‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 121 sur 142 · M. E. POITOU. CXXXIX · texte numérisé non relu

M. E. POITOU. CXXXIX

— Voltaire est l'esprit le plus débauché ; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui... Il a ôlé aux hom» mes la sévérité de la raison. » Ce qui ne l'empêche pas d'ajouter un instant après : « Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas. »

Mais voyez surtout quel coup d'œil pénétrant, quel jugement philosophique il a porté en passant sur les tendances morales de Rousseau. « Rousseau, dit-il, a ôté la sagesse aux flmes en leur parlant de verlu... Donner de l'importance, du sérieux, de la hauteur, de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté... Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. — Rousseau, dit-il encore, avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est toujours mêlée avec le corps et ne s'en sépare jamais. Il donna, si je puis m'exprimer ainsi, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison. » A-t-on jamais mieux signalé le vice de cette morale, fondée sur la glorification de la passion? Notre histoire littéraire des cinquante dernières années n'est-elle pas la justification éclatante de la critique de Joubert ? Rousseau n'est-il pas le père de cette littérature qu'on a vue de nos jours proclamer la passion légitime et sainte, l'exalter comme le principe de toute générosité et de toute grandeur, comme la source de tout enthousiasme et de tout génie? Déjà, au commencement de ce siècle, l'auteur lui-même des Pensées et Maximes dénonçait l'apparition de cette dangereuse philosophie dans un roman signé d'un nom célèbre et écrit sous l'influence des idées de Rousseau. « Il y a dans le monde une femme d'une âme vaste et d'un esprit supérieur... Madame de Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens; l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a

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