INTRODUCTION
•n 1876, la ville d'Anvers devint propriétaire de l'antique et célèbre officine plantinienne et de tous les trésors artistiques et historiques qu'elle renfermait.
En classant les archives qui font partie de cette acquisition, je constatai avec bonheur que les minutes des lettres écrites par Plantin et par ses successeurs, pendant plus de trois siècles, de 1555 à 1876, s'étaient conservées à peu près intégralement.
La seule partie de ces documents, importante pour l'histoire, est celle qui émane de Plantin lui-même, de son gendre Jean Moretus et de ses petits-fils Jean et Balthasar Moretus. Elle s'étend de 1555 à 1641. La correspondance de Plantin lui-même l'emporte de beaucoup,par son intérêt, sur celle de ses descendants immédiats. Elle nous apprend à connaître, dans tous les détails de sa vie domestique et professionnelle, le plus grand des topographes des Pays-Bas ; un homme qui a vécu aux temps les plus agités de l'histoire de notre patrie, qui a été en relation avec quelques-uns des principaux personnages et avec un très grand nombre des
littérateurs et des savants les plus illustres de son époque. Elle nous fournit des détails sans nombre sur les ouvrages imprimés par Plantin et sur leurs auteurs, sur la typographie et le commerce des livres, sur l'histoire des lettres et des sciences, sur les événements politiques et sur la vie privée au XVI' siècle.
Ce sont là des raisons suffisantes pour motiver la publication des lettres du fondateur de l'officine plantinienne. La Société des Bibliophiles anversois, instituée spécialement pour divulguer les documents inédits ayant rapport à l'histoire et à la bibliographie d'Anvers et des Pays- Bas, n'a pas hésité, sur notre proposition, à décréter l'impression de cette correspondance; et, en effet, nulle matière ne pouvait réunir au même degré les qualités donnant droit à une place dans ses publications.
Nous ne possédons pas au complet les minutes de la correspondance de Plantin. Ce n'est même qu'à partir du mois de juin 1567 qu'il semble avoir commencé à conserver régulièrement le brouillon de ses lettres. De l'année 1555 jusqu'à cette dernière date, il ne reste, dans les archives du Musée Plantin-Moretus, que 10 lettres, dont 9 du mois d'octobre 15 61 et i du mois de mai 1567. Du mois de décembre 1566 jusqu'à la fin de mai 1567, il nous reste 7 lettres, conservées aux archives de Simancas. A partir du 7 juin 1567, la série des minutes se .poursuit régulièrement jusqu'à la mort de Plantin, arrivée le premier juin 1589. Il n'y a de lacunes que pour le temps de son séjour à Leyde, de janvier 1582 à novembre 1585;. pour une partie des années 1577 et 1578 qu'il passa à Paris, et pour les courtes absences qu'il était obligé de faire en se rendant aux foires de Francfort.
La pres,que totalité de ces minutes est écrite de la main de Plantin; une partie des lettres les plus anciennes, allant du 17 mai 1567 au 19 juillet suivant, et du 30 juillet au 5 août de la même année, une lettre du 30 août 1367 à Çayas, une du 13 février 1568 à Arnold Birckman, celle de la page 216 du premier volume à Gilles Beys, celle du 21 mars 1568 à Jehan Desseran et Thomas Vantrouillier, ainsi qu'un petit nombre d'autres qui prendront place dans les volumes postérieurs, ne nous ont été conservées que par des copies de la main de Martine Plantin.
Le célèbre typographe anversois tenait lui-même sa correspondance en français, en latin et en espagnol. Les quelques lettres italiennes que nous aurons à publier sont généralement écrites par Jean Moretus. Un très petit nombre de lettres latines sont rédigées par Raphelengien.
Plantin écrivait ses minutes dans des cahiers de papier in-folio non reliés ; une partie peu considérable fut écrite sur des feuilles volantes.
Nous avons retrouvé un gros cahier de lettres écrites, au nom de son beau-père, par Jean Moretus. Celui-ci avait la fâcheuse habitude de ne pas mentionner la date de sa lettre ni le nom du destinataire. Plantin, au contraire, ne néglige presque jamais de nous fournir ces indications. Ses minutes présentent en outre l'avantage d'être d'une écriture régulière et facile à lire. Il est à remarquer, cependant, que nous ne possédons que le brouillon de ses lettres et que les ratures, les abréviations et les omissions n'y sont pas rares.
Nous publions généralement le texte tel qu'il nous est conservé. Nous n'avons corrigé les fautes d'orthogra-
phe ou de grammaire que dans les rares cas où Plantin les avait évidemment faites par inadvertance. Les mots suppléés par nous sont placés entre crochets. En tête des lettres écrites dans une autre langue que le français, nous donnons un résumé succinct du contenu ; la traduction intégrale aurait rendu notre publication trop volumineuse.
Nous imprimons, à peu d'exceptions près, toutes les lettres dont les minutes se sont conservées aux archives du musée Plantin-Moretus. Plantin lui-même n'a gardé que la copie de celles qu'il considérait comme les plus importantes. Après ce triage opéré par leur auteur, nous n'avons eu à écarter qu'un nombre très restreint de lettres qui n'offraient aucune importance.
Une partie de cette correspondance qu'il aurait été extrêmement intéressant de retrouver, est celle qu'il a eue avec les chefs des églises mystiques, Henri Niclaes et Barrefelt, et qui doit avoir été assez volumineuse. Il ne s'en est conservé que quelques fragments. On conçoit que Plantin avait des motifs graves de faire disparaître toute trace de son affiliation aux sectes dissidentes.
Nous avons publié également les lettres adressées à Plantin qui se sont conservées. Malheureusement le nombre de celles-ci n'est pas considérable. Des milliers de missives que l'architypographe a dû recevoir, il ne s'est conservé que quelques douzaines.
En dehors des archives plantiniennes, les collections publiques ou privées ne nous ont guère fourni de matériaux pour cette publication. Dans ce premier volume, nous donnons quelques lettres tirées des archives de Simancas ; dans les volumes suivants, il s'en rencontrera
encore un petit nombre. C'est le contingent le plus intéressant que nous aient fourni les autres dépôts.
La correspondance de Plantin comprendra de huit à dix tomeSy semblables à celui-ci. Il en paraîtra un d'année en année. Les tables seront imprimées à la fin de l'ouvrage.
La plus grande partie du présent volume a été copiée, d'après les manuscrits, par mes collègues du bureau des Bibliophiles anversois, MM. Philippe Rombouts et Louis Theunissens. Je me fais un devoir de leur adresser ici mes meilleurs remerciments.
Max Rooses.
DE
Le célèbre imprimeur anversois, Christophe Plantîn, naquit en I>i4 à Saint- Avcrtin, village situé à une lieue de la ville de Tours,
en France.
Il était encore enfant lorsqu'il perdit sa mère. Il fut emmené par son père à Lyon où celui-ci entra au service de Claude Porret, audiencier de l'église de St-Just. Plus tard, son père accompagna un des neveux de Claude Porret à Orléans et à Paris. Dans cette dernière ville, il laissa son fils Christophe et lui remit une petite somme pour continuer ses études. Il lui promit de venir le reprendre bientôt pour le conduire à Toulouse, mais il oublia sa promesse et le jeune homme, à bout de ressources, se rendit à Caen, et entra en apprentissage chez l'imprimeur Robert Macé, deuxième du nom. Ce fut dans cette ville que, en 154S ou 1546, il épousa Jeanne Rivière. Il alla s'établir avec elle à Paris, et U il se rendit habile dans l'art de la reliure et de la maroquinerie.
En iS49f ^^ ^*"^ ^ Anvers, où il exerça d'abord le métier de relieur et de fabricant de coffrets. Il s'y fit une grande réputation d'ouvrier habile et son commerce commençait â fieurir. Mais, un soir qu'il était sorti pour porter un coffret à Gabriel de Çayas, le secrétaire de Philippe II, il reçut un coup d'épée destiné à un autre. Cette blessure mit sa vie en danger. Il se rétablit, mais était devenu incapable de
se livrer â un travail manuel exigeant quelqu'efTort . Ce malheureux accident le força d'abandonner son métier de relieur pour celui d'imprimeur qu'il avait exercé à Caeu.
En iSSSi il imprima son premier livre; en 1557, il quitta sa maison de la rue des Douze mois p6ur aller habiter, dans la Kammerstrate, la Licorne d'of, dont, en 1561, il changea le nom en celui de Compas d'or. De 155 s jusqu'en 1562, ses afTaires de typographie et de librairie prospérèrent sans que nul incident marquant se produisit dans sa vie *.
C'est à la première époque, embrassant les années 1549 à 1562, que se rapportent les plus anciennes lettres écrites par Plantin ou adressées à lui, qui nous aient été conservées. Nous les faisons suivre ici. La première seule est antérieure à 1555 et, sauf les derniers mois de Tannée 1561, toute cette période ne fournit guère de documents à notre recueil.