Guillaume Postel à Plantin
J'ay eu plaisir de veoir en vostre lettre les deux questions par vous à moy proposées, et suyvant la lettre à monsieur Ortelius, de moy chez vous arrivées. Quant à la première, là où vous demandez que j'entends en ce que je luy ay escript qu'il vous dist notos mihi esse charitatis alumnos, soyez asseuré que je n'entends aultre chose, sauf que comme simplement le Signeur et Saulveur du monde Jésus-Christ, vray Dieu et juif, l'entendt par sa parole infallible quand il faict par son Apostre Paul escrire : finis prœcepîi charitas, de corde puro, de conscientia bona, de fide non ficta; à laquelle je réfère l'escript imprimé que sçavez que j'estime, combien que souverainement sçavant, pour un grand don venu de vostre main. L'aultre question est, que j'entends in consortii charitatis usum, parlant des Davidistes. Je vous asseure, et ce en la charité qui dure éthernelement, voire et depuys que la foy et espérance cesseront, que je n'entends de Georges David, ou David Jorgis, come Ihom le discit, aultre, sauf que ce aye esté un meschant, et quant à ses actes, du tout tyran, et plain d'amour propre, qui ha eu cognoissance du tout très grande des
Plantin et plusieurs de ses amis lui restèrent fidèles jusqu'en 1567. Plus tard, l'imprimeur anversois fut en communion d'idées avec Barrefelt, un des anciens disciples de Niclaes qui avait quitté la Famille de la Charité. La doctrine de Niclaes fortement empreinte de mysticisme enseignait que les adhérents, en entrant dans la Famille de la Charité, ne devaient point quitter la reUgion qujjls avaient professée jusqu'alors. Le culte extérieur étant de peu d'Importance, nul ne devait s'exposer à souffrir un dommage quelconque à cause de cette question de pure forme. Ceci expHque comment Plantin, tout en étant un membre zélé de la secte de Niclaes, pouvait, sans trop d'hypocrisie, se proclamer un fils dévoué de l'église catholique.
secretz de Dieu, desquels il ha abusé, parcequ'il ha abusé tant de l'église corne de la charité qui en est la finale marke, en tournant à son profict particulier et filautie ce que ayant receu du povre et moins intelligent peuple qui le conduysoit par son povoir et richesse, estoit obligé, come un bon chef à ses membres, à l'employer pour eulx et davantage à mettre pour eulx, si il en eust eu de propres, mettre les biens, la vie et l'honeur, et pour les siens, s'il est besoing, mourir en povreté, mespris et douleur. Je dis donc que qui fera ainsi, come ayant le sçavoir qu'il havait, il estoit tenu de faire, il sera le père, le frère et l'enfant de l'éthernelle charité, laquelle charité come la souveraine vérité, le gardera à tout jamais de mourir^ car l'une et l'aultre est immortelle et la vraye vie, par laquelle nous vivons éthernelement. Au surplus, le souverain père de la charité, quiconque il soit icy bas, doué du vray image et non adultère, de celluy seul et unique, combien que par nécessité trinun Dieu qui est charité, si aulcun tel s'en trouve sur terre, pour l'amour de l'invisible, je le révère, soit vieil, égual, ou june quant à moy, non moins que son origine. Et vous asseure, mon très cher frère en charité, pour tout certein, qu'en ayant autant come je le pouroys supporter en leur aydant touts les plus vieulx pour pères ou mères, les égaulx pour frères ou seurs, les moins eagés pour fils ou filles, je ne feray jamais difficulté, feussé-je roy d'aprouver en tout et par tout, l'heureux jadis, combien qu'aujourd'hui bany estant de ceulx qui entre eulx eurent tout par vraye charité comun. Car Lycurgus et Platon par diverse raison prouvèrent pour un moyen d'éthernels pais en la civile république, ce que les du tout très bien institués
apostres de Jésus-Christ feirent incontinent après le St. Esprit receu, ayant, sans rien excepter, tout ce qu'ils havoint comun, ce que j'ay dict, combien que je feusse roy, ayant la royne d'Escosse à présent pour femme. Car à qui ayme son prochain il n'y peult havoir que douse moys en l'an, dond les neuf sont à tout le monde esgaulx come les troys font le désordre, qui legit intelligat. Il y ha nécessairement de la paille au brin de bled, beaucop plus que de fruict ou de grain, come aussi en nous plus de folHe ou d'ignorance que de sagesse. Si je suys trop hardy, rép'rimez-moy, et si peu, apprenez-moy. Si vous voulez ouvrir aux frères de deçà mes conceptions, j'espère qu'elles ne seront inutiles à la Compagnie de la Charité, car come Dieu est mon père, aussi Nature est ma mère, duquel je désire que la bénédiction éthernele vous soit donée. Ce 25 may 1567.
Ce vostre autant come sien Guillaume Postjel.
Ayant peu de loysir à présent, une aultre foys j'escriré à notre amy Ortelius, lequel je ne sçay si il entend valon. Vous le salures en la langue qu'il entend et luy dires que je désire pour avec vous le veoir aller en vostre ville d'Antvv'crpen. J'escriray aussi à nostre par luy amy Mylius, ' à la première occasion, pour ce qu'il sçait.
I . Arnold Mylius, libraire, représentant des Birckmans à Anvers.