‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 76 sur 136 · A MADAME FERDINAND FRANÇOIS · texte numérisé non relu

A MADAME FERDINAND FRANÇOIS

17 janvier 1854.

Pauvre enfant! je regrette bien que ma maudite jambe m'empêche de vous dire toute ma douleur du jugement

* Le duc de Brabaiil, né le 9 avril 1855, s'était marié, par procuration, le 10, et en personne le 22 août 1855 à l'archiduchesse Marie, née le 25 août 1856. fille de feu l'archiduc Joseph, palatin de Hongrie.

rendu ^ Cette douleur est surtout pour vous, car je crains l'effet qu'il a dû produire sur votre cœur. Quant à François, outre qu'il a l'appel d'abord, il sait que dans le cas de confirmation, nous aurons recours aux moyens qui peuvent adoucir cet arrêt inique. Déjà Reynaud, qui m'en a apporté la nouvelle, a pensé à quelqu'un qui semble avoir le pouvoir de faire du bien. Moi, je recourrai à des autorités que jusque-là j'ai négligées. Nous pouvons donc espérer de réparer une partie du mal que ces bourreaux de juges vous ont fait. Dites-le à notre ami, qui vraisemblablement ne s'afflige que pour nous. Dites-le aussi à votre excellente tante qui doit tant souffrir pour ses chers enfants. Aussitôt qu'il me sera permis de sortir, j'irai vous voir et nous causerons de tout cela. Surtout ne vous découragez pas et comptez sur vos amis. Quant à moi, j'y ferai tout ce que je pourrai et je n'ai pas besoin de vous l'assurer.

Courage, chère enfant, courage! A vous de cœur.

A MONSIEUR GILHARD

25 janvier 1854.

Je VOUS félicite, mon cher Gilhard, de faire de bonnes affaires dans votre pays. Vous avez, parbleu, bien fait de

* M. Ferdinand François, ancien directeur de la Revue indépendanle, venait d'être condamné à trois ans de prison, pour cause de participation à une société secrète. Béranger, qui savait bien que, si M. F. François avait connu l'tixistence de celte société, il n'en avait pas fait partie, pensait que l'actMisé serait absous, et tout au plus condamné à une peine très-b'-gère, cl il n'avait négligé aucune démarche pour lui être utile. M. F. François était nouvellement marié et sa femme allait accoucher. Béranger, qui ne la connaissait pas avant le mariage, se conduisit avec madame François comme l'ami le plus ancien et le plus dévoué l'eût pu faire.

vendre un coin de terre, à peine bon Ti vous enterrer, et d'en tirer quelques voyages à Paris dont nous profiterons. En définitive, je vois qu'il est assez bon d'être propriétaire, ne serail-ce que pour avoir quelque chose à vendre. Vous direz qu'on peut faire de même avec des rentes : c'est même ce qui vient de m'arriver. Ilélas! mon cher ami, je vis sur mon capital; puisse-t-il aller jusqu'au bout! Quand je m'entends flatter sur l'état de ma santé, la peur me prend de pousser cette mauvaise plaisanterie qu'on appelle la vie beaucoup trop loin.

Judith est bien capable d'en faire autant et mieux même. Elle attend la solution des affaires d'Orient avec un calme parfait.

Quant à moi, j'ai fini par ne plus m'en occuper : ce ne serait pas de même si je jouais à la Bourse.

Notre gouvernement me semble mettre une grande prudence dans ce grand prologue : cela veut-il dire qu'il nous en tirera bien? Je ne sais, car je ne me fie pas plus au gouvernement français qu'au gouvernement anglais, dans cette occurrence, d'où peut sortir un bouleversement général. Au reste, je dis depuis le commencement, que « aujourd'hui les prophètes ont la gueule morte ». Souffrez donc que je me taise sur ce sujet.

Je viens de passer dix-huit jours au logis. En rentrant un soir, je me suis donné ce qu'on appelle \ecoup de fouet. Je n'ai d'abord pas pris de précautions ; puis il m'a fallu recourir à un médecin qui a fait des entorses et coups de fouet sa spécialité. Je suis guéri et n'ai plus que quelques jours à passer au coin du feu. Savez-vous que j'ai des connaissances qui y ont été retenues des trois, quatre, six mois pour pareil accident!

Lamartine va très-bien dans ce moment. Il n'en est

peut-être pas tout à fait de même de ses affaires qui s'embrouillent toujours. Toutefois, il est moins tourmenté à cette heure.

Les vers de Hugo font un grand bruit ici; ce qu'on m'en a répété me fait croire que son admirable talent s'est encore agrandi. Mais je suis loin d'avoir tout entendu.

Lamennais est fort malade de la goutte^ en ce moment. Je ne puis l'aller voir et en suis désolé; il est toujours occupé de sa traduction de Dante.

Quant à moi, je suis un vase complètement vide. Il ne sort plus rien de moi. Voilà plus de deux ans que cela dure. Je ne m'en attriste pas le moins du monde.

CGXXVI

26 janvier 1854.

Vous me souhaitez beaucoup de bonheur pour l'année qui commence, mes chères amies, et vous m'en procurez un grand en m'annonçant que les misères de cette époque ne vous atteindront pas. Je redoutais pour vous ces mois de cherté qui pèsent si rudement sur grand nombre de nos provinces, même sur Paris, malgré les préférences du pouvoir pour notre grande ville. 11 n'y a que l'or de bon marché ici. Ce qui ne veut pourtant pas dire que tout le monde en ait.

Ma santé est bonne, et tout le monde m'en félicite au point de me faire peur; car, comme pour avoir un peu d'aisance, je mange mes fonds avec mon revenu, ainsi que

* C'était le commencement de la maladie qui devait emporter l'illustre auteur des Paroles d'un croyaul.

le bonhomme, je tremble d'aller trop longtemps et trop loin, au delà de mes ressources.

J'ai conservé tous mes vieux amis (il y en a de cinquantehuit ans de date), et Lamennais est toujours à Paris, travaillant à une traduction de Dante. Mais il n'habite plus Beaujon. 11 s'est exilé au Marais S près du Temple. C'est un peu loin; mais, en santé, il vient assez souvent dîner avec nous. Malheureusement, depuis quinze jours, il a la goutte qui le tient à l'estomac, ce qui m'inquiète fort, d'autant qu'ayant été atteint de ce qu'on appelle le coup de fouet, il ne m'est pas possible de quitter ma cbambre depuis trois semaines. Je suis bien impatient d'aller m'assurer par moimême de l'état du malade, qui, je l'espère, se tirera bien de cette crise.

Je vous félicite de conserver votre frère auprès de vous, et j'admire à quel point il aime la retraite. Il doit sortir quelque chose de bon de la sienne. Hélas! moi aussi je voudrais pouvoir vivre loin du monde; mais le sort en a décidé autrement. Le nombre des importuns semble s'accroître au lieu de diminuer, comme je l'espérais, et tout mon temps se perd en courses et en bavardages.

Trélat a encore éprouvé un accident. Il a repris voiture depuis son mariage. Or, un obligeant, pour lui éviter de fermer sa portière, la lui a poussée de façon à lui écraser la main. Il a eu deux doigts de broyés. Il en souffre encore beaucoup. Je le vois rarement ; car il y a bien loin de l'Arcde-Triomphe à la Sa 1 pétri ère.

J'allais oublier de vous parler de vers, depuis que je n'en fais plus, et absolument plus (voilà trois ans de cela), je pense qu'il en est ainsi pour tout le monde. Vous pen-

* Hue (lu Grand-Chantier, n" 12, où il est mort, Lamennais avait pris le lit le 10 janvier.

sez autrement. Où donc en êtes-vous de vos productions ? Vous me direz cela dans votre prochaine lettre.

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