‹ Correspondance de George Sand et d'Alfred de MussetChapitre 2 sur 9 · COMPLÉMENT DE LÀ LETTRE X» I · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE LÀ LETTRE X» I

Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue

Cette scène terrible où Noun à demi nue

Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond ?

Qui donc te la dictait, cette page brûlante

Où l'amour cherche en vain d'une main palpitante

Le fantôme adoré de son illusion ?

En as-tu dans le cœur la triste expérience ?

Ce qu'éprouve Raymond, te le rappellais-tu ?

Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,

Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,

As-tu rêvé cela, George, ou l' as-tu connu ?

N'est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur c'est une nuit d'ivresse Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?

Et cet être divin, cette femme angélique Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger, Cette frêle Indiana dont la forme magique Erre sur les miroirs comme un spectre léger,

0 George ! n'est-ce pas la pâle fiancée Dont l'Ange du désir est l'immortel amant ? N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée Qui sur tous les amours plane éternellement ?

Ah, malheur à celui qui lui livre son âme ! Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme Le fantôme d'une autre, et qui, sur la beauté, Veut boire l'idéal dans la réalité !

Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse Peut penser autre chose en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle et que le Temps qui passe, A compté sur ses doigts les heures de la nuit !

Demain viendra le jour, demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia. Elle abandonnera celui qui la méprise ;

Et le cœur orgueilleux qui ne l'a pas comprise Aimera Vautre en vain — n'est-ce pas, Lélia ?

24 juin 1835.

LETTRE No 2.

Voilà, madame, le fragment que vous désirez

lire et que je suis assez heureux pour avoir

retrouvé, en partie dans mes papiers, en partie

dans ma mémoire. Soyez assez bonne pour faire

en sorte que votre petit caprice de curiosité ne

soit partagé par personne. (*)

Votre bien dévoué serviteur,

Alfû de Musset.

Mardi.

LETTRE No 3.

Votre aimable lettre a fait bien plaisir, madame, à une espèce d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. Il vous remercie bien cordialement de votre souvenir pour une sottise qui n'en valait pas la peine et dont il est bien fâché de vous avoir

(*) C'était un fragment inédit de Rolla.

rendu témoin (*). Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est ce qu'il vous demande surtout.

Votre bien dévoué, ALFd de M*.

LETTRE No k.

Je suis obligé, madame, de vous faire le plus triste aveu ; je monte la garde mardi prochain ; tout autre jour de la semaine, ou, ce soir même, si vous étiez libre, je suis tout à vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier.

Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. 11 serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le cœur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez

(*) 11 avait eu des crampes d'estomac jusqu'à s'évanouir.

pas avant que nous n'ayons exécuté ce beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci. Tout à vous de cœur.

ALFd DE M*.

Lundi .

LETTRE No 5.

J'ai reçu Lélia. — Je vous en remercie, et Lien que j'eusse résolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai tout lu avant de retourner au corps de garde.

Si après avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l'encre, vous vous couchez prosaïquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de tête. — Si vous avez réellement l'idée d'aller vous percher sur les tours de

Notre-Dame (*), vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez à mon

amitié sincère.

ALFd de M*.

LETTRE No 6.

Vous êtes bien bonne et bien aimable de

penser à moi; je m'aperçois que le porteur de

votre lettre s'est exalté sur la route, en sorte que,

de peur de méprise, je prends la précaution du

papier pour vous dire que je suis parfaitement

libre, et que je vous remercie de votre aimable

invitation.

Votre bien dévoué serr,

ALFd de M*.

Sans date.

(*) C'était pour voir un feu d'artifice, probablement celui de la fête du roi, où elle a été en effet sans lui.

10 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

Page 1