‹ Correspondance de Christophe Plantin (volume 2)Chapitre 176 sur 204 · Pla?itin à Çayas · texte numérisé non relu

Pla?itin à Çayas

A M. Çayas.

II juin 1568.

Monsigneur,

Incontinent après avoir esté aJverti de Monsigneur d'Albernoz, secrétaire de Son Excellence, de l'intention de Sa Majesté, persuadé par l'exhortation de Vostre Signeurie touchant l'impression de la Bible en 4 langues, m'efforceant de faire toutes préparations nécessaires, je cerchay les moyens de pouvoir faire les provisions deues pour tel effect, A quoy me servit grandement le Signeur Curiel qui, Ubéralement, sur mon obligation, me presta cent livres de gros, pour me servir à conclure de marché et à bailler arres, tant du parchemin qu'il convient pour les exemplaires que Sa Majesté veut avoir imprimés sur iceluy, comme des papiers nécessaires. Et pour mieux faire, je me transportay en France. Là où je n'avois pas esté plus de 4 ou 5 jours, quant je fus adverti de l'arrivée de Monsigneur le docteur Arrias Montano. Parquoy, soudain, je m'en retournay en ceste ville d'Anvers, là où, ayant receu les lectres de Vostre Signeurie, et par icelles entendu les excellentes vertus dudict Signeur, et que Vostredicte Signeurie luy porte amitié pareille à une autre soy-mesmes, je me résolus de tenir ledict Signeur en telle réputation et révérence que je doy à Vostre Révércndissime Signeurie et par conséquent à celuy lequel, après Dieu, la saincte religion catholique et nostre Roy, je doibs à bon droict révérer et aimer en ce monde, et de faict je m'y employay d'arriver autant qu'il me fut possible.

Mais depuis que, par l'accès familier qu'il a pieu audict Signeur docteur me donner envers sa personne, et l'expérience que journellement j'acquiers des inestimables faveurs divines du sainct esprit de Dieu eslargies en ce personnage, j'ay commencé par effect à le congnoistre de plus en plus, je n'ay plus tant d'esgard aux vrayes et ^ignes recommandations de Vostre Signeurie, ni mesmes au lieu qu'il tient envers Sa Majesté, tant s'en faut que je me règle en ce que m'en a rescrit mon bon signeur et amy Monsieur MufEin, chapelain de Sa Majesté; car je me sens attiré, contrainct et volontairement ravi et transporté à aimer et révérer ledict signeur Arrias Montanus, et ce comme personnage que, sans envie ni affection, j'aperçoy à la vérité estre autant bien doué et rempli de toutes grâces divines que j'en congnoisse. De manière que je m'asseure qu'il eust esté impossible à Sa Majesté et à tous autres de trouver ung personnage plus idoine, capable ou propre^ voire et nécessaire pour entreprendre la charge de l'ordonnance et correction de ce tant excellent ouvrage que ledict signeur. De quoy je me resjouy tellement que je n'estime rien tout ce que j'ay faict et tous les labeurs et travaux que j'ay commencés ou pourray jamais porter pour ceste impression des Bibles en 4 langues. A quoy je promects de m'employer de cœur et courage entièrement, sans y prétendre autre proflict ni honneur que de l'advancement du bien public en la religion catholique et de l'honneur de Sa Majesté, de Vostre Signeurie et de tous ceux qui l'ont incité à ce faire, le tout conjoinct avec celuy de nostre Dieu.

Et pourtant me suis je proposé de n'y employer que tout papier excellent et royal, et n'ay pas espargné mes-

• mes de faire tailler encores autres charactères hébreux, à l'advis du Signeur Docteur Montano et du mien, plus excellens que ceux de nostre espreuve, de sorte que j'espère faire du tout une œuvre royale.

Mais d'autant que, pour la suspicion des temps par deçà, il est trop difficile de trouver maintenant qui veille respondre, mesmes pour les meilleurs ou plus solvables de ceste ville, et que, ce nonobstant, je désire, quoy qu'il me couste, satisfaire à la volonté de Sa Majesté, j'ay prié Monsigneur le Docteur Arrias Montano et Monsigneur Curiel que je ne fusse astrainct à bailler autre piège que des mille et cinq cents ducats qui, pour le commencement, me seront délivrés, et que je rendray entre leurs mains toutes les feilles imprimées jusques à la fin de l'ouvrage et obligeray ma maison, tous mes biens et ma personne à telle restitution qu'il plaira à Sa Majesté. En quoy faisant, lesdicts signeurs seront mieux garantis pour la seureté des deniers de Sa Majesté, que si je baillois divers pièges qu'on pensast maintenant estre plus que suffisants, d'autant que, avant qu'ils me délivrent autres deniers, ils seront saisis de l'impression faicte, qui vaudra mieux que lesdicts deniers premièrement advancés, joinct que, grâces à Dieu, je ne voudrois quicter mon imprimerie pour dix mille ducats ; aussi est ce toute ma richesse, excepté quelque honnête quantité de bons livres et maison assez commode. Et pourtant, Monsigneur, je supplie à Vostre Signeurie de iaire que Sa Majesté se contente desdicts piège et engagement de tout mon bien et mesmes de ma personne que je continue d'offi'ir et de dire totalement à son service.

Quant à ce que, par les lettres de Vostre Signeurie envoyées audict Signeur Docteur Arrias Montano, j'ay

entendu qu'il n'ait pas receu les livres de Monsigneur le Docteur Mena, ni les autres mandés depuis, il m'en desplaist grandement, suppliant Vostredictc Signeurie de ne penser qu'il y ait de ma faute ou négligence aucune, car j'ay faict à chaicunne fois, tout extresme devoir de les faire délivrer au Signeur Leonardo de Tassis ', ainsi que du tout j'ay, par mes dernières, envoyé le mémoire à Vostre Signeurie, à laquelle de rechef je répète, en ce mémoire, les parties des livres envoyés avec la datte de chaicun jour. Que si Vostre Signeurie me le commande, je envoyeray itérativement et tout ce qu'il luy plaira me commander,et ce d'aussi bon cœur que, me recommandant très humblement à la bonne grâce de Vostre Révérendissime Signeurie, je prie Dieu l'augmenter en toute prospérité. D'Anvers, ce 12 juin 1568.

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