CXXX1V JUGEMENTS LITTERAIRES
de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux, et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait.»
Sa santé avait toujours été chétive en effet, et il portait quelque bizarrerie dans sa façon de la gouverner : sur la fin de sa vie, il passait la moitié de ses journées dans son lit. Mais par un rare privilège, ni l'égalité de son humeur ni l'activité de son esprit n'en étaient altérées. « Mon esprit , écritil de la campagne à son ami Fontanes, me maîtrise assez souvent à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable : mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me mets dans mon écurie, me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans être plus délassé Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres queje rencontre, vous trouveriez en venant les déchiffrer dans ce pays après ma mort, que je vécus, par-ci, par-là, plus Platon que Platon lui-même, Platone pïatonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. »
Pur esprit, il l'était en effet, autant qu'homme peut l'être sur cette terre. Madame de Châtenay disait de lui spirituellement « qu'il avait l'air d'une âme quia rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut ; » et tout le monde, y compris Joubert, convenait en riant que la définition était juste.
C'était d'ailleurs une singulière nature d'esprit: plein de vues et d'idées, fécond en aperçus ingénieux, en jugements pénétrants, il manquait essentiellement de la faculté créatrice, et de cette puissance qui sait coordonner les idées et les lier en faisceau. 11 était, lui-même en convient en s'appliquant le mot de Montaigne, « impropre au discours continu. » Défiant à l'excès de lui-même, trop amoureux de la
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perfection en toutes choses, rien de ce qu'il écrivait ne pouvait le satisfaire. Mais ces esprits-là, impuissants à force de délicatesse, retrouvent leur supériorité dans la conversation. C'était le cas de Joubert. Son goût exquis, son instruction profonde, faisaient de lui le critique le plussagace et le plus sûr. Nul n'était à même de donner, en fait d'art et de style, de meilleurs conseils. Parmi ces hommes dislingués qui furent ses amis et ses correspondants, les plus habiles le consultaient avec déférence et avec profit. Dans sa conversation, comme dans ses lettres, il prenait naturellement ce rôle, que personne ne lui contestait, de conseil et d'inspirateur, éveillant les idées, fécondant les esprits, et jetant, selon son expression, « du levain dans leur pâte. »
De ce Joubert plein d'originalités et de saillies, de ce causeur aimable et piquant qui était l'âme du salon de madame de Beaumont ou de madame de Vinlimille, il n'est resté, on le comprend, que le souvenir pieusement gardé par quelques amis. Je me trompe, quelque chose nous en est parvenu, comme un écho lointain ou un reflet affaibli. Une partie de sa correspondance a été conservée, et on l'a publiée à la suite des Pensées et maximes. Ce n'est pas la portion la moins intéressante et la moins remarquable du livre. Ces lettres, écrites sans aucune arrière-pensée de publicité, portent, malgré la familiarité du fond, ce cachet de distinction, et accusent ce soin de la forme qui n'abandonnaient jamais Joubert. Même dans les épanchements de l'amitié, il a les délicatesses du bon goût et cette recherche de la -perfection qu'il portait en toutes choses ; mais la grâce n'y perd rien, et toutes les qualités exquises de cet homme de bien et de ce rare esprit s'y révèlent à chaque page. Les idées y abondent : les aperçus les pi us justes sur les hommes et les choses de l'époque, les jugements les plus fermes et les plus élevés sur les questions de littérature, de politique ou de religion, s'y rencontrent avec l'expression ingénieuse ou émue des sentiments les plus tendres et les plus délicats.
Dans le beau livre que j'ai déjà cité, et où il a, avec un art