, Dante, etc.
En attendant, recevez pour lui et pour vous, chère madame, l'assurance de mon constant attachement et de tous les vœux que je ne cesse de faire pour votre famille.
GLXXVIII
A MONSIEUR ALBERT GHAUVEAU
1" novembre 1855
Personne ne peut prendre plus d'intérêt que moi à l'entretien que vous projetez, et je vous remercie de me l'avoir fait connaître. Mais je vous avoue que j'y vois d'immenses difficultés. Le plan même en est difficile à tracer. Je le vois par votre lettre, où vous me semblez hésiter sur plusieurs points, et ces hésitations, je les conçois parfaitement. Ce qui d'abord me fait craindre des obstacles, c'est l'absence d'aide dans beaucoup de provinces. Vous trouverez peu de personnes intelligentes qui veuillent prendre la peine d'aller à la recherche des vieux airs et des vieilles paroles que vous voulez réunir.
Savez-vous, monsieur, qu'un littérateur musicien, qui a une grande admiration pour tous les airs de musique moderne ou qui ne remontent guère à plus de deux siècles, et sont la fortune de nous autres chansonniers, prétend* que le nombre en est si considérable, qu'on ne trouverait pas d'éditeur qui voulût en faire les frais d'impression ?
Ajoutez à ces airs ceux qui circulent dans les campagnes, et joignez-y, comme vous paraissez en avoir l'intention, les paroles plus ou moins patoisées, avec la traduction, qui pourrait être souvent nécessaire, et vous aurez des volumes à remplir seuls une bibliothèque.
* C'est M. Gcnin.
Je vous soumets ces réflexions, monsieur, pour que vous avisiez bien, avant de vous lancer dans cette œuvre patriotique, aux bornes que vous devez lui donner et aux moyens d'exécution qu'il faut vous assurer pour la conduire à bien, aux moindres frais possibles.
Les cliausonniers vous auront surtout une grande obligation d'avoir une pareille idée. C'est par le grand nombre dairs détachés restés dans le domaine public, airs dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre, que la France doit de posséder seule, d'une façon complète, le genre de la chanson. Vous voyez, monsieur, quel intérêt je dois prendre à l'entreprise projetée. Pour m'en donner connaissance, vous n'aviez donc pas besoin du couvert de personne, surtout avec le nom illustre que vous portez. Mais je ne puis m'empêcher de vous exprimer ma surprise au sujet du présent que vous me faites d'une nièce, moi qui n'ai qu'une sœur religieuse. Je ne me connais aucune parente dans le bas Limousin, et il me semble même que le nom de Besse n'est jamais venu jusqu'ici. Au reste, cela est sans importance, si ce n'est pour vous répéter, monsieur, que vous avez bien fait de prendre le chemin le plus court pour arriver jusqu'à moi, qui vous remercie bien sincèrement de m'avoir donné l'espoir de voir accomplir un projet qui ne peut que tourner à l'avantage du genre auquel j'ai consacré ma longue vie.
3 décembre 1853.
Oh! monsieur, qu'il y a loin de moi, vieux chansonnier, au |4us grand poëte du siècle! Mais vous n'avez que vingt-
cinq ans, et ces exagérations sont familières à votre âge. C'est à votre âge aussi, monsieur, que l'imagination se désole et tente d'insulter à la vie. Cette désolation a produit de beaux, de très-beaux vers. Vous m'en donnez une preuve, et je suis de l'avis de M. Saint-Marc de Girardin dans la phrase que vous me citez.
J'ai fait comme vous, monsieur, des vers de désespéré; puis à trente ans, tout pauvre et inconnu que j'étais, j'ai fini par voir qu'au lieu de se plaindre de tout il était peutêtre mieux d'enseigner à ses semblables la résignation, fille du ciel, dont les déshérités du monde ont surtout tant besoin. Peut-être ferez-vous comme moi quelque jour. Je le souhaite : vous vous réconcilierez avec le rire, et, comme moi, vous vous en servirez, si, en vous envoyant des vers à juger, on vous appelle le plus grand poëte de l'époque*.