‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 25 sur 89 · CCL1II · texte numérisé non relu

CCL1II

A M. CHARLES DE BERNARD, A PARIS

Paris, 6 mars 1 S 4 '3.

Mon cher de Bernard,

On donne demain, contre toute espèce de règle, les tBurgraves, un mardi! il m'est impossible de n'y pas aller, Hugo m'a réservé des place?.

1° Ou dînons à cinq heures un quart, et je reviens après les Bur graves;

2° Ou soupons après les Burgraves;

3° Ou remettons à jeudi.

Vous avez le choix entre les trois propositions; elles me sont assez égales; mais, comme je crois avoir une place en trop, j'avoue que le souper à dix heures et demie serait adorable!

Mille gracieusetés à Mcntine, et tout à vous.

A M. ARMAND DUTACQ, A PARIS

Mars ou avril 18 43.

Mon cher Dntacq,

Il m'est impossible de ne pas vous rappeler l'affaire du Siècle. Voici deux mois d'écoulés depuis votre promesse.

Quand vous m'avez envoyé le Gavami en échange de la première Caricature (deux volumes in-quarto reliés), vous ne m'avez pas donné la première série des Fourberies de femmes en matière de sentiment, ni tes Coulisses, ni les Enfants terribles. Je m'en suis aperçu en les faisant relier. Si vous pouvez réparer cet oubli, vous savez quel sera mon plaisir de collectionneur !

EnGn, je ne sais pas si vous faites le Soleil; mais je suis sur le point de traiter pour une affaire comme celle d'Eugène Sue, absolument dans les mêmes conditions, avec une des premières maisons de banque. Il s'agit des Scènes de la Vie militaire et de la partie la plus agissante sur les masses : à savoir, la République et Napoléon.

Venez m'apporter ce qui me manque de Gavami d'ici à trois ou quatre jours; car, dans une semaine, je crois que je serai engagé pour deux ans.

Mille amitiés.

42 CORRESPO.NDA.NCE.

AL" MÊME

Paris, 4 juin 1 8 ; 3.

Mon cher Diilacrf,

David (Jules-Auguste) a, je crois, une assez bonne combinaison à vous soumettre relativement au Parisien. Il m'a prié de vous voir à ce sujet; mais je suis forcé d'aller à Lagny pour dix jours, afin d'y terminer des ouvrages commencés qui paraissent dans deux journaux (le Parisien et ÏÉ(at), et je ne puis que vous prier d'aller voir Jules-Auguste David, ou de lui indiquer un rendez-vous pour qu'il vous expose son plan. Enfin témoignez -lui d'une manière quelconque que je me suis occupé de lui vis-à-vis de vous.

Je n'ai pas besoin de vous recommander de nouveau l'affaire du Siècle; vous savez que je pars dans un mois au plus tard, et que, pour beaucoup de raisons, il faut que cela soit fini, attendu que je n'aurai plus aucune obligation de ce genre.

Tout à vous.

GCLVI.

A MADAME IIANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG . Berlin, i i octobre 1 S 13.

Chère comtesse,

Je suis arrivé ce matin ici, à six heures, n'ayant eu pour tout repos que douze heures à Tilsitt, desquelles il faut

déduire trois heures données au directeur des postes, à qui j'avais été recommandé et qui m'a rendu bien assez de services pour que je prisse le thé chez lui le soir. Je suis arrivé trop tard pour y dîner avec Stieglitz, comme on l'eût désiré.

Tant que j'étais sur le sol russe, il me semblait que j'étais encore avec vous, et, sans que je fusse précisément d'une gaieté folâtre, vous avez dû voir, par ma petite lettre de Taurogen, qu'il me restait assez de forces pour plaisanter de mon chagrin. Mais, une fois sur la terre étrangère, je ne puis vous rien dire, si ce n'est qu'on peut faire ce voyage pour venir vous voir, et non en vous quittant. L'aspect des terres russes sans culture, sans habitants, me semblait naturel ; mais voir le même spectacle en Prusse m'a paru d'une horrible tristesse, d'accord d'ailleurs avec celle qui m'a empoigné. Ces maigres terres, ce sol stérile, cette froide désolation, cette misère, tout m'a saisi et glacé. Je m'en suis senti tout autant assombri que s'il y avait eu des contrastes entre mon cœur et la nature. Et le noir chagrin s'abattait sur moi de plus en plus pesamment, à mesure que la fatigue physique m'envahissait. D'ailleurs, ne me plaignez pas d'avoir fait la route par terre, car nous avons essuyé des orages qui ont dû rendre la navigation de la Baltique bien mauvaise.

Je sais comment vous allez par la manière dont je vais : je sens en moi un vide immense qui s'agrandit de plus en plus profondément, et dont rien ne me distrait. Aussi ai-je déjà renoncé à Dresde, je ne me sens pas le courage d'y aller; on ne volera pas la Madone d'Holbein, d'iei à l'an prochain; le théâtre de la bataille et les défilés de Kulm

44 COnRESPOKDANCE.

ne changeront pas, et j'aurai une raison, au mois de mai prochain, de refaire ce chemin avec d'autres idées. Ne m'en veuillez pas de mon défaut de cœur, rien ne me plaît plus de ce qui me plaisait de ce voyage dans le salon de l'hôtel Koutaïtsof. Vous me disiez : « Vous irez là! » je vous écoutais, j'y allais, car c'était vous qui le disiez; mais, que voulez-vous! loin de vous, tout est sans vie et sans âme. L'an prochain, peut-être! mais, aujourd'hui, je n'ai plus que Tabîme de mon travail et j'y vais par le plus court chemin.

J'ai dormi ce matin de sept heures à midi, quelques heures fatiguées, tourmentées; j'ai déjeuné, je me suis habillé, j'ai fait les trois visites : Bresson, Redern, Mendelssohn, et, à mon retour, je me suis mis à vous écrire, car vous parler était l'instinct le plus grand, le plus vital du moment.

J'ai été interrompu par le comte Bresson, qui est immédiatement venu m'inviter à dîner pour demain, car il pari, ou plutôt sa femme part dans deux jours ; elle le devance à Madrid. Autant que j'en ai pu juger, c'est un homme d'esprit et d'un grand sens, et surtout sans aucune espèce de prétention, ce qui est rare chez un diplomate et ce que je prise beaucoup. Il m'a engagé à écrire un mot à Humboldt, que j'ai beaucoup vu à Paris, chez Gérard et ailleurs; il me montrera sans doute Potsdam. M. liresson va en Espagne, et Salvandy à Turin.

Je reprends mes chères doléances, et je vous dirai que la chaussée de Pétersbourg à Tilsitt n'est praticable que sur deux parties, de Pétersbourg à Narva et de Pu'ga àTaurogen, moins deux stations; en sorte que, sur environ une

moitié, le chemin est détestable quand il a plu, et il avait beaucoup plu, hélas! Figurez-vous les soubresauls que nous faisions ! mais les voitures sont excellentes, car elles y résistent. Tout ce qui est russe a la vie très-dure. On trace une chaussée dans les sables de la Livonie avec des bruyères; mais, quoique alors le chemin ait les caractères de la bruyère, il n'en a pas moins une physionomie peu rassurante et d'un style marécageux. C'est un miracle que de faire cette route en trois jours et demi, et cela donne une idée suprême de la ténacité russe. Nor.s allions à huit chevaux et quelquefois à dix en certains endroits. Là où la chaussée existe, elle est magnifique. Ah ! j'aurai bien du plaisir à revenir! ce ne sera pas sur des bruyères, mais sur des fleurs que je croirai être secoué. A la lettre, on ne mange rien, car il n'y a rien à manger sur la route; mais les stations sont fort belles et il y a toujours d'excellent thé russe. Je pourrais donc faire les honneurs à mon chagrin d'une maigreur due à la diète du voyage; mais, si j'ai souffert, je dois à ma situation morale de ne m'en être pas aperçu : la douleur de vous quitter a dompté la faim, comme le plaisir de vous revoir a dompté le mal de mer. Vous êtes au-dessus de tout.

Je suis ici à l'hôtel de Russie; on y est passablement et pas trop cher. De Berlin, j'irai à Leipsick et, de Leipsick, à Francfort-sur-Mein, encore par la Schncll-post prussienne, et, de Francfort jusqu'en France, tout sera bateau à vapeur ou chemin de fer; ce qui, je crois, est plus économique que toute autre façon de voyager.

J'ai trouvé pour compagnons de route deux sculpteurs, dont l'un, je vous l'ai dit, parle le français d'une manière

assez peu compréhensible, et je viens d'aller faire un tour dans la ville avec lui. Ces jeunes gens ont été pleins d'attentions pour moi tout le long de la route, depuis Riga, lieu de séparation de mon premier compagnon de voyage, le Français. La nature artiste est partout la même. Ces deux jeunes gens m'ont tiré d'affaire dans les auberges, et je viens de les inviter à dîner (un dîner de rapins, bien entendu). C'est bien le moins que je fasse dîner avec moi ces obligeants garçons pour les remercier de leurs bons soins, avant de leur faire mes adieux.

Le maussade Berlin n'est pas comparable au somptueux Pétersbourg. En premier lieu, on taillerait une vingtaine de petites villes mesquines comme la capitale du Brandebourg dans la grande cité du plus vaste empire européen, qu'il lui resterait encore assez d'espace bâti pour en écraser les vingt petits Berlin qu'elle aurait extraits sans se gêner de sa vaste étendue ; mais, au premier aspect, Berlin semble plus peuplé, car j'ai aperçu quelques individus dans les rues, ce qui ne se voit pas souvent à Pétersbourg. Du reste, les habitations ici, sans être belles, paraissent bien construites; on s'aperçoit même qu'elles ne manquent pas de confort à l'intérieur. Les monuments, assez laids d'aspect, sont en belles pierres détaille; les espaces sont, d'ailleurs, ménagés de manière à les faire valoir, et sans doute est-ce à ce charlatanisme que Berlin doit d'avoir l'air plus populeux que Pétersbourg; j'aurais dit plus animé s'il s'agissait d'un autre peuple; mais le Prussien, avec sa brutale lourdeur, ne saura jamais qu'écraser il faut moins de bierre et de mauvais tabac, il faut plus d'esprit français ou italien, pour produire le mouvement des grandes capi-

taies de l'Europe, ou il faut les grandes idées industrielles et commerciales qui ont fait le développement gigantesque de Londres; mais Berlin et ses habitants ne seront jamais qu'une vilaine petite ville, habitée par un vilain gros peuple. Cependant, il faut l'avouer, pour qui revient de Russie, l'Allemagne a un air indéfinissable qui ne s'explique pas encore par le mot magique de liberté, mais qui se traduit par mœurs libres ou mieux liberté clans les mœurs. Les principaux monuments de Berlin sont, au reste, concentrés autour de l'hôtel où je suis et j'ai pu tout voir en moins d'une heure. La fatigue m'a repris, et j'aspire au dîner; ce sera le premier depuis les splendeurs de la Russie.

A demain donc, chère comtesse.

Notre dîner se composait de : potage, chevreuil, mayonnaise de poisson, macaroni au gratin, un peu de dessert, une demi-bouteille de madère, une bouteille de bordeaux. Ecco, signora! A huit heures, j'ai congédié mes convives et je me suis mis au lit, le premier lit qui ressemble à un lit, depuis que j'ai quitté Dunkerque. Avant de m'endormir, j'ai pensé à vous, à ce que vous pouviez faire à huit heures du soir, samedi. Je me suis imaginé que vous étiez au spectacle ; j'ai revu le théâtre Michel ; mais je n'ai pas eu le cruel plaisir, comme en Schnell-post et comme en Karèta polchtôvaïa, de penser à minuit, car, à minuit, je dormais d'un bon sommeil, et, le matin, je dormais encore à huit heures. Vous avez tant de fois dompté les plus impérieuses choses de la nature , que vous pardonnerez à cette pauvre nature d'avoir pris sa revanche une fois. Les

48 CORRESPONDAMCE.

âmes exclusivement tendres ont le culte des souvenirs, et le vôtre, vous n'en doutez pas, est toujours dans mon cœur et dans ma pensée; je me suis donné la fête d'y songer pendant ce court moment de demi-rêve où Ton se sent encore entre la veille et le sommeil, et toutes les douces impressions de ces deux mois que j'ai passés avec vous sont revenues enchanter mon âme de leurs images radieuses et pleines d'harmonie. Vous voyez donc que la Vierge de Pologne est la même que la Notre-Dame de France, et que, si mon voyage est attristé par une séparation comme celle dont j'ai déjà souffert trois fois, il se fait du moins sans accident.

A propos d'accident, Pamèla Giraud n'a pas été portée par mon nom : elle est tombée tout à plat, à ce qu'il paraît. Vous conviendrez qu'alors, vu les circonstances, l'affaire a élé très-bonne pour moi. Dès que je serai de retour, j'expliquerai le fait par une pièce où je ne me contenu rai pas de livrer mon idée à des faiseurs. Je viens de lire le feuilleton du Courrier français : il n'est ni bien ni mal, mais il entre dans les questions antilittéraires de l'argent et de la paternité douteuse, tandis qu'il sait probablement l'affaire telle qu'elle est.

Je reçois de M. de Humboldt la lettre qui sert d'enveloppe à la mienne et qui, certes, est curieuse dans les circonstances actuelles. Je vous l'envoie et je puis parler ici à cœur ouvert, car cette lettre vous sera portée par Viardot, que je viens de rencontrer et qui s'en charge volontiers; c'est un des hommes les plus honorables que je connaisse, et en qui on peut avoir une entière confiance; il vous la rendra en main propre.

L'affaire de Posen n'est rien. On présume qu'un des hommes qui étaient derrière la voiture a eu peur et a lire au hasard. Les secrétaires, qui sont parfaitement sains et saufs, en ont voulu faire un moyen de carrière ou ue fortune pour eux-mêmes. Une enquête sévère a eu lieu et il n'en est rien résulté contre votre povera gente. Dans l'auberge où dînaient les gens de la suite impériale se trouvaient des individus qui se régalaient après avoir signé un contrat de vente quelconque. C'était là les prétendus conspirateurs. Les deux secrétaires avaient, d'ailleurs, énormément dîné et auront vu double.

Je viens de dîner chez madame Bresson, née de Guitaut; car il y avait grand dîner aux Affaires étrangères à cause de la fête du roi. Excepté l'ambassadrice , tout était vieux et laid, ou jeune mais affreux; la plus belle femme, sinon la plus jeune, était celle à qui je donnais le bras; devinez?... la duchesse de Talleyrand (ex-Dino), venue là avec le duc de Valençay, son fils, qui a l'air d'avoir dix ans de plus que sa mère. On a fait la conversation de noms propres, de petits incidents arrivés à la cour depuis quarantehuit heures; cela m'a du moins expliqué les plaisanteries d'Hoffmann sur les cours d'Allemagne. Impossible de joindre le Redern; j'avais sa femme à côté de moi : figure d'héritière, et d'héritière bien riche pour avoir pu faire oublier une telle disette d'agréments. Au reste, rien de plus ennuyeux ou monde que Berlin, je suis dévoré d'ennui, l'ennui m'a pénétré jusqu'aux os, j'ai peur de faire une maladie. Je vous écris ceci avant de me coucher,

il est neuf heures! mais que faire à Berlin? il y a peur distraction Mèâée, traduite du grec en allemand et jouée littéralement. On a essayé hier à la cour de jouer aussi littéralement le Songe d'une nuit d'été de Shakspeare! Le roi de Prusse protège les lettres comme vous voyez, mais surtout les lettres... mortes.

10 au soir.

Je pars demain, il faut aller à Leipsick par le chemin de fer pour gagner Mayence-, alors, autant pousser jusqu'à Dresde, et voir la Galerie ; car il n'y a que trois heures de route de Leipsick à Dresde.

M. de Humboklt m'a fait ce matin une visite d'une bonne heure, chargé, m'a-t-il dit, de compliments du roi et de la princesse de Prusse. Il m'a donné les indications nécessaires pour trouver Tieck à Potsdam. Je veux aller voir Tieck et j'en profiterai pour étudier la physionomie de la grande caserne de ce Frédéric dont le comte de Maistre a dit: « Ce n'est pas un grand homme, c'est tout au plus un grand Prussien. » Je vais en chemin de fer, bien entendu, et, en montant dans le wagon, j'y trouve ma fantastique duchesse de Talleyrand, coiffée de cheveux très-bien, avec une masse de diamants et de fleurs, enfin une apparition d'un Songe d'une nuit d'hiver. Elle allait à la cour et s'y rendait tout habillée. Elle dîne avec la princesse de Prusse et nous avons en tiers le comte de Redern, un vieux bellâtre prussien moisi, sec comme un Genevois, et important comme un diplomate en disponibilité. J'ai chargé la bergère de soixante ans de mettre mes respects aux pieds de la princesse de Prusse.

COr.ULSrONDANGE. 5t

J'ai vu Tieck en famille; il a paru heureux de mon hom- I mage. 11 avait une vieille comtesse, sa contemporaine en lunettes, quasi octogénaire, une momie à garde-vue vert, qui m'a paru être une divinité domestique. Je suis revenu, il est six heures et demie du soir, je n'ai rien mangé depuis ce matin. Berlin est la ville de l'ennui, j'y mourrais en une semaine. Le pauvre Humboldt en meurt, il traîne partout sa nostalgie de Paris. Comme je pars demain matin par le chemin de fer, il faut vous dire adieu ; je ne pourrai plus vous écrire que de Mayence.

En causant ce matin avec M. Bresson, je lui ai dit que j'avais été chassé de Pétersbourg par des cancans de portières et d'ignobles commérages, qu'on n'y croyait pas aux sentiments généreux et désintéressés, et que j'en voulais aux gens de ce pays pour avoir attaqué ma liberté sacrée, en imaginant que je ferais comme Loëve Weymar. Là-dessus, M. Bresson m'a fortement approuvé, en me disant qu'un Français ne devait jamais épouser qu'une Française, et je lui ai dit que j'étais de son avis et qu'ainsi ferais-je. On m'a dit que, si je voulais rester ici huit jours au moins, j'y serais fêté; mais huit jours, c'est trois cents francs, et vraiment pour Berlin ce serait trop cher; si je ne pouvais fuir cette affreuse villasse qu'à ce prix, je ne dis pas; et j'y ajouterais même encore, pour en être plus vite quitte. Plus que jamais je vois qu'il n'y a rien de possible sans vous pour moi, et plus je mets d'espace entre nous, plus je sens la force des liens par lesquels je vous suis attaché. Je ne vis que par le passé et je ne vis qu'en lui, retiré dans l'abîme profond de mon cœur. N'est-ce pas une horrible souffrance que de se trouver seul comme je le suis,

avec la continuelle préoccupation de ces deux mois dont ma pensée recueille les fleurs pétale à pétale, aver une mélancolique et religieuse tendresse ?

17 au matin.

Je vous quitte ce matin à nouveau, car c'est vous quitter encore une fois que de ne plus vous écrire le soir ce que j'aurai fait dans la journée. Je vais à Leipsick et j'aurai arrêté ma place à la Schnellposi îpour Francfort; je coucherai à Leipsick; puis, le lendemain, j'irai voir Dresde, et, le 20, je serai revenu pour me mettre dans la diligence prussienne. L'isolement qui remplace l'intimité donne les allures du remords : j'éprouve un violent besoin de changer de place, de me remuer, d'aller et venir; comme si, au bout de ces agitations physiques et de tous ces mouvements inutiles, je finissais par vous trouver. Je regarde avec attendrissement ce papier que je porte dans l'instant à Viardot en pensant que vos jolis doigts le tiendront dans ce salon où les heures fuyaient si douces et si rapides! Viardot vous remettra fidèlement ce paquet, dans lequel je puis vous dire que ma vie sera une angoisse jusqu'au jour où je vous reverrai. De Mayence, vous aurez une lettre où je vous dirai mes faits et gestes depuis Berlin. Je serai vers le 10 novembre à Passy; ainsi écrivez-moi le 3 de votre style.

Adieu ; si j'ai manqué à nos conventions , si quelque chose vous a déplu dans cette lettre, soyez bonne comme Loujours et pardonnez-moi. Songez à mon chagrin, à ma tristesse, à ma douleur, et vous serez pleine de pitié et d'indulgence pour le pauvre exilé.

A LA MÊME

Dresde, 1 9 octobre 1 8 \ 3.

Je suis parti de Berlin avec l'ennui, chère, et j'ai trouvé ici la nostalgie. Rien de ce que je prends ne me nourrit, rien de ce que je vois ne me distrait. J'ai vu la fameuse Galerie et la Vierge de Raphaël et celle de Holbein, et je me suis dit : « J'aime mieux ma mie, ô gué! » En parcourant le fameux trésor, j'aurais tout donné pour une demi-heure devant la Neva, à la place où vous demeurez. Pour comble de malheur, je suis ici pour deux jours de plus que je n'y voulais être, et voici comment : de Berlin, je suis venu à Leipsick par le chemin de fer et j'ai été forcé d'y passer une nuit. J'avais compté sans la foire de Leipsick! Toutes les places étaient prises à la Schncll-posl. J'ai eu alors l'idée de prier l'hôte de m'arrêter ma place et de garder mes paquets, au lieu de les faire traîner de Leipsick à Dresde et de Dresde à Leipsick, car on me prend partout une infinité de thalers pour l'excédant de bagages. L'hôte m'a dit qu'il était douteux que j'eusse de la place pour le jour où je voulais partir, c'est-à-dire pour le 20 courant, mais qu'au surplus il me l'écrirait, et je viens de recevoir une lettre par laquelle il me prévient que je n'ai de place que pour le 22. Or, que faire en un gîte à moins qu'on ne vous écrive?

Hier, au lendemain de mon arrivée, ayant manqué l'heure de la Galerie, j'ai parcouru Dresde en tout sens,

'A COflRESPOHDAiVCE.

et c'est, je vous jure, une charmante ville, bien préférable, comme séjour, au mesquin et triste Berlin. Elle tient de la capitale, elle est partie ville suisse et partie ville allemande; les environs sont pittoresques et tout y est charmant. J'ai conçu qu'on pût vivre à Dresde; il y a un mélange de jardins et d'habitations qui récrée l'œil. Quant au palais commencé par Auguste le Fort, c'est bien le chef-d'œuvre le plus curieux de l'architecture rococo. Comme fantaisie, c'est presque aussi beau que le gothique, et, comme art, c'est exquis. Quel malheur qu'une si ravissante conception soit inachevée et reste dans un état déplorable! il faudrait, d'ailleurs, des millions pour réparer, achever, arranger et meubler ce délicieux papillotage. Il n'y a rien, ni en Russie, ni encore moins en Prusse, dans tout le Nord enfin, qui vaille cela. Quel homme que cet Auguste, qui se disait électeur en Pologne et roi en Saxe !

J'ai vu tant de Titiens à Florence et à Venise, que ceux de la Galerie ont perdu de leur prix à mes yeux; la Nuit du Corrége me paraît avoir été trop vantée; mais sa Madeleine, deux Vierges de lui, les deux Madones de Pvaphaël et les tableaux flamands et hollandais valent bien le voyage. Le trésor est une plaisanterie ; des trois ou quatre millions de diamants ne pouvaient pas éblouir les yeux qui venaient de voir ceux du palais d'Hiver. D'ailleurs, le diamant ne me représente rien : une perle de rosée, illuminée par un rayon du soleil levant, me semble mille fois plus belle que le plus beau diamant du monde. De même un certain sourire est plus précieux pour moj quo 1p pins b*\in tableau. Donc il me faudrait

revenir à Dresde avec vous pour que les tableaux me dissent quelque chose. Rubens m'a parfois ému, mais les Rubens du Louvre sont encore plus complets. Le vrai chef-d'œuvre de la Galerie est un tableau d'Holbein qui éteint tout le reste; comme j'ai regretté de ne pouvoir tenir votre main dans la mienne pendant que je l'admirais avec ce ravissement intime, avec cette plénitude de bonheur que donne la contemplative jouissance du beau! La Madone de Raphaël, on s'y attend; mais la Madone d'Holbein, c'est cet imprévu qui saisit.

Chère comtesse, vous ne vous ferez jamais une idée exacte de mon affreux isolement. Ne parlant pas la langue et ne trouvant personne qui me parle, je n'ai pas dit cent phrases depuis Riga, où j'ai quitté le négociant français. Je suis toujours en face de moi-même, et, le pays étant toujours le même désert et la même plaine, je n'ai rien pour intéresser les yeux; le cœur a passé de l'excessive richesse à la pauvreté la plus absolue. La récapitulation des heures qui se sont envolées, hélas! si rapidement, les rêveuses pensées qui les remplacent impriment une amère tristesse à un caractère naturellement gai et rieur; aussi mes deux sculpteurs me disent — c'està-dire celui qui croit parler français — sans cesse et à tout moment : « Qu'avez-vous donc? » Encore quinze jours ainsi, et je mourrais tout doucettement, sans aucune maladie apparente. Je vois qu'il me faut renoncer au Rhin, à la Belgique, et retrouver une occupation forte dans les affaires et les travaux de Paris. L'air me fait mal, je me suis affaissé en dedans, rien ne me rend du ton, rien ne me réconforte et je n'ai soif de rien. J'ai deux

50 CORr.F.SPONDANCE.

nostalgies : celle du paysage de la Neva que j'ai quitté et celle de la France où je vais.

■Au reste, les chemins de fer allemands sont un prétexte pour boire et manger; on s'y arrête à tout moment, on descend, on boit, on mange et l'on remonte pour recommencer; en sorte que la poste de France va aussi vite que cette vapeur-là.

Il est onze heures du soir; je suis dans un hôtel où tout dort. Dresde est calme comme une chambre de malade et je ne me sens aucune envie de dormir. Ai-je vieilli, que cette Galerie m'ait si peu ému? ou bien la source de mes émotions a-t-elle changé? Ah! certes, je reconnais l'infini de mon attachement et sa profondeur à l'immense vide qu'il y a dans mon âme. Aimer, pour moi, c'est vivre, et aujourd'hui plus que jamais je le sens, je le vois, tout me le prouve, et je reconnais qu'il n'y aura jamais pour moi d'autre goût, d'autre envahissement, d'autre passion, que ce que vous savez et qui remplit ainsi non-seulement mon cœur, mais mon cerveau tout entier.

20 octobre.

Absolument rien à vous dire que vous ne sachiez de reste Je reviens du théâtre, qui est bien le plus charmant théâtre que j'aie jamais vu; c'est Despléchin, Séchan et Diéterle, les trois décorateurs de notre Opéra français, qui sont venus l'arranger. Rien n'est plus joli. Si vous optez pour Dresde, Anna aura la plus belle salle qu'elle ait pu rêver. On a quasi chanté Fra Diavolo en allemand; ça m'a paru une excellente préparation pour dormir. J'avais vu le matin les collections de porcelaines et les antiquités.

le me sens fatigué; c'est une puissance que la fatigue, et je vais me coucher à onze heures. Vous savez à qui je rêverai en m'endormant.

21 octobre.

Je pars demain, ma place est retenue, et je vais finir ma lettre, car il faut que je la mette à la poste moi-même; j'ai la tête comme une citrouille vide, et je suis dans un état qui m'inquiète plus que je ne saurais vous le dire; si je suis ainsi à Paris, il me faudra revenir. Je n'ai le sens de rien, je n'ai aucun goût à vivre, je n'ai plus la moindre énergie, je ne me sens même aucune volonté. Vous ignorerez, jusqu'à ce que je vous l'explique verbalement, le courage que je déploie eu vous écrivant. Ce matin, je suis resté jusqu'à onze heures au lit, ne pouvant pas me lever. C'est une horrible souffrance que celle qui n'a de siège nulle part et qui est partout, qu'on ne peut décrire et qui attaque a la fois le cœur et le cerveau. Je me sens stupide, et plus je vais, plus la maladie augmente. Je vous écrirai de Mayence si je vais mieux; mais, quant à présent, je ne puis peindre ma situation que comme Fontenelle centenaire expliquait la sienne, une difficulté d'être. Je n'ai point souri depuis que je vous ai quittée. Ceci se traduit en anglais par le mot spleen; mais c'est le spleen du cœur, et c'est bien autrement grave, car c'est un double spleen.

Adieu, chère étoile mille fois bénie! il viendra peutêtre un moment où je pourrai vous exprimer les pensées qui m'oppressent; aujourd'hui je ne puis que vous dire que je vous aime beaucoup trop pour mon repos, car,

après cet août et ce septembre, je sens que je ne puis vivre qu'auprès de vous, et que votre absence, c'est la mort... Ah! que je serais heureux de me promener, tout en causant avec vous, dans ce jardinet qu'on élève à la brochette au bout du pont de Troïsk, et où il n'y a encore que des ) manches à balai, sous prétexte d'y mettre un jour des I arbres! Pour moi, c'était le plus beau jardin de l'Europe, | bien entendu quand vous y étiez. Il y a des instants où je I revois parfaitement les moindres petits objets qui vous I entourent; je regarde le coussin encadré d'un dessin en façon de dentelle noire, sur lequel vous vous appuyez et j'en compte les points ! Jamais je ne me suis senti une si fraîche mémoire; ma vue intérieure, où se mirent les maisons que je bâtis, les paysages que je crée, est tout entière au service de ces souvenirs les plus complètement heureux de ma vie, et vous ne sauriez imaginer les trésors de rêverie qui m'embellissent certaines heures; il y en a où mes yeux se mouillent de larmes. Mes yeux d'en dedans revoient les angles de bronze ornés de fleurs où je m'altrapais le genou en arpentant voire sajon bleu, et ce petit fauteuil où vous reposiez vos pensées rêveuses! Quoi le puissance et que de bonheur il y a dans ces retours à un passé qu'on revit ainsi à nouveau; dans ces moments-là, c'est plus que la vie, car il a tenu toute une vie dans celle heure arrachée à l'existence réelle, au profit des souvenirs qui inondent mon âme à torrents. Quelle douceur et quelle force n'y a-t-il pas dans la simple pensée de certains objets matériels, qui ont à peine attiré l'attention dans les jours heureux du passé; et que je me sens heureux de sentir ainsi!

Adieu ; je vais porter ma lettre à la poste. Mille tendresses là votre enfant mille fois bénie; mes amitiés à Lirette, et à vous tout ce qu'il y a dans mon cœur, mon âme et mon cerveau.

CGLVIII.

A MADAME DAVID (d'aNGERS), A PARIS.

Madame,

Je suis sorti de mon lit, que je n'avais pas quitté depuis que j'ai eu l'honneur de vous présenter mes hommages, pour vous apporter votre livre de thé (russe), qui n'a d'autre mérite que les excessives difficultés qu'elle a eues à traverser vingt douanes; et j'ai le petit chagrin de savoir que l'enveloppe du marchand, dans laquelle elle est encore, n'a pas été respectée. La qualité exquise est une consolation.

Toutes mes amitiés à David, et à vous mes plus gracieux compliments.

ceux.

a m. le contre-amiral bazoche, gquvernecb de l'île bourdon.

Paris, le 31 décembre 18i'J.

Monsieur le contre-amiral,

J'ai l'honneur de vous adresser les plus touchants remercîrnentsen mon nom et au nom de toute ma famille, pour l'intérêt que vous avez témoigné et pour le bien que vous

voulez à mon frère. J'ai eu l'occasion,' comme vous le verrez, de faire publiquement ce que je renouvelle ici avec j le plus grand plaisir en vous dédiant l'Interdiction, dans les Scènes de la Vie parisienne.

M. Goster, notre ami commun, vous fera passer par un bâtiment de l'État, en mars prochain, les volumes parus delà collection compjète de mes œuvres, que je vous destinais, en attendant qu'il y en eût assez pour les envoyer si loin.

Monsieur le gouverneur, vous avez pu voir que le malheur avait bien changé mon frère; il me paraît tout disposé à profiter des terribles leçons qu'il donne et qu'il n'a épargnées a personne dans notre famille; aussi viens-je vous prier de nous aider en continuant votre protection à mon frère et de la rendre efficace en ceci :

Ayez la bonté de le proposer, ce qui est dans vos attributions, pour la place de commis de la marine de deuxième classe, et ne vous inquiétez pas du résultat de votre proposition officielle : nous aurons ici sa nomination prête pour le moment où. viendra votre proposition, et nous ne le laisserons à ce poste que le temps nécessaire, s'il s'v comporte bien, pour atteindre à celui de première classe. M\l. Coster, Fleurian et Gerbidon doivent vous écrire une lettre qui vous priera de faire cette demande.

Par la lettre qui est destinée à mon frère et crue je mets sous ce pli, nous l'autorisons à tirer sur nous, en la personne de M. Surville, une lettre de change de douze cents francs, dont les fonds seront prêts. Nous sommes forcés par l'incertitude des relations de prendre ce mode; ayez, monsieur le gouverneur, la bonté de lui faciliter, par une

personne honorable qui soit en partance pour France, l'escompte de cette valeur, destinée à lui ménager l'attente de sa nomination et ses futurs appointements.

Joignez, je vous prie, à toutes ces bontés celle de prévenir M. Coster de l'envoi de votre proposition officielle, et saisissez, je vous en supplie, la première occasion pour renvoyer; car vous savez qu'en Frauce les ministères se suivent et ne se ressemblent pas.

Croyez, monsieur l'amiral, à toute la reconnaissance d'une famille et à la mienne en particulier, et trouvez ici l'expression de mes sentiments d'estime les plus distingués.

CGLX.

A M. DAVID (d' ANGERS), A PARIS.

Paris, 9 janvier 184 4.

Mon cher Davi I,

Je suis allé pour vous voir, à l'heure où vous quittez votre atelier, et je vous ai manqué : vous étiez déjà sorti.

Je voulais vous montrer la lettre que j'ai écrite à Dunkerque à mon ami. Je suis en ce moment plongé dans mes travaux, comme quand je m'y plonge, c'est-à-dire travailant depuis trois heures du matin jusqu'à quatre heures après midi. J'ai plus d'un esquif sur le chantier, et vous m'excuserez si je ne vais pas vous voir. D'abord, quand je le puis, ce ne peut être qu'entre quatre et cinq, à l'heure de ma récréation; et, comme je voudrais beaucoup vous trouver en allait me voir en plâtre, ce ne sera qu'à ces

Page 1