‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 9 sur 136 · A MADAME FRANK · texte numérisé non relu

A MADAME FRANK

Passy, 5 juin 1849.

Je suis heureux, ma chère dame, de ce que vous m'apprenez relativement à mademoiselle Pauline Dupont \ dont j'ai en effet appelé l'attention sur votre position, si différente de ce que vous et M. Frank mériteriez qu'elle fut.

Mademoiselle Dupont est aussi distinguée par les qualités de l'intelligence que par les sentiments humains dont tant de gens font parade et que si peu possèdent. Si elle possédait autant de fortune qu'elle a de générosité de cœur, que de malheureux verraient la fin de leurs maux!

Ce qu'elle ne fera pas pour vous, j'en suis sûr, c'est qu'elle ne le pourra pas faire.

Je compte la remercier bientôt des rapports qu'elle a établis entre elle et vous, car ce n'est pas à Rougeperriers, mais à Passy que j'ai reçu votre lettre.

Mon vénérable ami Dupont étant rentré dans sa retraite, pour se reposer des dernières fatigues de sa noble et longue

' Fille de Diiponl (de l'Eure).

carrière, je conçois que vous ayez pense que je pouvais l'avoir accompagne, ainsi qu'il le désirait. Mais le choléra faisait déjà grand nombre de victimes à Paris et à Passy, et il ne m'était pas possible de m'en éloigner dans un pareil moment.

J'ai d'autant mieux fait, que le mal augmente chaque jour. Dès que je le pourrai, j'irai à Rougeperriers, non pour consoler Dupont du tort que viennent de se faire aux yeux de la France les habitants de l'Eure ', car Dupont, s'il s'en afflige pour eux, s'en félicite pour lui. Mais j'irai pour jouir encore de l'amitié que ce grand et vertueux citoyen me témoigne depuis si longtemps.

En attendant cette époque, je veux écrire à sa digne fille pour la remercier de l'usage qu'elle a fait des renseignements que je lui avais transmis sur une famille intéressante à qui je regrette de n'avoir pu être plus utile.

A MONSIEUR JOSEPH BERNARD

Passy, 11 juin 1849.

Passy est fort maltraité par le choléra. On ne chante plus aux enterrements pour ne pas effrayer ceux qui sont venus se réfugier dans l'air salubre de notre montagne. Judith et moi ne nous en inquiétons que pour les autres. Quant à Fanny, que je crois avoir eu un peu peur, elle est partie pour la Picardie, où elle a trouvé la suette installée au chevet de ses parents. Je ne sais si ce mal-là vaut beaucoup mieux que le choléra.

* Dupont (de l'Eure) n'avait pas été nommé représcnlant du peuple à l'Assemblée législative, après avoir représenté son déparlcmenl pendant un dcniisiccle dans les diverses assemblées antérieures.

Vous ne nous dites mot de la Celle. A-t-il été mettre sa carte dans votre village? J'espère que non, et bientôt sans doute vos estomacs seront débarrés. Donnez-nous-en des nouvelles ainsi que de celles des dames Belloc et Montgolfier. Elles ont dû être bien surprises et bien affligées de la mort si rapide de M. et madame ***. Entre nous, convenons qu'il y a des gens bien heureux. Sans doute : ils s'aimaient et sont emportés en quelques heures. Bugeaud a eu la môme bonne fortune : il sera regretté, bien qu'il fût un brise-raison; du moins était-il honnête homme; chose rare parmi les politiques.

Devinez quelle visite j'ai reçue hier, après un dîner où, en dépit des prescriptions, nous avions sablé quelque peu de Champagne ? La visite de monseigneur l'archevêque de Paris, de son frère, d'un des acolytes et du curé de Passy. Il est impossible d'être plus aimable qu'il l'a été avec la brebis égarée, qui a été fort caressée, fort louangée, mais qui, toute contrariée qu'elle était au fond, s'est montrée fort reconnaissante et a fait assez de frais d'esprit pour que monseigneur et sa compagnie aient ri de tout leur cœur, et bien souvent, des saillies philosophiques de la pauvre petite bête.

Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde: encore une visite à rendre !

Mon ami, tout cela sent la mort; n'en voulons pas aux corbeaux de faire leur métier, mais disons-nous que, si j'avais trente ans de moins, les médecins de l'âme ne seraient pas venus me tater le pouls. Ils m'ont trouvé en bonne santé, et je dois dire qu'ils n'en ont pas paru fâchés. Je leur en sais gré.

Il y a vingt ans, j'étais en prison, et les évêques et les curés n'avaient pas assez d'anathèmes k lancer contre le

malheureux chansonnier. Qui a changé, de ce monde ou de

moi ?

A MADAME CAROLINE VALCHÈRE

J'ai VU M. Sibour, que vous avez été voir à Saint-Germain, et qui m'a dit grand bien de vous. Ce n'est pas un homme fort, mais c'est, je crois, un fort honnête homme. Ne voulait-il pas, le mauvais plaisant, m'obliger à supprimer de mes œuvres les chansons grivoises, qu'il qualifie de poésies erotiques ? Je lui ai répondu, en l'appelant monseigneur gros comme le bras, qu'un père ne brûlait pas vifs ses enfants, fussent-ils borgnes ou bancroches.

A MONSIEUR ANTOINE CLESSE

■12 juin 1849.

Vous faites œuvre d'homme de cœur et de bon citoyen, mon cher monsieur Clesse ; mais je doute que vous puissiez atteindre le but que vous vous proposez.

Votre chanson de VIvrogne est d'un bon caractère : les deux autres sont moins sûres du succès. Mais, en général, la classe ouvrière choisit ses chansons, et elle semble se défier de celles qu'on lui destine. Ses choix sont rarement bons, sans doute ; souvent même ils sont mauvais. Mais on n'y peut rien. Elle ne s'inquiète pas du nom de l'auleur. Si un nom est en faveur auprès d'elle, c'est à ce nom qu'elle rattache tous les chants qui lui plaisent.

En général, les chansons sont des lettres auxquelles il ne

faut que rarement mettre une adresse. On les jette par la fenêtre, et les ramasse qui veut. Beaucoup restent dans le ruisseau, et quelquefois des meilleures. D'autres ont une fortune à laquelle l'auteur était loin de s'attendre. Cela fait compensation.

Je crains donc, mon cher Clesse, que vous vous imposiez une rude tache sans résultat utile.

Poney, de Toulon, véritable poëte, qui a eu le bon sens de rester maçon, a voulu se mettre à une œuvre à peu près pareille à la vôtres J'ai taché de l'en détourner. Il avait commencé; mais je ne vois pas qu'il ait donné suite à son projet, qui l'arrachait à l'inspiration pour le renfermer dans le cercle étroit d'un plan tracé d'avance. Le chansonnier, comme le poëte, doit attendre que les sujets lui arrivent. Rarement il doit courir après.

Vous ferez d'autant mieux de suivre cette règle, mon cher Clesse, que votre cœur et votre raison vous dicteront au jour le jour ce que vous avez de mieux à faire pour utiliser vos refrains.

Avec mes remercîments, recevez, mon cher Clesse, l'assurance de toute ma sympathie.

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