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ser ceux qui vous font obstacle et y déployer votre drapeau. Je sais, pauvre femme, que ce que je vous conseille est difficile; voire nature, trop défiante d'elle-même, n'a pas l'énergie qu'il faut pour vous faire arriver; puissent les bons conseils vous aider à obtenir ce résultat! Je vous engagerais à vivre modestement comme vous le faites dans votre campagne, si je ne vous reconnaissais un talent qui, bien dirigé, vous ferait certainement un nom bonorable dans les lettres. Je viens de lire votre comédie des Basbleus. Il s'y trouve des choses excellentes, de l'esprit d'observation, un bon jugement, de charmants vers, et nous disions avec Antier, ces jours-ci, que vous aviez tout ce qu'il faut pour faire une œuvre remarquable en ce genre. Cependant, faite comme elle est, votre pièce ne pourrait marcher. Le fonds du sujet est heureux, quoique peut-être d'une hardiesse qui, au jour bienheureux delà représentation, vous attirerait bon nombre d'ennemis en jupons. Mais l'intérôL dramatique n'y est pas assez développé. Vous oubliez trop qu'il faut aujourd'hui au théâtre force bruit, force mouvement, des enlèvements, des bouquets empoisonnés, des surprises, et, enfin, tous les effets des mélodrames, voire même dans la comédie de mœurs.
Vos caractères ne m'ont pas paru mal dessinés, sauf toutefois celui de la jeune amoureuse, trop rapidement bâclé. 11 y a aussi beaucoup de détails inutiles, des domestiques qui entrent on ne sait trop pourquoi, des lettres dont le public se passerait fort bien, enfin cinq actes qu'il faudrait, selon moi, réduire à trois. Ilélas! vous êtes mère, et c'est triste de sacrifier deux de ses enfants à la prospérité des trois autres. Médée a fait mieux que vous, et il ne lui en resta aucun pour la consoler. Au reste, un auteur dramatique vous donnerait de meilleurs avis que moi, qui n'ai
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pas un goût bien vif pour le genre moderne. Si aujourd'hui Molière inconnu venait offrir au Théâtre-Français le Misanthrope, son chef-d'œuvre, il serait impitoyablement refusé : voilà ma conviction. Il ne faut plus des idées, de l'observation, de la philosophie pour faire des pièces, il faut des événements et de l'action. Fissiez-vous des vers comme Boileau, ils ne l'emporteront pas sur le besoin des émotions. Tout cela n'est pas consolant, je le sais, et je voudrais pouvoir vous enseigner la bonne voie à suivre; mais mes vieilles idées ne sont pas d'accord avec les idées du jour, et, en vous indiquant mon chemin, j'ai peur de vous éloigner de votre but. Travaillez pourtant avec courage; il y a en vous quelque chose. Tâchez que ce quelque chose fasse un jour du bruit dans le monde. Je vous crois un peu paresseuse : c'est le défaut des rêveurs. Votre donneur de conseils, qui n'a su de sa vie qu'aligner quelques rimes, a été et est fort paresseux aussi et n'a guère le droit de morigéner les autres, mais c'est grâce à ces quelques rimes qu'il a aujourd'hui un morceau de pain sur la planche.
En voici bien assez de bavardages pour un jour; encore si je pouvais vous être bon à quelque chose! Adieu, chère enfant, je vous serre la main et Judith vous embrasse.
A LA MÊME
Vous élevez mal votre fils : vous le dorlotez comme une fille, vous lui mettez des gants jaunes, vous l'habituez à la paresse, toutes choses mauvaises pour un garçon né sans fortune; et encore se souviendra-t-il de vos bontés, en scra-t-il
reconnaissant? Vous viendra-t-il en aide le jour oii vous vous serez ruinée pour lui faire une vie heureuse ? Prenez garde, pauvre mère, ne vous fourvoyez pas par trop de faiblesse. Faites-lui apprendre un état; il est jeune, il a de la santé : qu'il travaille, qu'il se fasse homme, homme de cœur s'il se peut. Ne le jetez pas dans la littérature : on y mange tout quand on y gagne quelque chose, et, la plupart du temps, on n'y gagne rien; il y a des exceptions, c'est vrai, mais elles sont rares. Que ne faites-vous de Georges un commerçant! Le commerce est aujourd'hui le meilleur moyen de tirer son épingle du jeu; il ne l'aime pas, m'avez-vous dit, tenez-lui fermée votre bourse, et il faudra bien qu'il cherche les moyens de remplir la sienne. Amenez-le-moi un matin : j'ai besoin de le mieux connaître pour vous donner un bon avis.
Je vous félicite d'avoir trouvé bon gîte et bonne compagnie à la campagne. Je suis si vieux et si souffrant, qu'il m'est difficile de rompre mes habitudes, même pour quelques jours. Judith ne marche pas du tout; c'est toute une histoire pour elle que de prendre un fiacre et d'aller à Passy voir de vieilles amies. Vous me demandez dans quelle tragédie je préfère Rachel? Elle est admirable dans toutes, elle est sublime dans Polyeude. Du reste, j'avoue à ma honte que je ne l'ai vue que cinq fois. Vous me paraissez fort affectée de ce que vous ont dit les médecins : ne vous en rapportez pas trop à eux, ils font souvent plus de bruit que de besogne. Ne vous droguez pas, faites de l'exercice, et j'espère qu'avec ce beau temps vous vous trouverez mieux.
A LA MÊME
Si je tenais le monde dans ma main comme l'apôtre Jean Journet, je le pétrirais de telle sorte, qu'il en sortirait des choses superbes. Les femmes auraient un sort plus heureux. C'est vous dire que je partage votre opinion sur la part trop étroite qui leur a été faite dans nos sociétés modernes; non pas que je veuille plus que vous la réhabilitation de la chair. Je laisse à mesdames les saint-simoniennes le soin de planter elles-mêmes ce nouvel arbre de liberté. Bon Dieu! que de fruits il produirait! Je voudrais que celles qui sont nées sans fortune ou celles qui ont perdu la leur par des raisons indépendantes de leur conduite pussent gagner honorablement leur vie par un travail bien rétribué. Je voudrais aussi que les enfants fussent mieux élevés, et qu'on leur apprît à tous, riches comme pauvres, un état manuel qui, au jour des revers, leur servît à devenir des hommes utiles. Au lieu de cela, on les habitue au luxe et à la mollesse; et, quand le malheur arrive, ils deviennent des fainéants presque toujours, et des intrigants quelquefois.
Ce sont bien les B*** que j'ai connus qui habitent Champigny, et je vous félicite d'être en bonnes relations avec cette famille. Elle a été bonne et serviable, et si B*** ne s'était fourré dans la tête je ne sais quelle idée folle de se faire nommer député, nous serions encore en bonne intelligence; mais je ne croyais pas M. B*** propre à remplir cette mission, et je n'ai pas voulu l'appuyer.
Madame B*** a-t-elle toujours de belles épaules? La pe-
tite Marie promettait d'être une charmante femme. En somme vous avez raison de les voir : ce sont d'excellentes gens; et, si je n'étais pas si ennemi du dérangement, je les retrouverais chez vous avec plaisir.
On m'a dit que B*** venait de gagner un million dans l'affaire des terrains du Dioraraa. Je le désire pour lui, qui aime les voitures et les châteaux.
A MONSIEUR DENECOURT
29 mars 1854.
Grand merci, monsieur, des deux volumes que mon jeune ami Champfleury m'a remis de votre part. Personne plus que moi ne pouvait apprécier un pareil présent.
A deux âges bien différents de ma vie, j'ai vu Fontainebleau. Enfant, j'ai habité Samois, et, vieillard, j'ai passé une année dans Fontainebleau même. Sans le voisinage de la cour et le monde qu'elle y attire, j'y serais sans doute encore.
Vous comprendrez facilement, monsieur, le plaisir que j'ai eu à retrouver dans votre Carte-Guide et dans votre Itinéraire du palais et de la forêt de Fontainebleau tous les souvenirs de ce séjour enchanté, réunis par vous avec un soin et une exactitude qu'on trouve rarement dans de semblables ouvrages. Quand j'habitais Fontainebleau, vos livres m'eussent rendu de bien grands services et évité de trèslongues courses, sans compter tout ce que votre science acquise sur place m'eût évité d'erreurs.
Si je n'étais si vieux, monsieur, je voudrais aller revoir votre magnifique forêt, et vous porter mes remercîments
DE BÉRANGEK. 295
sous l'arbre* que vous avez bien voulu baptiser de mon nom. C'est là ce qu'il y a de plus solide dans ma gloire de coupléteur, et je suis heureux de vous en avoir l'obligation.
GCXLII
A MADAME VICTOR HDGO
9 juin 1854.
Voilà près de deux mois et demi que j'ai reçu votre dernière lettre, et, depuis, ma chère dame, je pense à vous et aux vôtres sans avoir la force de vous écrire. Vous me parliez du projet que Hugo avait de s'éloigner de nos bords, et du projet d'aller en Espagne ou en Portugal. Eh! mon Dieu, que ferez-vous là? Il me semble que rAmérique est moins loin que toute cette belle Ibérie. En Amérique, vous seriez continuellement en relation avec des concitoyens, que votre glorieuse étoile attirerait vers votre retraite. Il nous arriverait continuellement de vos nouvelles, et vous seriez sous un ciel ami de la liberté, si douce à l'exilé, ne fût-ce que parce qu'il pense qu'on lui porte envie. En Amérique, on sait ce que c'est que Hugo. On serait fier de l'y posséder. Nos regrets y seraient compris. Quant au climat, on peut le choisir.
Voilà ce que je me dis et bien d'autres choses encore depuis que j'ai reçu votre désolante lettre, à laquelle il m'a tant coûté de répondre. Hugo n'aime pas les conseils, et ceux du pauvre chansonnier iraient en vain jusqu'à son oreille. Ne les lui soumettez donc pas, si son parti est pris. Celui que je me permets de lui adresser est le fruit de deux mois de réflexions. Vous qui m'avez témoigné de la con-
» Unhètrc.
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fiance, vous ne vous offenserez pas de vous faire connaître ma pensée. C'est de lui, de vous, de vos chers enfants que je me suis occupé, car, vous le savez, c'est le malheur qui m'a poussé vers vous et qui m'a permis de vous prouver quelque peu de l'intérêt que j'ai porté à votre immortel époux depuis ses débuts jusqu'au moment où le sort l'a frappé, malgré toute sa gloire.
Si je vous dis cela, chère dame, c'est que je tiens à ce que vous soyez, vous surtout, bien convaincue du profond et ancien intérêt que je lui porte et que je porte à tout ce qui peut le toucher, à vous, qui particulièrement lui êtes si tendrement dévouée et qui méritez tant d'être heureuse. Je vous dis cela aujourd'hui parce qu'il me semble que l'heure avance d'une plus grande séparation. En verrai-je la fin? Non, sans doute, car je me fais bien vieux. Ma santé semble même se détraquer. Voilà un mois que je sens mes forces diminuer. Bretonneau (mon médecin de Tours) ne s'alarme pourtant pas. Mais, soit ennui de tout ce que je vois, soit pressentiment, il me semble que je ne dois pas voir le retour de ceux que la proscription emporte. Cela ne m'afflige que pour les autres. J'ai assez vécu, et, en cela, jusqu'à présent, je ressemble à Lamennais, qui a vu venir la mort avec une satisfaction qui a semblé croître jusqu'au dernier momeat.
Je vous dirai même que j'écris avec peine, et ma lettre vous en fournira la preuve. Grâce au ciel, le cœur a un peu moins vieilli que la tête, et, comme mon pays a toujours été ma grande passion, ceux qui en sont l'honneur ne cesseront de me préoccuper jusqu'à mon dernier soupir.
Adieu, chère et excellente dame. Recevez tous mes remercîments pour le bon souvenir que vous voulez bien me garder, et croyez-moi à vous et aux vôtres pour la vie.
46 juin 1854.
J'entends tous les jours de prétendus hommes politiques me parler du parti légitimiste, du parti républicain, du parti orléaniste et même du parti socialiste. Il font certainement, de ces partis, un total de mécontents assez important, mais qui ne saurait en rien effrayer le gouvernement de Napoléon. Les légitimistes, habitués pour la plupart à faire de l'opposition par ton, à vivre commodément en dehors de toute préoccupation populaire, me semblent peu capables de montrer de l'énergie dans un temps donné. Napoléon les laisse jouer leurs petites trames, bâtir dans leurs salons leurs petits complots; il ne les craint pas le moins du monde. Ils peuvent lui causer quelque ennui ; ils peuvent le froisser dans son amour-propre de parvenu ; mais là s'arrête leur pouvoir. Les républicains pourraient être plus redoutables s'ils savaient s'entendre et sacrifier au profit de leur opinion leurs communes ambitions, mais ils sont encore loin d'en arriver là, et par conséquent loin de pouvoir culbuter le trône que leurs sottises ont aidé à rebâtir. Le parti orléaniste a quelque pouvoir; il compte dans ses rangs plusieurs hommes connus et dont les noms ont pris racine dans la mémoire du peuple. Les orléanistes sont les seuls hommes qui pourraient tirer avantage d'une circonstance; mais, cette circonstance, ils ne la feront point naître. Le parti socialiste est sans crédit dans l'opinion. Il n'est pas arrivé encore à l'état d'armée. Quand il sera sorti de ses rêves, qu'il aura mûri ses théories, ce qui IV. 38
n'arrivera pas do sitôt, alors on pourra compter avec lui; en attendant, il n'est encore qu'un vrai épouvantail dont la police a tiré plus d'une fois un bon parti pour la cause impériale.
A MONSIEUR GILHARD
22 août 1854.
Mon cher ami, je n'ai plus le temps d'écrire, et je dois avouer que j'en ai peu le goût. Ma paresse à cet égard augmente chaque jour. J'écris toutefois, mais c'est à ce tas d'indifférents avec qui je n'ai à faire preuve que de politesse. Leur nombre augmente chaque jour; et, par moments, me vient la tentation de jeter leurs épîtres au feu. Puis je songe au temps où je cherchais des conseils et des appuis, et je réponds à tous ces insensés que je voudrais pouvoir rendre à la raison, et qui me volent le temps que je devrais consacrer à l'amitié. N'y a-t-il pas aussi les recommandations qu'on sollicite de moi, de moi, dont le crédit se réduit à quelques vieilles connaissances restées dans les alentours du pouvoir? C'est là toutefois une aumône qu'il faut aller solliciter pour autrui. Bien rarement je l'obtiens, et ceux qui en ont besoin présument sans doute que je m'y prends mal. C'est vrai peut-être, et je m'en veux presque.
Ce sont ces embarras qui consument tout mon temps et me laissent peu le temps d'écrire à mes amis, qui doivent se rendre compte do mes ennuis pour me pardonner mes inexactitudes.
Puis, n'ai-je pas mes affaires qui vont chaque jour moins bien? Nous trouvons notre pension beaucoup trop chère : les fonds manquent, et l'on s'en prend au nombre des dî-
neurs. Nous allons changer de gîte. Dans six semaines nous serons au Marais, dans la même maison qu'Antier, dont la femme veut bien se charger de diriger nos dépenses pour en diminuer le poids. Y parviendra-t-elle? Dieu le veuille ! Je ne demande pas mieux que de me mettre en tutelle.
Nous n'en avons pas moins fait ma fête, et nous y avons bu avec Antier et sa femme à votre santé.
GCXLV
A MONSIEUR GÉNIN
\" octobre 1854.
Que je VOUS plains, mon cher ermite! mais comment avez-vous pu croire que le désert où vous vous êtes confiné pourrait être longtemps du goût de ceux qui vous entourent? Vous me demandez si le Mont-Saint-Quenlin est un lieu bien charmant. Non, certes; mais ce qui vous fait aimer Neuville rendrait à madame Génin le séjour du Mont- Saint-Quentin agréable. Elle a là les souvenirs de sa jeunesse, comme vous avez les vôtres dans le pays de loups où vous avez été enterrer vous et votre famille.
Soyons francs, mon cher ami. Il était difficile qu'il y eût convenance pour tous les vôtres dans un pays privé de toute distraction ; que dis-je? privé même de toutes les commodités de la vie.
Les habitudes tant soit peu égoïstes du célibataire vous ont trop inspiré dans le choix de votre retraite. Vous n'avez pas assez pensé à votre femme dans le parti que vous avez pris. Vous vous êtes vu à Neuville, loin du monde, loin du bruit, avec quelques livres, des plumes, du papier et de l'encre, et vous n'avez pas pensé à tout ce qui allait man-
querà votre pauvre femme, qui, toute simple, toute retirée qu'elle est, n'en a pas moins besoin de voir son père presque tous les jours, et trouve plaisir à promener ses bambins dans les rues d'une grande ville. Mon Dieu, elle-même n'y a pas pensé d'abord. Quand tout se sera trouve arrangé dans la chaumine, elle se sera aperçue du vide qui régnait autour d'elle. Ce qui lui est arrivé, mon cher Génin, vous arrivera à vous-même, beaucoup plus tard, sans doute, mais vous arrivera, j'en suis certain. Je crois me rappeler vous l'avoir prédit. Si je ne l'ai pas fait, je le fais aujourd'hui. Suivez mon précepte. Depuis l'âge de raison, j'ai toujours vécu pour les autres plus que pour moi. C'est ce qui me fait si souvent répéter que je n'ai jamais été logé à ma guise, jamais dans un coin à ma convenance. Je le dis encore à soixante-quatorze ans. Mais, en y réfléchissant bien, je m'avoue quelquefois que les sacrifices que j'ai faits aux goûts d'autrui m'ont plus profile que n'aurait fait l'exécution des projets qui m'ont passé par la cervelle.
Il en sera de même pour vous si vous vous mettez à coordonner votre existence d'après les conseils de votre digne femme. Elle est de ces personnes à qui un mari peut laisser la direction des affaires de ménage. Laissez-lui la responsabilité de tous les partis à prendre en fait d'établissement, et vous n'aurez plus qu'à vivre doucement, bien choyé, bien dorloté, comme elle a fait pour père et mère; et vos enfants, que vous ne perdrez pas de vue, grandiront joyeusement auprès de vous, jusqu'au jour où l'éducation appellera toute votre attention. C'est ainsi que vous pourrez travailler tout à votre aise, content des autres et de vous.
Vous allez me dire que je réponds bien sérieusement à une lettre échappée à un moment d'humeur, où vous avez exagéré tous les objets de plainte. Cela se peut; cependant,
puisque mon sermon est fait, je vous l'envoie, et j'y ajoute qu'il serait sage de vous débarrasser de votre maison à tout prix, et de quitter un pays dont vous-même m'avez fait une description à faire fuir les plus affamés de solitude.
Je vois assez souvent Servaux, qui est pour moi de la plus grande obligeance : nous parlons toujours de vous, bien entendu. Il me disait, il y a peu de jours, qu'il resterait dans le Ministère des traces bien louables de votre passage, et qu'on reviendrait à bien des mesures que vous aviez fait prendre. C'est, dit-il, l'avis de plus d'un chef. Je suis sûr que ce n'est pas uniquement pour me faire plaisir qu'il parle ainsi.
Le choléra ne fait pas peur ici ; on craint la guerre et la famine. On m'assurait que vos cantons devaient déjà se ressentir du dernier de ces fléaux. C'est bien pis que les peintures vertes. Voilà une belle occasion pour vous autres de refaire vos paquets et de rentrer dans la grande ville. En ami, je vous préviens pourtant qu'elle est horriblement sale, et qu'à force d'y faire des places et des rues on ne peut passer nulle part.
J'ai toujours cette quantité d'affaires que vous m'avez connues. De grands maux de télé m'ont empêché de courir pendant plusieurs jours. Je vais mieux. Judith, qui vous remercie de votre bon souvenir, va parfaitement.
Fanny me charge de ses tendresses pour madame, à qui vous voudrez bien offrir mes hommages. Faites aussi mes amitiés à M. Naudé, mais ne lui dites pas que j'aime particulièrement la couleur verte.
P. S. L'exposition d'horticulture vient de fermer : elle était fort belle d'arrangement. J'y ai admiré une citrouille. Dépêchez- vous, si vous voulez voir riiippo[)Otamc : on le dit malade. Quel intéressant animal!
CGXLVI
A MADAME VICÏOU HUGO
21 octobre 1854.
Madame et amie, ce que j'entends dire depuis quelque temps est-il vrai? Vous et Hugo, avec toute votre famille, quittez-vous en effet votre île si charmante, ainsi qu'on le dit? Cette idée me désole; il me semble qu'en Espagne vous serez cent fois plus loin de nous. Savez-vous qu'en effet aujourd'hui l'Amérique est bien plus près de la France que votre Espagne, malgré le pas que celle-ci vient de faire.
Interrogez les catalogues de librairie, et vous verrez que l'Amérique apprécie bien mieux le grand poëte que celte vieille Espagne à qui il faudra un siècle au moins pour comprendre l'application des idées nouvelles. En Amérique, Hugo, par sa présence, obtiendrait pour les lettres françaises un triomphe dont il aurait seul la gloire. Les Américains ne manqueraient pas d'honneurs à décerner au grand poëte qui rendrait, par sa présence, hommage aux libertés dont ils jouissent. H y aurait là, j'en suis sûr, des inspirations toutes nouvelles que son génie, resté si jeune, s'empresserait de nous communiquer.
Mais je viens peut-être vous prêcher tro[> tard. D'après ce qu'on m'a dit, il se peut que vous soyiez déjà à Madrid ou à Lisbonne.
Quoi ! vous seriez tous partis sans me dire adieu ! Songez, chère dame, qu'à mon âge et avec mon expérience les espoirs trop lointains ne sont que des peines.
Songez donc que, si vous m'avez vu l)ion rarement, lorsque vous régniez à la place Royale, je n'étais pas moin.s
l'un des premiers et des plus vrais admirateurs de notre grand poëte. Quant à vous, lorsque les malheurs nous ont rapprochés, vous n'avez pu douter, je le pense, que le vieux chansonnier eût voulu saisir toutes les occasions de vous prouver son respectueux dévouement. Malheureusement, je n'avais que des vœux à faire pour vous et les vôtres, mais vous êtes partie, j'en suis sûr, persuadé que ces vœux vous accompagneraient partout. Oui, ils vous suivront même en Espagne.
Dites-le bien à Hugo, à vos fils et à mademoiselle Adèle. Puissiez-vous être aussi heureux que je le souhaite !
Je ne demande pour moi que quelques marques de souvenir de temps à autre. Je ne crois pas que vous ayez longtemps à m'en donner encore. Ma santé s'affaiblit beaucoup. Cela ne m'empêche pas de vous donner ma nouvelle adresse : car il faut que vous sachiez que, faute d'économie peut-être, faute aussi d'exactitude de la part de quelques débiteurs, il me faut vivre plus à l'étroit. Je me retire au Marais, rue de Vendôme^ 5, dans les communs d'un ancien hôtel. Que n'êtes-vous encore place Royale !
Mes amitiés à Hugo et à vos enfants ; à vous, chère dame, mes respectueux hommages.
Et que devient donc ce bon et fidèle Vacquerie?
CGXLVII
A MONSIEUR niPPOLYTE FORTOUL
27 novembre 1854.
Les ministres ont toujours raison ; mais les amis n'ont cependant pas toujours tort. Cela ne les empêche pas d'être reconnaissants de ce qu'on fait à leur recommandation.
Songez, mon clier Forloul, que je vous ai surtout exprimé le désir que*** restât à Paris, sans fixer le titre qui pouvait l'y faire rester.
L'y voilà encore pour un an, je viens vous en faire mes remercîments. Si votre lettre, qui m'a été chercher où je ne suis plus, m'était arrivée directement, et si je n'avais été indisposé depuis vingt-quatre heures, vous auriez reçu beaucoup plus tôt mes témoignages de gratitude.
Croyez à la sincérité comme vous devez croire, tout ministre que vous êtes, à ma vieille amitié.