CCCXVI1I
AU MÊME
Paris, octobre 1 846.
Mon bien cher Georges,
Gomme je ne doute pas que vous n'ayez fait ma commission du fauteuil pour notre chère, grande et bienaimée Atala, je vous en remercie vivement, tendrement, et, s'il faut vous aller chercher quelque affreux insecte au pôle ou sous la torride, j'irai!... J'ai la douleur de vous annoncer que je n'avais pris \ecaloxantha que sous la condition expresse qu'il serait sain, entier, pas recollé, vu le prix qu'on en demandait, et que, le vendeur n'ayant pas répondu affirmativement, je n'ai pas osé le prendre, votre chère belle-mère voulant que cet insecte fût l'orgueil de votre collection. Ai-je bien fait ? vous seriez-vous contenté d'un catoxantha invalide?...
Je vous remercie mille et mille fois de vos attentions en fait de bric-à-brac; mais il faut songer désormais à ne plus tant amasser de porcelaines : l'hôtel Bilboquet en a vraiment à cette heure assez et trop.
Je ne vous en dis pas davantage, car je vous embrasserai le 17 au soir, à moins d'accident; ma place est rete-
nue à la malle, et je travaille à force à finir la Cousine Bette.
Baisez pour moi la petite main blanche du charmant colibri nommé Zéphirine, qui est si gentille de me rappeler avec une insistance si affectueuse la mi-octobre. J'ai vu bien des jeunes personnes, mais je n'en connais pas que ie puisse placer à côté d'elle sans lui faire un tort immense. Avant-hier encore, je la comparais à ma nièce, qui est venue me consulter pour un mariage, et je trouvai ma pauvre nièce d'une infériorité humiliante. Anna possède ce qui fait le charme de la vie : elle a la grâce. Je la préfère de beaucoup à ma nièce, qui cependant a la fraîcheur d'une belle Normande. Pendant qu'elle me parlait, je plaçais involontairement Zéphirine à côté d'elle, et je ne sais si c'est l'effet d'une affection particulière pour une jeune fille qu'on a vue petite enfant et en qui on aimait sa mère, mais je préférais de beaucoup l'image absente à ma nièce qui était là en chair et en os. Il est vrai que ma nièce pleurait beaucoup, et que votre chère Anna ne connaît de la vie que ses sourires, ou, si une larme d'émotion vient parfois mouiller ses yeux, elle n'y reste jamais assez de temps pour les enfler et les rougir.
Donc, pour finir par vos insectes, si vous voulez le catoxantha, quoique mutilé, écrivez-le-moi; vous en avez encore le temps, à moins qu'il n'ait été acheté par quelqu'un d'aussi goulu que vous en fait de petites bêtes. L'absence de ma chère troupe me rend dévot. Je me surprends à prier Dieu avec ferveur en lui demandant de protéger Madame mère, Anna et vous. Soignez-vous les
uns les autres, en attendant que je sois là pour vous soigner tous.
Mille gracieuses choses, mille pensées et fleurs d'affection à votre chère et gentille Anna, et mille amitiés à Votre Excellence, cher comle, duc 'de Gringalétie en Géorgie, de la part de votre vieil ami.
GCCXIX.
AU MÊME
Paris, 18 octobre 1846.
Mes excellents, adorahles, amoureux, gentils, chers petits saltimbanques, le père Bilboquet donne sa démission : Gringalet a grandi, Zéphirine est émancipée ; elle épouse, dans la pièce, un affreux Ducantal ; mais nous avons changé tout cela, comme dit Molière ; elle est heureuse avec Gringalet, un Gringalet sphynx-lépidoptèrecoléoptère-antédiluvien, non fossile, je l'espère. La troupe, mes chers enrôlés, est si célèbre, qu'elle n'a pu donner sa dernière représentation mystérieusement , comme elle le voulait, vu le paletot de Gringalet.
Quelque journaliste qui jouait ses derniers feuilletons les a vus, et maintenant l'Europe sait qu'un second mariage Montpensier a eu lieu. Je vous envoie le fait-Paris publié par le Messager le jour où je me débottais de la malle-poste, et que les Dcbalsja Presse, le Constitutionnel, etc., ont répété, voyant là dedans sans doute un événement qui compromettait l'équilibre européen. Dès lors, bilboquet a compris qu'il ne pouvait plus dirige» des races
royales, quoiqu'il y ait chez elles de fameux saltimbanques, et il s'est replongé dans son travail.
Votre lettre collective m'a fait vraiment bien plaisir, ainsi que la carte; je vous vois si heureux (et pour jusqu'à la fin de vos jours), que c'en est attendrissant. La chère mère d'Anna est, vous le savez, la seule affection que j'aie eue dans toute ma vie; elle a été la seule consolation que j'aie eue à tous mes chagrins, mes travaux, mes malheurs, et elle suffisait à tout apaiser, à tout contre-balancer; c'est vous dire, mon cher Georges, combien je suis attaché à sa fille, et vous le dire, c'est vous exprimer toute la part que je prends à son bonheur. Non-seulement elle vous aime de toute la force de l'àme la plus pure et la plus fière que j'aie admirée chez une jeune fille, mais, je vous l'avoue sans la moindre envie de vous flatter, vous méritez cette affection de diamant, et c'est pendant ces deux années que j'ai vu combien elle avait raison de vous aimer. La chère comtesse est pour beaucoup dans les perfections d'Anna, qui ne l'a jamais quittée; elle vous réservait ce trésor, sachant que vous en étiez digne.
Ces trois ou quatre derniers jours passés avec vous m'ont rafraîchi l'âme et la cervelle, bien fatiguées par mes derniers travaux. Je vous écris pour la dernière fois peut-être jusqu'au jour où vous m'aurez donné par un mot l'adresse à mettre et le lieu de votre séjour, soit en Autriche, soit en Russie; je veux donc vous dire combien je suis sensible à ce témoignage d'affection que me donne votre lettre dans des moments où deux charmants êtres comme vous n'ont pas assez de temps pour s'en donner
à eux-mêmes. Laissez- moi vous répéter que vous avez en Bilboquet une âme d'acier d'un dévouement absolu. Je vous prie, mon cher Georges, de bien me préciser où et comment il faudra diriger la collection des fossiles du bassin de Paris, si toutefois je l'obtiens.
Les richesses de Bilboquet commencent à faire du tapage, et tout va bien dans la petite maison de Beaujon; les ouvriers travaillent à force et vous allez rire, mais il y aura l'appartement des Mniszech. Si jamais ils viennent à Paris, Bilboquet mourrait de chagrin de les voir aller dans un hôtel. Cet appartement consiste en une belle chambre et un petit salon, ronds tout deux, sculptés en entier, ornés de peintures aux voûtes, et d'une recherche royale, d:gne de leurs ancêtres; tout cela n'est pas de mon fait, mais de celui de Beaujon. Ce digne financier, prévoyant qu'un Georges lépidoptérien y viendrait, y a fait peindre de beaux papillons exotiques sur des fleurs.
Quand vous lirez ce griffonnage, la Cousine Bette sera terminée, le Cousin Pons peut-être aussi, car la baisse est effrayante sur le Nord et il faut des capitaux pour l'hôtel Bilboquet. Adieu donc! vous êtes heureux, vous n'avez qu'à vous aimer, sans penser à travailler commedès mercenaires d'écrivains publics ; et vous êtes dignes de ce bonheur qui n'est pas un sujet d'envie, mais qui fait l'admiration d'un vieux Bilboquet de quarante-sept ans. Prenez bien garde à tout, portez-vous bien, soignezvous, mon bon et gentii Georges, et veillez sur Anna, qui est un peu étourdie et qui, pendant quelque temps, n'aura plus sa mère près d'elle.
Je prie Dieu rarement; je voudrais le prier plus souxi.vi. 13
vent pour vous deux et pour cette incomparable mère
nous aimons.
A MADAME HANSKA , A WIESBADEN
Passy, 18 octobre 1 84G, sis heures du matin.
Me voici, chère étoile souveraine, imperturbablement n mon bureau, à l'heure dite, comme je vous l'ai annoncé hier dans cette petite lettre écrite à la hâte dans le cabinet du Messager, et, avant de reprendre mon travail, mon cœur, ce pauvre cœur tout à vous, a comme un besoin impérieux de s'épancher dans le vôtre, en vous racontant les plus petits détails de cette vie devenue la vôtre, par ce miracle de pensée constante, immuable, depuis tant d'années d'affection exclusive dont vous seule, après moi, pouvez apprécier l'immensité et la profondeur. De Francfort à Forbach, je n'ai vécu que de vous, repassant mes quatre jours comme un chat qui a fini son lait se pourléche les babines. Toutes les précautions dont votre bonté pour moi et celle de vos chers enfants m'avaient entouré, le châle, le capuchon, ont parfaitement guéri mon rhume, et je me suis admirablement bien porté. Pendant qu'on chargeait les caisses, je vous ai écrit un mot pour vous empêcher de vous faire du mal, tant je vous ai laissée inquiète.
J'ai payé les droits sur le petit service de Saxe. La douane m'a appris qu'on avait écrit un mot pour envoyer m s caisses à Paris et j'ai demandé qu'on attende les
trois caisses de Wiesbaden, pour faire un seul envoi. Les douanes ne respectent pas les chagrins du cœur, et il a fallu quitter mes rêveries pleines de tristesse et mes souvenirs s'attendrissant de plus en plus sous le charme de votre sourire et de vos regards toujours présents, pour m'occuper de ces caisses. Comme le rhume m'étouffait l'estomac, j'ai relayé cet organe par deux petits pains de Francfort et deux larges entailles faites au jambon de Wiesbadpn entre Francfort et Forbach. Voilà, j'espère, un bulletin complet. J'étais seul dans la malle, et c'était un bienfait du ciel. A Metz, nous n'avons eu personne. J'ai rencontré à Verdun Germeau, venant de Paris avec sa femme, et je l'ai remercié de son intervention à la douane. Quand vous viendrez à Forbach dans votre voiture, vous serez reçue avec tous les égards dus à votre position sociale, et vous ne serez pas visitée, je vous le promets. J'ai volé comme la malle à Paris, où je suis arrivé sur les six heures du matin. Dans cette partie du voyage, le rhume a redoublé, en dépit de mes précautions, qui étaient, je vous assure, infinies; mais il avait plu à torrents en France, et l'humidité malicieuse traversait les pores de la carapace rugueuse de la malle; j'avais peu dormi et mal, je tombais de faim, de sommeil et de fatigue; je me suis couché à sept heures et me suis levé à onze heures pour déjeuner. Au milieu de ce repas frugal m'est tombé des nues le directeur du Constitutionnel, qui m'a trouvé moitié mangeant, moitié corrigeant les épreuves de la Cousine Bette, laquelle, m'a-t-il avoué, a un succès étourdissant. Les inquiétudes de Véron en sont d'autant plus grandes, et alors j'ai calmé tout, en avouant mon voyage
et disant que j'étais revenu tout finir. Cela m'a mené jusqu'à une heure; il a fallu aller à la poste chercher mes lettres, et débrouiller le quiproquo de la lettre de Francfort. J'ai trouvé beaucoup de lettres parmi lesquelles brillait une petite étoile de Wiesbaden, votre jolie écriture. J'avais pris Louis, il fallait courir aux journaux... Mais savez-vous, belle dame, ce que c'est que d'aller dans cinq bureaux de rédaction? c'est cinq causeries plus ou moins longues; outre cela, je m'étais donné pour tâche de faire moi-même les payements que vous m'aviez chargé de faire pour vous : Buquet, Lirette, la cheminée, le bahut, etc., etc.; enfin, de faire toutes mes courses d'affaires et autres, pour pouvoir me jeter sans arrêt sur la Cousine Belle.
J'ai tout fait et j'ai trouvé le moyen de vous écrire un petit mot sur le bureau du Messager, à trois heures, pendant que l'on composait votre article. On me l'a donné en quadruple épreuve; mais je ne suis revenu chez moi qu'à sept heures, je ne me suis endormi qu'à neuf heures et demie, et me voici.
Je \iens d'écrire à Lirette, et je vais lui envoyer votre lettre collective; j'irai bientôt lui donner des détails. Voici le jour qui se lève, il faut donc vous quitter, vous qui êtes toujours là devant moi, bénissant mon travail comme une douce et blanche colombe que vous êtes. Vous apprendrez avec quelque plaisir, j'en suis sûr, qu'il y a une immense réaction en ma faveur. Enfin, j'ai vaincu ! Encore une fois, mon étoile protectrice a veillé sur moi; encore une fois, un ange de paix et d'espérance m'a touché de son aile vigilante et gardienne. En ce mo-
ment, monde et journaux se tournent favorablement vers moi; il y a plus, il y a comme une acclamation, comme une consécration générale. Ceux qui luttaient ne luttent plus, ceux qui m'étaient le plus hostiles, comme par exemple Soulié, me reviennent. Vous savez qu'il a fait (Soulié) amende honorable dans son nouveau drame de l'Ambigu. C'est une grande année pour moi, chère comtesse, surtout si les Paysans et les Petits Bourgeois sont publiés coup sur coup et si j'ai le bonheur de faire bien, et si votre goût et celui du public s'accordent à le trouver beau. Allons, dites-moi donc de m'arrêter et de revenir à la Cousine Bette; vraiment je bavarde trop et avec trop de plaisir; mais c'est pour moi une jouissance si délicieuse, si irrésistible, que de me jeter ainsi tout entier dans votre âme fraternelle!
Ah ! j'ai lu votre gentille lettre arrivée le lendemain de mon départ de Paris, d'après le timbre, et, si elle m'avait trouvé encore ici, je me serais autrement vêtu et je n'eusse pas attrapé mon rhume. Pauvre chère, vous voyez qu'encore en ceci je vous ai compris à distance; j'étais à Mayence quand votre lettre arrivait à Passy, me disant que, puisque j'étais souffrant, il fallait laisser là le Constitutionnel et venir me reposer auprès de vous. Vous m'avez gâté par tant de bonté, que je l'avais déjà fait avant de savoir que vous l'approuviez. Tout le temps que je perds en courses et en démarches depuis mon retour est véritablement effrayant. Fume a fait des annonces gigantesques pour la Comédie humaine, je me hâte de vous le dire, car je ne sais trop si je pourrai vus écrire d'ici à quelque temps. Nous voici le 20. Cette
lettre ne peut plus aller qu'à Dresde, hôtel de Saxe, et j'attends même un mot de vous pour vous l'expédier. Allons, à la plume et à l'œuvre !
Mercredi au soir.
Hier, j'ai travaillé comme un nègre, j'ai écrit la valeur de deux chapitres et j'ai corrigé les trente colonnes que j'avais en épreuves sur mon bureau. En ce moment, je ne puis compter que sur l'argent du Constitutionnel et celui d'un traité par lequel je m'engagerais à un autre travail ; mais cet autre travail m'est tout à fait impossible. Dans le dédale où je suis, il faut travailler, travailler sans relâche, finir avant tout les Parents pauvres; car ce n'est pas des élégies qui me donneront de l'argent, et il en faut ; il n'y en a pas du tout ici, à l'heure qu'il est, et je suis à la merci de bien des payements à faire, et j'attends des caisses de partout, de Genève, de Wiesbaden, etc. Pourtant ne vous préoccupez pas de mes affaires et n'assombrissez pas la pureté de votre front par d'inutiles inquiétudes; la librairie donnera quelque chose, mais quand? Voilà! il faut quinze jours pour aboutir à un traité.
J'espère trouver, ce matin, à la poste une lettre de vous qui me dise où je dois vous adresser celle-ci; j'ai envie de vous l'envoyer à Dresde par Bossange; mais si par hasard vous n'alliez plus à Dresde ! Évidemment, pour vous envoyer ce premier paquet, je dois attendre votre prochaine lettre, elle ne peut plus tarder. De grâce, ne vous attristez pas de tout ceci, ne me punissez pas d'avoir cru à du bonheur dans les affaires, à défaut d'un autre plus complet mais impossible. Je travaillerai, comme j'ai toujours
travaillé, c'est une habitude à reprendre, et non pas à prendre, ce qui serait plus difficile; je me sens jeune, plein d'énergie et de talent devant ces nouvelles difficultés, Positivement, quand je serai dans ma petite maison Beaujon, bien close, bien meublée, bien tranquille, et à l'abri du contact des importuns, je ferai successivement les Paysans, les Petits Bourgeois, la Dernière Incarnation de Vautrin, le Député d'Arcis, une Mère de famille, et le théâtre ira son train. C'est surtout pour me livrer à cette immense et nécessaire production que je voulais me caser promptement à Beaujon, puisqu'il m'est impossible de rester plus longtemps à Passy.
Adieu pour aujourd'hui, car il faut faire au moins vingt feuillets pour me tirer d'affaire.
Je vous aime, je vous admire, je vous vénère, je vous bénis comme tout ce qu'il y a de plus grand et de meilleur au monde. Si vous êtes en route, je vous souhaite à tous les trois, qui êtes mes seuls aimés en ce triste monde, tous les petits bonheurs du voyage.
La plupart des Parisiens croient que je ne suis pas allé à Wiesbaden et que c'est un canard; voilà Paris! Madame de Girardin m'a dit qu'elle tenait d'une personne qui vous connaissait parfaitement, que vous étiez excessivement flattée. de mes hommages; que vous me faisiez venir partout où vous alliez, par vanité et par orgueil; que vous étiez très-heureuse d'avoir pour patito un homme de génie, mais que votre position sociale était trop élevée pour me permettre d'aspirer jamais à autre chose. Et, làdessus, elle se mit à rire d'un rire ironique en me disant que je perdais mon temps à courir après des grandes
dames, pour n'arriver qu'à échouer auprès d'elles. Hein ! comme c'est parisien! Mais, comme vous voyez, les contradictions des cancans de Paris et leurs invraisemblances les rendent très-peu dangereux.
Aujourd'hui, tous les travaux extérieurs à Beaujon doivent être terminés, excepté la galerie qui est ajoutée, et qui, par conséquent, est un bâtiment neuf; mais elle doit être couverte cette semaine; ainsi, de ce côté au moins, je suis tranquille.
Voici quatre heures et demie, il faut brosser de la copie; je vous salue comme les oiseaux saluent l'aurore. A demain !...
Jeudi 19.
Hier, je suis allé dès huit heures à la poste; hélas! pas de lettre ! Mon inquiétude m'a vraiment ôté toutes mes forces et toutes mes idées. Je n'ai rien fait que penser à vous, et c'est périlleux de rester oisif et perdre un jour dans la situation où je suis. A quatre heures de l'aprèsmidi, en allant au Constitutionnel, j'ai enfin trouvé votre lettre, car je suis retourné à la poste, me mourant d'anxiété et d'inquiétude... Non, certes, je ne vous ai rien caché dans ma lettre de Forbach, et, comme je vous l'ai dit dans le bout de lettre écrite ail Messager, mon rhume, que je croyais passé, a redoublé, et en ce moment il est affreux ; mais, chose étrange, il n'a pas eu d'action sur le cerveau. Je travaille à épouvanter les heureux oisifs du monde, car aujourd'hui je n'ai plus que cinquante-six feuillets à écrire pour finir la Cousine Bette, et ce sera terminé vraisemblablement dimanche.
Dame! je suis sans argent, et il eu faut. Et je ne veux
CORHESPONDANCE. 297
pas vous savoir tourmentée de mes ennuis financiers, car je connais mon étoile, et je la veux toujours brillante et sereine. La lettre collective de vos chers enfants m'a rendu bien heureux ; je les vois si contents, si gentils, sans la moindre crainte de malechance pour l'avenir; mais aussi comme vous avez élevé votre Anna, comme vous l'avez soignée moralement et physiquement ! En vérité, Georges vous doit beaucoup, et je crois qu'il le sent bien, car un cerveau comme le sien comprend toute chose, et il y a en lui l'union d'un grand savoir et d'un grand caractère. Plaignez-moi de toujours batailler avec les affaires ; la maison, les réparations, les constructions, les entrepreneurs, on va de l'un à l'autre, on fait des courses insensées, on a des tracas de tout genre, et il faut écrire comme si l'on était tranquille, et il faut être tout entier à cette insupportable et affreuse vieille fille qui s'appelle la Cousine Bette, quand on voudrait être tout à vous, et rien qu'à vous seule. C'est vraiment atroce, et je n'ai jamais eu un pareil moment dans ma vie. Mais ma foi et ma croyance en vous me donnent un courage, une patience, une lucidité, un talent à surprendre les plus téméraires et les plus hardis lutteurs. Hélas ! il faut bien vous quitter, car le temps a marché depuis que je cause ainsi à tort et à travers avec vous. Il est huit heures et demie, et il faut aller porter cette lettre. A demain donc; quand pourrais-je dire : « A bientôt! »
CGCXXI.
A LA MÊME
Paris, 20 novembre 1840.
Je vous disais hier, chère comtesse, que je n'avais guère plus le temps de vous écrire, puisque j'allais vous voir le 6 au plus tard. Eh bien, que voulez-vous! le cœur et l'âme sont à Dresde, et il n'y a que le corps et le courage à Paris. Causer avec vous est un impérieux besoin, et il faut que je vous écrive, que je vous parle, que je vous raconte tout : et mes livres, et mes meubles, et mes calculs financiers, et l'architecte, et la maison, les ennuis, les riens, les conversations, comme je me parle à moi-même ; n'êtes-vous pas moi-même?.,, n'êtes-vous pas depuis longtemps ma conscience ? Si vous ne l'étiez pas, vous aurais-je parlé avec tant d'abandon et de sincérité de mes sottises, de mes fautes, de tout ce que j'ai fait enfin, soit en bien, soit en mal?...
Hier, j'ai été au Vaudeville, où Arnal m'a fait mourir de rire dans le Capitaine de voleurs, et j'ai mis ma lettre à la poste trop tard pour qu'elle partît hier; elle ne part qu'aujourd'hui. J'ai ce matin encore trente-deux feuillets à faire pour la Cousine Bette, et soixante-huit pour le Cousin Pons, total : cent, d'ici au 29. Vendredi, j'irai prendre ma place à la malle...
Ouf! je viens de corriger huit cents lignes pour la Cousine Dette, et les huit premiers chapitres du Cousin Pons. Depuis ce malin, je ne me suis pas levé de mon fauteuil,
et il est trois heures un quart. J'ai remis du bois au feu et j'ai pensé à vous, là, sur ma chauffeuse. Quel bonheur me donne l'idée de vous revoir bientôt! Mon âme tout entière en tressaille ; j'ai tant besoin d'être avec vous trois ! et penser qu'il faut encore écrire cent feuillets et les corriger ! . . .
Décidément, je ferai venir de Tours le secrétaire et la commode Louis XVI ; la chambre sera complète alors C'est une affaire de mille francs, mais, pour mille francs, que peut-on avoir en meubles modernes?... Des platitudes bourgeoises, des misères sans valeur et sans goût.
Jeudi, quatre heures.
Je sors! Il m'a été impossible de vous écrire, car j'ai fait vingt feuillets, et j'ai corrigé six numéros; j'ai encore vingt feuillets à faire, et il les faut pour samedi, car je suis au jour le jour, je n'ai même plus le temps de réfléchir, et à peine celui de corriger ce que je fais. Je sors en ce moment pour aller voir le feuilleton de demain, où Ton m'a fait des bêtises.
Vendredi.
J'ai eu vos lettres, la vôtre et celle des enfants! Grâce à Dieu, elles m'apprennent que vous allez mieux, et que je pourrai vous voir le 6 à Leipsick. Je viens de relire votre lettre, car le papier en est si fin que le verso empêche de lire le recto en voiture. Or, hier, je suis allé à la poste, de là à votre maison, — où rien ne marche, — et au Constitutionnel; puis je suis revenu dîner chez moi et me coucher tout aussitôt. Vous me dites de ne pas tant travailler, de prendre garde à ma santé, de me distraire,
devoir du monde, etc. Mais, chère comtesse, ne vous aije pas écrit que j'avais pris des engagements pour le payement de mes dettes, comptant sur une hausse pour vendre mes actions du Nord? Or, le Nord était hier à 627 francs; il tombera à 575; c'est donc deux cents francs au-dessous de mon prix d'acquisition. Il faut, comme vous voyez, que ma plume gagne ce que les actions devaient me donner, et qu'elle travaille à payer mes créanciers, auxquels je veux tenir parole. Voyez si j'ai le temps de m'amuser! C'est un miracle que je m'en tire. Les Parents pauvres devaient me donner en tout (les deux histoires) douze mille francs; la Cousine Bette en donne à elle seule treize mille, et le Cousin Pons en donnera neuf mille ; j'ai donc presque doublé la production, j'ai fait quarante-huit feuillets de Comédie humaine, au lieu de vingt-quatre. Et croyez-vous que cela se fasse en griffonnant à bride abattue comme je vous écris? Ah! bon Dieu, c'est effrayant! Eh bien, je tremble en vous l'écrivant..., je ne suis pas bien sûr que cela me tire d'affaire!... Il faut finir les Paysans et encore autre chose peut-être ; c'est nécessaire et même indispensable. Si j'arrive, je ne vous verrai guère, car je ne quitterai pas ma table et mes paperasses. Je ne puis pas m' occuper de ma santé, je ne puis prendre ni soin, ni souci de moi-même ; je suis une machine à copie, voilà tout. Mon courage est réellement surprenant, îe le reconnais, et vous en serez convaincue quand vous saurez que, depuis mon retour de Wiesbaden, j'ai fait tout ce que vous lirez de la Cousine Bette, depuis le célèbre chapitre Bilan de madame Marne /je, — qui, par parenthèse, a eu un succès prodigieux; — tout cela, chère
comtesse, ces vingt chapitres ont été écrits currente calamo, faits la veille pour le lendemain, sans épreuves. Vous avez été, cette fois comme toujours, mon vrai génie inspirateur.
Samedi.
hier, je suis allé chez Laurent-Jan lui proposer de dialoguer la pièce des Variétés, car j'ai une avalanche de travaux jusqu'au 30 novembre, et je veux partir le 1er décembre. Je n'ai pas le temps de m'occuper de la pièce. Elle lui aurait rapporté quelques mille francs ; mais il a refusé, sous prétexte que c'était trop fort, trop colossal pour ses faibles talents. Le vrai dessous de cartes de cette touchante modestie est son invincible paresse. La nature donne le talent, mais c'est à l'homme à le mettre en œuvre et en évidence, à force de volonté, de persévérance et de courage; or, ce garçon a de l'esprit, mais il n'en fera jamais rien, que de le dépenser en pure perte, en l'usant avec ses bottes sur les boulevards, ou dans, les loges d'actrices de petits théâtres qui se moquent de lui...
Je suis interrompu par le docteur Nacquart ; il m'a beaucoup grondé en me trouvant attablé à écrire, après tout ce qu'il m'avait dit là-dessus ; ni lui ni aucun de ses confrères et amis médecins ne conçoivent qu'on puisse soumettre le cerveau à de pareils excès. Il me dit et me répète d'un air sinistre que cela tournera mal ; il me supplie de mettre au moins quelque intervalle dans ces débauches de cervelle (comme il les appelle). Les efforts de la Cousine Bette, improvisée en six semaines, l'ont effrayé.
Il m'a dit: « Cela finira nécessairement par quelque chose de fatal. » Le fait est que je me sens moi-même en quelque façon atteint; je cherche, dans la conversation, trèspéniblement parfois, les substantifs. La mémoire des noms m'échappe. Il est bien temps que je me repose ! Si je n'avais pas eu la préoccupation de mes affaires financières, les soins à donner à l'arrangement définitif de ma petite maison auraient fait une heureuse et bonne diversion à mes occupations littéraires. J'ai été bien malheureux à ce sujet-là encore. Quand le docteur m'a fait ces observations sur mes excès littéraires, je lui ai dit : « Mais, mon ami, vous oubliez donc mes dettes? J'ai des obligations, je me suis engagé à payer à des termes fixes, à des fins de mois, je ne saurais y manquer; il me faut donc gagner de l'argent, c'est-à-dire écrire jusqu'à ce que je fasse tomber mes chaînes à force de co irage et de travail. » Vous ne devineriez jamais la réponse du docteur. Elle peint l'homme; car partez de ce principe q e c'est un ami, qu'il m'aime réellement et qu'il a non-seulement beaucoup d'affection, mais aussi beaucoup d'estime pour moi. « Eh bien, mon ami, dit-il, je n'écris pas comms vous de belles choses, mais j'administre mieux. Pour preuve, je vous dirai que j'ai acheté, il y a trois jours, aux criées, une maison à cinq étages, ruedeTrévise, pour 235,000 francs; comme il y a 2.3,000 francs de frais, c'est 260,000 francs, a
Tout l'esprit, tout le caractère de notre bourgeoisie est là ; elle fait la roue avec sa fortune, comme l'aristocratie des temps passés la faisait avec des avantages personnels ou des privilèges. Il ne faut pas en vouloir au pauvre
docteur, c'est un excellent et digne homme ; il est de sa caste et de son époque, voilà tout.
Quant à ce que vous me dites de vos affaires, je ne cesse de vous répéter : « Dépêchez-vous !... »
Vous avez dû lire l'article du Constitutionnel sur la Sibérie; c'est à faire frémir des gens plus confiants que vous ne l'êtes. Donc, ne perdez pas de temps, car l'avenir ne me paraît pas couleur de rose, je vous assure. Je vois l'Italie et l'Allemagne bien près dese remuer; tout cet état de paix ne tient qu'à un fil, à la vie de Louis-Philippe, qui se fait vieux, et Dieu sait, la guerre arrivant, ce que nous deviendrions?... Pour un souverain jeune et ambitieux qui ne voudrait pas avant tout, comme Louis-Philippe, mourir tranquille clans son lit, voyez comme le moment serait favorable pour reprendre la rive gauche du Rhin ! Les populations sont tracassées par de petits souverains imbéciles; l'Angleterre est aux prises avec l'Irlande, qui veut la ruiner ou s'en séparer; l'Italie entière s'apprête à secouer le joug de l'Autriche; l'Allemagne veut son unité ou peut-être plus de liberté seulement. Enfin, croyez-le bien, nous sommes à la veille de grandes catastrophes politiques. En France, on a tout intérêt à gagner du temps, noire cavalerie et notre marine n'étant pas de force à nous faire triompher sur terre et sur mer; mais, le jour où ces deux armes seront en état, les fortifications armées, nos travaux de défense finis et nos travaux publics complètement terminés, la France sera bien redoutable! Il faut convenir qu'à la manière dont Louis-Philippe administre et gouverne, il en fait la première puissance du monde. Songez donc ! rien n'est factice chez nous ; notre
armée est une belle armée, nous avons de l'argent, tout est fort, tout est réel en ce moment-ci. Le port d'Alger terminé, nous avons un second Toulon devant Gibraltar; nous avançons dans la domination de la Méditerranée. Nous voilà avec l'Espagne et la Belgique à nous. Cet bomme a fait bien du chemin, vous avez raison, et, s'i était ambitieux, s'il voulait chanter la Marseillaise, il démolirait trois empires à son profit. S'il empaume Mehemet-Ali comme il a fait du bey de Tunis, la Méditerranée est tout entière à la France en cas de guerre. C'est une grande conquête, faite moralement, sans avoir tiré un coup de canon. Nous venons, d'ailleurs, de faire des pas de géant en Algérie par le déplacement des centres d'action militaire; c'est la conquête consolidée et la révolte rendue impossible.
J'espère que vous serez contente de moi et que vous trouverez que je rends enfin justice au souverain que vous avez toujours soutenu contre moi, non par sympathie, disiez-vous, mais par conviction. Peut-être avez-vous raison au fond... Peut-être, en effet, la France a-t-elle moins besoin de gloire que de liberté et de sécurité, et, puis-' qu'elle a obtenu ces deux grands bienfaits, souhaitons qu'elle sache apprécier et conserverie gouvernement qui les lui a donnés.
Voici le jour; il y a deux heures que je cause avec vous, avec plaisir et sans fatigue, et je vous dis, avec bonheur: « A bientôt! »
GCCXXII.
A M. GEORGES MNISZECH, A DRESDE.
Novembre 184G.
Mon cher Gringalet et ma chère Zéphirioe, Je vous remercie de cœur pour la ponctualité avec laquelle vous me donnez des nouvelles de notre grande et bonne Àtala; je ne vous dirai rien de mes chagrins; mais, je vous prie, avertissez-moi du jour où je ne pourrai plus envoyer de lettres à Dresde, car j'imagine que le docteur ne défend pas à votre chère et bien-aimée mère de lire; dans ce cas, je vais lui écrire tous les jours. Dès qu'elle m'a écrit qu'elle restait jusqu'à la fin de novembre à Dresde, sans avis, je vous ai fait adresser les journaux et toute la Cousine Bette pour distraire la chère malade. J'espère que vous avez tout reçu.
Le Nord est en ce moment de 120 francs au-Jessous du pair. Si je conserve quelque santé, je vais par uh travail insensé tâcher de rétablir la caisse. Dans huit jours, je me mets à finir les Paysans, et il s'agit d'écrire et de corriger huit volumes en un mois! Je ne sais pas trop dans quel état je serai alors. Ah! j'aurai bien besoin du bonheur que j'éprouve à être au milieu de vous, et surtout de vous voir heureux tous les deux, heureux l'un par l'autre, comme vous l'êtes. Car je vous devine : je vois Anna toute joyeuse des merveilles de son trousseau, qui lui permet de plaire de plus en plus à son Georges, et vous, Georges, arrangeant vos coléoptères et allant avec
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Anna voir le musée et les collections. Comme tout cela me rafraîchit l'àme ! car je n'ai si bien que vous au monde, que, s'il me fallait aller vivre à Vierzschovnia, pour rester avec vous, j'abandonnerais la belle France sans un regret. Il ne faut pas me demander si je pense à vous-, à l'imitation de vous, mon cher et gentil Georges, je dis à Bilboquet: « Bilboquet, que font à cette heure Gringalet, Zéphirineet Atala? » Je cherche à deviner vos occupations. Mais vous ne me chargez de rien ici, je ne trotte plus pour vous. Je n'ai que les coquilles fossiles du bassin de Paris et un sphinx à chercher. Je n'ai pas pu rejoindre encore Gaymard.
Adieu, mes chers amoureux! aimez-vous bien, car vous êtes deux belles et nobles créatures, dignes l'une de l'autre et faites par le bon Dieu l'une pour l'autre. Ne voyez personne, laissez-là le monde et surtout celui de Dresde.
Le père Bilboquet, croyez-le bien, ne pense plus à rien acheter, il ne pense qu'à payer et à trrravailller sur la place publique de la Littérature; oui, je me suis donné pour tâche de gagner quarante mille francs dans six semaines.
Mille amitiés. Oh! comme j'aurais voulu voir la troupe dans sa belle voiture ! Je baise les mains si jolies des deux comtesses, et je vous serre les mains, mon cher et bon Georges. Adieu ; ceci est volé sur la quantité de copie à faire. Tout à vous de cœur et dame.
DUC DE lULBOQUET, pair de France et autres lieux.