‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 12 sur 89 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

A MADAME LAURE SURVILLE, A VIARMES

Aux Jardies, novembre 1840.

Ma chère Laure,

Tu imagines bien que j'ai peu de temps pour écrire, quand je suis obligé de faire de l'argent au moins pour

1fi CORRESPONDANCE.

trois mois à l'avance, et que mon déménagement me condamne à autant de démarches que de frais. La chambre de ma mère sera prête dans une dizaine de jours, et tout sera fini d'ici au 5 décembre. J'ai rencontré hier ta belle-sœur, qui m'a dit que Surville se plaignait de ne pas me voir. Je lui ai dit que je ne concevais pas que lui, mathématicien, n'étendît pas les pages d'in-octavo sur les jours pour en additionner la somme. Je n'ai pas d'argent à dépenser en frais de voitures, il faut des courses énormes pour les moindres difficultés; enfin, je prends toujours sur mon sommeil, j'ai plus de trois cents colonnes de journal à écrire :

Les Lecamus 120 colonnes.

Une Ténébreuse Affaire (dans le Journal

du Commerce) 120 —

Un article à la Mode 64 —

Un article à la Sylphide \h —

Les Deux Frères, à la Presse. ... 60 —

Total. . . . 378 colonnes.

Et tout cela doit paraître d'ici à un mois!

En outre, j'ai sur les bras Souverain, pour le Curé de village et Sœur Marie-des-Anges, quatre volumes in-octavo qui m'accablent d'épreuves.

Or, mes chers enfants, ce petit bulletin vous fera voir qu'il faut m'abandonner à moi-même et ne pas souffler mot à quelqu'un qui supporte un pareil fardeau. Dis à ton mari que c'est comme s'il faisait sept ponts à la fois. Les

quatre volumes nu me donnent pas un liard, ni les Lecamus, ni la Presse. Il faut que je trouve à Surville l'argent qu'il a payé pour moi; et j'ai auparavant à éteindre une autre créance. L'univers sera effrayé de mes travaux avant que mes proches ni mes amis s'en doutent.

Comme personne ne peut me venir voir, que je ne puis plus aller chez personne, il faut me résigner et souffrir. Recommande à ma mère d'envoyer son lit de plume, sa pendule, ses flambeaux, deux paires de draps, son linge à elle chez toi : je ferai tout prendre le 3 ou le k décembre. Si elle le veut, elle sera très-heureuse ; mais dis-lui bien qu'il faut se prêter au bonheur et ne jamais l'effaroucher. Elle aura auprès d'elle une personne de confiance et une servante ; elle sera soignée comme elle le voudra. Sa chambre est aussi élégante que je sais les faire : elle a le tapis de Perse que j'avais rue Cassini dans ma chambre. Obtiens d'elle de ne pas faire la moindre résistance à ce que je veux lui demander pour sa toilette; je ne veux pas qu'elle soit autrement qu'elle ne doit être, elle me causerait de grandes souffrances. Elle ne connaît ni la Suisse ni les Alpes; si je vais étudier sur les lieux mes Scènes de la Vie militaire (et il est probable que j'irai voir les Alpes de Gênes), je compte l'emmener avec moi, à moins que cela ne la fatigue trop ou que l'argent ne manque; et, en voyage, à l'étranger, il me serait impossible de ne pas vouloir lui faire rendre tous les honneurs dus à Madame mère.

Adieu ; tu vas rentrer à Paris : je ne te verrai pas souvent, mais j'aurai de tes nouvelles par la mère, qui ira quelquefois chez vous.

Tu ne pourrais pas te tirer du manuscrit des Lecamus; il faut, d'ailleurs, gagner de vitesse ceux qui feraient d'après le feuilleton, et je le retarde pour savoir avec Laurent-Jan si nous pouvons en faire d'avance une pièce.

Je vous embrasse toutes, mes chères nièces, ma sœur, ma mère, et fais bien mes amitiés au Surville. A propos, j'attaque à mort son École polytechnique, et j'irai lui communiquer l'épreuve, ainsi qu'à toi, car c'est capital. Ainsi, je vous verrai quelque chose comme le 2 décembre, quand vous serez réinstallés.

Mille tendresses.

GGXXXIV.

A M. CHARLES DE BERNARD, A PARIS

J'ai vu de mes yeux la sainte copie. Allez, mon enfant, et bon courage ! Clémentine1 m'a débauché : je suis venu, j'ai dîné avec elle, mais sans vous. Pends-toi, brave Bernard ! car nous avons attendu jusqu'à sept heures.

Mille amitiés, à bientôt ! A ma honte, je dors, et c'est l'influence des Petites Misères de la Vie conjugale que j'ai à écrire cette nuit.

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