‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 3 sur 139 · M. Adam était en pension rue Notre-Dame-des-Champs · texte numérisé non relu

M. Adam était en pension rue Notre-Dame-des-Champs

A M. SELLÈQUE*.

Ce ih seplemire 1822.

Mon cher Aimé,

Neate 2, à son arrivée, n'a pas manqué de me remettre tes dépêches, et, moi, je veux aussi t'envoyer les miennes, pour te montrer que je n'ai pas oublié non plus Aimé Sellèque, ou Sénèque, ou Seleucus, ou père Jean ; car il m'est permis de décliner ainsi tous tes noms comme tu as fait des miens, qui sont, je l'avoue, bien moins illustres. Eh bien , te voilà donc retenu au bureau d'économe pour toutes tes vacances, à ce que m'a dit Neate; c'ast-à-dire te voilà condamné à plus d'un mois d'ennui, quand les autres s'amusent. Te voilà noyé dans les quittances, les mémoires et toutes ces vilaines choses qui ne sont bonnes que quand on les fait à son profit. Si cependant tu pouvais, pour quelque quinze jours seulement, tromper la vigilance du Plutus de la maison Landry, le laisser dormir sous tes

1. M. Sellèque, ancien directeur du Glaneur d'Eure-et-Loir, journal républicain supprimé par le coup d'État en 1851, avait été condjsciple de Sainte-Beuve à la pension Landry. Il sera de nouveau question de lui dans une lettre du 12 décembre 1868 à M. A.-S. Morin, compatriote de M. Sellèque.

2. Neate, un autre condisciple de Sainte-Beuve à la pension Landry. Il est devenu membre de l'Université d'Oxford, et rj a représenté cette ville à la Chambre des communes.

tiroirs fermés à clef, ou dans tes sacs d'argent bien scellés, et venir voir Boulogne, la mer et tes bons amis! Je crains bien que tu ne m'assignes aujourd'hui les mêmes raisons que tu employais à Paris pour nous fermer la bouche, au bon Charles et à moi. Que puis-je te dire encore? Ce qu'alors je te disais : Fais seulement le voyage, le reste nous regarde, nous tes amis et, je voudrais pouvoir dire, tes hôtes.

Pour moi, quoique j'aie Pair de bien m'amuser, je ne mourrai pas ici d'excès de plaisir, et j'aurais bien besoin que tu vinsses mêler tes saillies de gaieté à ma froide langueur. Je sors très-peu. La matinée, je la passe au cabinet avec mes livres, et, franchement, c'est mon temps le plus agréable. J'apprends l'anglais par forme de désœuvrement; et, à mon retour, sinon à ton arrivée, nous pourrons jargonner ensemble. L'après-dîner, je sors quelquefois les jours oij je ne prends pas ma leçon. Une ou deux fois par semaine, je vais voir Neate, et m'assurer si le dos de Charles n'est pas brouillé avec mon poing. C'est dans l'un de ces pèlerinages à Audisque (où est leur maison de campagne) que je me suis acquitté de ta commission épineuse sur l'épine de son dos, et que trois coups de poing ont été octroyés au susdit Charles au nom du révérend Aimé Sellèque.

Je reçois à Pinstant une lettre de M. Landry qui m'annonce et le surcroît de retard arrivé à l'expédition de nus livres, et le surcroît de travail de mon ami l'économe, et aussi le surcroît de paresse de Fortuné*. Pour mes livres, je «e recommande et de soigner ceux que tu as entre les njains et de tâcher de te procurer les autres. Quant au travail

i. Frère de M. Landry.

qui t'est survenu, j'en serais content, si ce n'était un nouvel empêchement à nos projets; car il paraît que la récolte scolastique promet beaucoup, et, si M. Landry trouve à moissonner abondamment cette année, il permettra à l'économe de glaner aussi dans son champ. Ainsi la partie ne serait que différée aux vacances prochaines. Mais Fortuné, il est sans excuse et impardonnable. Je te charge, mon cher ami, de Fébranler à force d'arguments. Mets -toi en avant comme un bataillon de tirailleurs, tandis que nous autres préparerons de loin toutes nos forces, tout notre corps d'armée pour emporter d'assaut cette place imprenable. Dis-lui qu'il s'attende à voir tomber sur lui, comme autant de bombes, invitations sur invitations, lettres sur lettres, jusqu'à ce qu'il crie merci, et qu'il amène pavillon à Boulogne.

Franchement, mon cher Aimé, je pense à toi plus souvent que tu ne crois et, je te le répète encore, tu nous ' rendrais service, à moi surtout, si un de ces matins tu débarquais sur le territoire de notre ville. De toute manière nous ne tarderons pas à nous revoir. Un mois est passé depuis mon départ de Paris, et il n'en reste plus qu'un bien court jusqu'à ce que je revoie les colons de la rue Blanche.

Adieu, mon cher Aimé ; viens nous consoler ou consoletoi là-bas de la manière dont tu l'entends. En un mot, sois fidèle à toutes les personnes qui t'aiment.

Crois que je suis du nombre.

AU MÊME

Paris, ce 10 octobre 1826.

Mon cher Sellèque,

11 est bien vrai que j'ai été fâché contre loi lorsaue tu vins à Paris et que je ne te vis pas : non pas que j'eusse voulu du tout que tu me vinsses voir, étant mal portant et pour si peu de jours ici ; mais tu aurais dû sans façon m'écrire un petit mot pour que j'allasse te voir rue Blanche. C'a été ton tort, et, à l'avenir, ne le renouvelle pas. Je pense à toi plus souvent que tu ne crois. Moi-même, je n'ai pas un assez grand fonds de gaieté pour vivre sur le présent, et, comme je n'ai pas d'ailleurs une assez forte dose d'espérance pour me transporter dans l'avenir, c'est sur le passé, de préférence, que je me rejette. Il y a là dedans quelque habitude prématurée de vieillesse, j'en conviens, mais qu'y faire? Nous autres, qui avons plus d'idées que d'autres choses confortables en ce monde, nous vieillissons de bonne heure; le regret nous vient avec la plainte, et c'est toujours dans le temps passé que nous voyons le bonheur. Mon grand faible à moi, c'est de croire, en mes instants de rêverie, que jamais je n'eus et n'aurai d'année plus heureuse que celle que je passai rue Blanche, en redoublant ma rhétorique. Dans ce temps-là, qui aurait dit que la

chose me paraîtrait telle un jour? Il -est vrai que nous avions bien alors quelque jouissance. Tu te souviens, sans doute, de ces grands entretiens philosophiques que nous avions, en tiers, avec Charles (Neate), soit dans le bois du jardin, soit plutôt dans ta chambre, après le dîner. Nous allions vite en besogne, mon cher ami, comme il arrive toujours quand on est d'accord et que le ventre est plein. Le tonnerre de Dieu ne nous eût pas ébranlés, nous sur nos chaises, et toi dans ton grand fauteuil jaune. Il n'eût pas tenu à nous que le monde ne fût une chose raisonnable et la vie une chose tolérable. En vérité, quand j'y pense, tout cela me paraît fort beau et bien digne de regrets, et je suis sûr que tu es dans ce moment de mon avis. Si toutefois nous y regardons de près, tu te rappelleras que tu avais aussi de longs instants de tristesse, et que tu nous entretenais souvent de tes ennuis. Moi, je me souviens bien que j'avais alors, comme aujourd'hui, de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout. Quant à Charles, il n'était probablement pas plus heureux qu'il ne l'est à présent. Qu'a donc ce temps de si digne de nos regrets, mon cher Sellèque? D'abord il a l'avantage d'être passé. Les ombres se perdent dans Téloignement, et il n'en reste que deux ou trois traits assez brillants et agréables, mais que, dans le moment, nous ne remarquions peut-être pas. Ensuite, c'est que, si nous avions alors quelque ennui, mélancolie ou fadaise de cette espèce, nous avions l'avantage de nous le dire tout au long : ce qui n'est pas un petit soulagement. En appliquant cela au présent, nous trouvons qu'il est presque aussi beau. Pendant que nous y pensons, le voilà qui est déjà passé. Restent les épanchemonts d'amitié,

et si, vu réloignement, ils ne peuvent être aussi fréquents qu'autrefois, nous n'en sentirons que mieux le prix. Voilà ce que je nie dis à moi-même, mon cher Seilèque, quand je souffre d'esprit (car ce mal m'arrive souvent), et, quoique cela ne me convainque pas toujours, cela me soulage quelquefois.

En vérité, ce sont les seules médecines qu'il nous faut. Quant à toi, en particulier, un bon régime, le plus de promenades au matin et au soir que ton état te le permettra ; quelques visites, s'il en est qui peuvent t'étre agréables, sinon reste avec ta femme et ton enfant; je crois que c'est le parti le plus sage jusqu'à nouvel ordre. Du reste, dismoi en détail ce que tu éprouves, et, quoique je ne sois ni ne doive être jamais un malin Esculape *, je t'indiquerai en ami ce que je te conseille.

Quoique je ne fasse pas grand'chose, je suis fort occupé et sédentaire. Je vais chez M. Landry bien plus rarement que je ne voudrais, et, à vrai dire, je ne vais nulle part depuis que j'ai quitté la pension; je ne me suis pas fait un nouvel ami, et j'ai eu le chagrin de perdre de vue, sinon de pensée, la plupart de ceux que j'avais, toi et les Neate en particulier. J'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre d'Arthur et une autre de Charles. Ils sont vraiment bien heureux et par leur caractère et par leur position. On a beau dire que l'étoffe avec laquelle on fait le bonheur est au dedans de nous : cela est juste si Ton ajoute que ce qui met l'étoffe en œuvre est au dehors. Pour moi, je ne connais

1. Sainte-Beuve était encore étudiant en médecine, bien qu'il écrivit dans le Globe depuis 1824,

que le tailleur du bon roi Midas qui puisse m'habiller à ma

taille.

Adieu, mon cher Sellèque, écris-moi et console-moi.

P,-S, — Maman te remercie de ton bon souvenir. — Présente mes respects à ta femme.

A M. LOUDIERRE *.

Ce 6 décembre 1828.

Mon cher Loudierre,

Je suis charmé de te savoir rétabli de ta désagréable chute et installé tellement quellement dans ta nouvelle résidence. L'ennui ne doit pas t'étonner : on réprouve à chaque changement de lieu et d'habitudes; et tu y avais compté. L'étude comblera ces vides, et, entre deux lectures, tu penseras un moment à nous qui nous ennuyons ici autant que toi. Je ne sais plus que faire de mes samedis, et, quoiqu'ils ne fussent pas tous employés à te voir, je m'aperçois bien qu'ils t'appartenaient et qu'ils sont maintenant désœuvrés comme un

1. Ancien professeur de rhétorique, ami et condisciple de Sainte-Beuve au collège Charlemagne. Sainte-Beuve est resté lié toute sa vie avec M. Loudierre. (Voir ce qu'on a dit de leur amitié dans le volume intitulé Souvenirs et Indiscrétions^ au clia pitre Sainte-Beuve chez lui, p. 137 et 456.) — En 1828, M. Loudierre était régent de rhétorique à Évreux : il fut plus tanl appelé au lycée Saint-Louis à Paris. Sainte-Beuve faisait le pins grand cas de sa méthode naturelle d'enseignement, comme professeur de rhétorique. Il vit aujourd'hui dans la retraite, aimé et estimé de ses anciens élèves et des maîtres de l'Université; qui eut été ses collègues.

valet sans condition qui cherche maître. 11 n'y a rien de nouveau ici, excepté mille riens qui peuvent se dire, mais dont on ne se souvient plus dès qu'il s'agit de les écrire. En politique, cela ne va pas trop mal, et, avec quelques années de cet andante et de ce pianoy nous sommes à bon port. En littérature, il y a beaucoup de mouvement toujours. Les cours de la Faculté sont rouverts. Villemain fait foule : je ne l'ai pas encore entendu ; il ne sort pas du xviii® siècle, et devra un peu se répéter ; ce sera probablement sa dernière année. Cousin a grand succès, quoique contesté comme tous les succès durables, aux époques de crise et de fondation.

11 aborde encore la philosophie du xviii® siècle, et non la grecque, ionienne et dorienne, comme il l'avait annoncé Tannée dernière. Il a pensé, et avec raison, qu'à un moment, où les vieilles écoles se remuent et se raniment pour pousser un dernier cri, il ne fellait pas quitter le terrain, et il accepte une dernière fois la lutte, en face de Broussais, Daunou et de cette coriace et vivace philosophie dite sensualiste^

1. L'opinion de Sainte-Beuve s'était bien modifiée par la suite, sur l'école dite sensualiste. Il est curieux de rapprocher de cette lettre de sa jeunesse la page suivante qu'il écrivait peu de mois avant sa mort:

« Une petite iniquité philosophique s'est introduite et s'est consacrée depuis 1817 et dans les années suivantes. M. Cousin, pour désigner l'École adverse du xviii* siècle qui rattachait les idées aux sensations, l'a dénommée l'École sensualiste. Pour être exact, il eût fallu dire sensationniste. Le mot de sensualiste appelle naturellement l'idée d'un matérialisme pratique qui sacrifie aux jouissances des sens; et, si cela avait pu être vrai de quelques philosophes du xviii" siècle, de La Mettrie ou d'Helvétius par exemple, rien ne s'appliquait moins à Condillac et à tous les honorables disciples sortis de son école, les idéologues d'Âuteuii et leurs adhérents, les Thurot, les Daunou, la sobriété mtoe. Mais i) est toujours boi| de flétrir en passant soa adver->

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. Il

Ce dernier coup sera décisif, et je me promets bien d'applaudir au résultat; car, en vérité, ces vieilles gens sont incorrigibles et harcelants, et, par la physiologie et la médecine, ils pourraient gagner nos jeunes et spirituels philosophes des amphithéâtres, qui ne conçoivent pas que la question de rimmortalité de Tâme soit postérieure à la psychologie, et que, de quelque façon qu'on la tranche, la science n'en est pas moins posée auparavant.

Guizot a commencé; il traite de la civilisation en France; il avait traité. Tannée dernière, de la civilisation en Europe.

En littérature, on imprime à force pour cet hiver. Les Orientales de Victor Hugo vont paraître, et bientôt après un petit roman de lui en un volume, le Dernier Jour d'un condamné; tu peux concevoir ce que ce sera. De Vigny a fait aussi un roman qui, je crois, est vendu et par conséquent paraîtra bientôt; mais il ne dit pas ce que c'est. On imprime une espèce d'Histoire de la Russie avant Pierre le Grand du général de Ségur; mais c'est plutôt un tableau qu'une Histoire détaillée. Le Napoléon en Egypte de Barthélémy et Méry a eu grand succès ; c'est admirable à tout moment dans le détail ; mais cela manque de composition et de haute philosophie, comme il en faut en poésie. Le pittoresque y est généralement très-beau, et différent du descriptif de Delille, dont pourtant ils ne se sont pas assez gardés toujours. La deuxième édition de Damiron * vient

saire; il lui en reste quelque chose. C'est ce qui est arrivé ici. Une probité philosophique plus scrupuleuse que celle de M. Cousin se fût privée d'un tel moyen; mais, en pareil cas, l'audacieux personnage n'y regardait pas de si près. » (Causeries du Lundi, tome XI, 3« édition, 1868. Pensée CXVI, p. 488.)

%. Histoire de la philosophie en France (m xix« siècle.

de paraître en deux volumes, fort augmentée par conséquent, comme tu auras pu voir dans le Globe^ que tu reçois, j'espère, là-bas. Mais j'ai peur de tomber dans la bibliographie. II sera plus simple, mon cher ami, qu'en nVécrivant lu me dises sur quoi tu veux que portent le peu de renseignements que je pourrais te donner et qui te seraient agréables. J'ajouterai seulement que j'ai vendu la première édition de mes Poésies quatre cents francs, à mille exemplaires, à Delangle et qu'on commencera à m'im primer à la fin de janvier. Jusqu'à ce temps, je travaillerai peu à autre chose; j'aime mieux perfectionner ma petite œuvre, ajouter quelques pièces que le froid ne gèle pas en chemin, et jouir de ce doux rien-faire auquel je sens avec effroi que je suis plus enclin que jamais. L'ennui que tu éprouves et cette vie de province que tu me remets sous les yeux m'effrayent, quand je pense que peut-être je serai heureux d'accepter pareille destinée à Besançon ; car le bon Jouff'roy s'occupe toujours de mon affaire, comme si cela pouvait me faire plaisir.

Aussi dans le cas où ses démarches réussiraient, je crois que j'accepterais, ne serait-ce que pour ne pas le désobliger.

Mes rapports avec Dubois * sont toujours les mêmes ; très-

1. M. Dubois, l'un des fondateurs du Glohe^ ancien professeur de rhétorique au collège Charlemagne, où il avait eu Sainte- Beuve et M. Loudierre pour élèves en 1820. C'est lui qui appela Sainte-Beuve au Globe en 1824. Malgré cela, leurs rapports res^ tèrent toujours froids, et se terminèrent par un duel en 1830, peu après la révolution de .Tuillet. M. Dubois est mort en 1874 : il avait gardé jusqu'à la lin des relations amicales avec M. Loudierre, et le nom de Sainte-Beuve revenait souvent dans leurs conversations. On trouvera dans la suite de cette Correspondance, à la date du 15 février 1867, une lettre de Sainte-Beuve à M. Jules Clarctie, relative à son duel avec M. Dubois et contenant une appréciation littéraire sur ce dernier.

polis, amicaux au fond, et expressifs en apparence, mais sans retour d'intimité possible.. Hugo a reçu dernièrement une pièce de vers de Lamartine en réponse à la pièce des Rêves, que tu auras lue dans le Globe, Lamartine a trouvé cela si beau et si à son gré, qu'il n'a pu s'empêcher de chanter à l'unisson. J'ai profité de la réponse de Hugo pour envoyer à Lamartine une pièce de vers que je lui adresse et que j'avais depuis bien longtemps sur le cœur. Thuriot a été sensible à ton souvenir.

Écris-moi quelquefois, mon cher Loudierre ; dis-moi tout ce qui t'arrive en événements et en idées et en sensations ; cela me consolera autant que toi, j^our le moins. Vois un peu le monde là-bas; si tu trouvais une seule maison agréable, cela te ferait plaisir et profit de la fréquenter. Je ne désespère pas du tout d'aller te dire bonjour un dimanche en mars, quand j'aurai reçu le billet qui échoit à celte époque, et que vingt-quatre francs de plus ou de moins ne seront rien dans mon gousset.

Maman se rappelle à ton souvenir.

Tout à toi.

AU MÊME

Ce lundi 22 décembre 4828.

Mon cher Loudierre,

Je t'écris avant ta réponse, pour te demander quelques

renseignements que toi seul peux bien me donner. 11 faut

. que, d'ici à un mois, je me fasse recevoir licencié es lettres

pour notre chaire en expectative; et, afin que l'obstacle ne vienne pas de moi, loi qui es licencié, dis-moi avec précision les exercices qu'on t*a fait faire. Je sais qu'on a maintenant un thème grec au lieu d'une version. Mais les autres exercices sont les mêmes. Y a-t-il interrogation de vive voix ou seulement composition à loisir? Réponds-moi tout de suite, si tu peux. Dis-moi aussi sans flatterie ce que tu crois que j'ai à faire, surtout pour le grec.

J'ai vu hier Dubois, qui a reçu ta lettre, mais n'a pu encore te répondre ; il n'est pas très-bien portant, quoiqu'il ne travaille pas beaucoup. Jouffroy est nommé suppléant de M. Miion, à la place de Maugras, à la Faculté des lettres. 11 commence le 15 janvier. Cousin fait toujours admirablement, et, malgré toutes les attaques de la philosophie sensualiste coalisée avec le catholicisme et les moqueurs sceptiques, il vient à bout de remuer ses deux mille auditeurs, et de faire casser les portes de la grande salle, tant elle est pleine. Les trois cours font merveille surtout pour l'esprit qu'ils propagent et le mouvement qu'ils impriment.

Amédée Thierry a commencé à Besançon, comme tu as pu voir dans le Globe; il y est très-bien accueilli, et me désire pour collègue. Je serai bien appuyé près M. de Vatimesnil. Yillemain s'est offert à Jouffroy au premier mot, et, depuis quelque temps, Yillemain a conquis un grand ascendant sur le jeune ministre. Je ferai aussi parler Caïx au moment.

Et toi, que fais-tu? L'ennui est-il décidément usé? Et le travail te console-t-il de l'absence de tes amis de Paris, des spectacles, des journaux et de tant d'autres petites commodités

de la vie intellectuelle qu'on n'apprécie que lorsqu'on ne les a plus? Vois-tu du monde? quelque honnête famille bourgeoise, où il y a une jeune dame mariée d'il y a dix-huit mois, qui ne demanderait pas mieux (à voir ses jolis yeux en coulisse et sa bouche entr'ouverte pour sourire) que d'avoir de l'esprit comme on en a à Paris? Ta robe t'aurait-elle rendu inexorable? M. le régent de rhétorique n'aimerait-il plus les jolies dames?...

Pardon de toutes ces folies, dont tu es peut-être bien loin en ce moment. Ne travaille pourtant pas trop et ménage ta santé.

Tout à toi.

P.-S, — J'ai fait dans ces temps-ci beaucoup de vers, mais cela ne s'imprime pas tout de suite. Encore un mois!

AU MÊME

Ce jeudi 23 avril i829.

Je suis très-sensible à tes peines, mon cher Loudierre, et je crois les comprendre parfaitement. Je crois seulement que, toi, tu n'as pas été assez libre d'esprit pour comprendre la réponse que je t'ai faite et qui allait au fond de ta peine. Au reste, je ne veux pas réveiller toutes tes douloureuses sensations; je t'engage seulement à prendre gur toi de quoi te soutenir jusqu'en août, et alors dç rev^

i6 CORRESPONDANCE

nir te consoler, ou, si tu Taimes mieux, te désoler avec nous.

Je suis toujours dans le môme état et le même esprit que tu me connais. La publication de mon Joseph Delorme rîi'a un peu sorti de ma solitude de cœur, et j'ai grande hâte d'y rentrer. Ce malheureux livre a eu tout le succès que je pouvais espérer; il a fait crier et irrité d'honnêtes gens beaucoup plus qu'il ne m'eût paru croyable ; madame de Broglie a daigné trouver que c'était immoral; M. Guizot, que c'était du Werther jacobin et carabin. — Il y a eu là-dessus scission et débats au Globe : Leroux, JoufFroy, Damiron, Lerminier, Magnin d'une part, et, de Tautre, MM. Vitet, Desclozeaux, Duvergier, Duchatel, Rémusat, etc. N'est-ce pas glorieux et amusant? J'ai vu Cousin, qui a été très-bien pour moi et de très-bon conseil pour ^ ma destinée et mes travaux à venir. J'ai vu aussi M. Dubois depuis son retour, nous avons causé de toi ; il t'aime et t'estime beaucoup; il m'a paru, vis-à-vis de moi, un peu sur la réserve, quoique cordial, et peut-être au iond légèrement fâché, bien plus de ce qui n'est pas dans mon livre que de ce qui y est. Yillemain doit être assez bien, à ce qui m'est revenu ; car je ne l'ai pas vu depuis quelque temps. Mais c'est assez t'ennuyer de mes affaires, que je prends au reste bien plus philosophiquement que tu ne pourrais t'imaginer.

11 n'y a guère de publication nouvelle bien importante, sinon Y Henri 111 de Vitet, dont on fait par avance grands éloj',es. — Mérimée, auteur de Clara Gazul et qui est fort de mes amis, a publié un charmant livre, mi-roman, mi-chronique, sur la Cour de Charles IX en 1572. — L'Henri UI^

drame de Dumas, a eu grand succès, comme tu as su; mais cela, quoique amusant, ne tranche pas la question dramatique; c'est en prose assez lâche, et non du temps; la partie historique est plaquée et superficielle; la partie dramatique, qui se réduit à deux actes ou plutôt à deux scènes, est belle, touchante et a décidé le succès. — Ce ne sera pas non plus, je pense, le Marino de Delavigne qui tranchera cette question ; ce pauvre diable, qui a vidé son sac et qui ne fait plus que de l'eau claire, cherche de tous côtés à se ravitailler. Comme la ballade fleurit maintenant, il a laissé les Messéniennes^ et le voilà qui fait des ballades sur l'Italie; c'est ainsi qu'en tête de sa tragédie de Marino, il va inscrire en grosses lettres mélodrame ; tout cela, romantisme à l'écorce, absence de conviction poétique.

J'écris à la Revv£ de Paris; c'est un recueil un peu hétérogène, on signe ses articles en toutes lettres, et par conséquent on ne répond que de ce qu'on a signé. C'est bien payé, deux cents francs la feuille; c'est, entre nous, ce qui m'a décidé. J'y compte faire du xvii^ siècle.

Je serais assez homme à t'aller voir, un de ces dimanches, si cela te plaisait. Dis-le-moi franchement, et en même temps donne-moi la marche à suivre pour les départs.

Soigne-toi; passe le moins de temps possible à regretter; résigne-toi à n'avoir eu ni jeunesse, ni passé, ni avenir; je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir même à la longue; mais je te dis de ne pas en enrager ni en piétiner. En un mot, mon bon ami, sois homme quoique aussi malheureux que possible. Écris-moi. Ton tout dévoué ami.

A M. EDOUARD TURQUETY*.

9 novembre 1829.

Monsieur,

Je reviens d'un petit voyage en Allemagne et je lis seulement votre lettre. Je me chargerai avec bien du plaisir de remettre à Guttinguer votre charmant volume, qui le comblera, lui, amateur de poésie pure et rêveuse 2. Je ne connais pas personnellement M. Guiraud, qui ne demeure pas habituellement à Paris, mais à Limoux. J'ai remis dans le temps votre volume à M. Dubois, que vous connaissiez déjà et qui m'a promis un mot d'article; mais les journalistes sont oublieux et affairés : je le lui rappellerai 3.

Vous travaillez sans doute beaucoup, monsieur, et vous réalisez en œuvre vos rêveries dans votre heureux loisir de province; je vous envie bien ; je cours vraiment pour trouver du repos et du calme, et ce maudit bruit de Paris vient toujours nous traverser et nous distraire.

Continuez, monsieur, et revenez bientôt nous apporter un

1. Le poëte Edouard Turquety, né à Rennes le 21 mai 1807, mort à Passy (Paris), le 18 novembre 1867. — Les lettres de Sainte- Beuve à Edouard Turquety nous ont été communiquées par M. Saulnier, président du tribunal civil à Dieppe.

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