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très clartés. » Sans cesse ces images reviennent sous sa plume; et plusieurs fois il a écrit cette belle parole : « La sagesse, c'est le repos dans la lumière ! » Pour lui, comme pour Platon , il y a au-dessus de l'homme un idéal de beauté, de perfection, de vérité, que l'homme conçoit sans pouvoir le saisir, vers lequel il doit tendre toujours sans pouvoir espérer de l'atteindre jamais, qui fait son tourment, mais qui atteste; sa grandeur, dénonce son origine et pronostique ses destinées. « Il faut aller au ciel : là sont dans leurs types toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs, dont nous n'avons ici-bas que les ombres... — Sans modèle et sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire. »
Un autre trait de l'esprit de Joubert, qui n'est pas moins caractéristique et qui se rencontre assez rarement peut-être avec le premier, c'est qu'il est par-dessus tout l'ennemi des abstractions creuses, du jargon métaphysique, de ces grandes formules logiques qui ont l'air de contenir quelque chose et ne contiennent que le vide. Il aime la netteté dans les idées, et la clarté dans l'expression. Il estime médiocrement les logiciens purs. Il a peu de goût pour Locke qu'il place à cent coudées au-dessous de Leibnilz; il en a moins encore pour Condillac, chez qui il ne trouve que des demi-vérités. « Souvenez-vous, dit-il, que la philosophie a une muse, et ne doit pas être une simple officine à raisonnement. » Pour lui, il la veut ailée et chantante. 11 veut qu'au lieu de ressembler à une algèbre toute hérissée de formules et d'équations, elle soit une large et lumineuse exposition des premiers principes.
Son aversion pour les subtilités logiques et les terme* abstraits et vagues, est telle, que la peur de ce défaut le jette quelquefois dans un autre. S'il y a un reproche à lui faire, en effet, c'est d'abuser quelquefois, en philosophie, des nnages matérielles et des métaphores. M. de Chateaubriand dit de lui : « Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture et poésie. »
CXLI! IUGEMENTS LITTERAIRES.
Oui, et par là quelquefois elle perdait en précision ce qu'elle prétendait gagner en clarté. A force de vouloir rendre sensible ce qui est seulement intelligible, de vouloir représenter à l'imagination ce que la raison peut seule concevoir, Joubert tombe par moments dans la recherche et l'affectation. Mais ce ne sont là que des taches qui n'enlèvent rien ni à la justesse de la pensée ni à la finesse habituelle de l'expression.
Toutes ses idées au contraire portent la marque d'un admirable bon sens. Cet homme a l'instinct du vrai, alers môme qu'il n'en a pas la notion exacte et complète. Sur certaines questions de métaphysique, il fait preuve parfois d'une sagacité, d'une rectitude qui étonnent. Qu'on me permette d'en citer deux exemples. De son temps, la philosophie de Condillac régnait universellement : Joubert proteste contre elle. La fameuse maxime que toutes nos idées viennent des sens, il la repousse comme fausse et dangereuse; et, dix ans avant Royer-Collard et M. Cousin, il signale les principales objections qu'elle soulève. Sur une autre question, qui a passionné le dix-huitième siècle, el qui va bientôt servir de point de départ au système célèbre de M. de Bonald, sur la question de l'origine du langage, il donne en passant, en quelques lignes, la vraie solution, la seule que puisse avouer la raison ; et il conclut ainsi : « L'homme est né avec la faculté de parler. Qui la lui donne? Celui qui donne son chant à l'oiseau. »
En politique, Joubert ne se sépare pas moins du dix-huitième siècle qu'en morale et en religion. — Tous les hommes naissent égaux, disait la philosophie du temps; c'est la société qui crée entre eux les inégalités injustes et odieuses. — Non, répond Joubert, c'est justement le contraire qui est vrai. « Les hommes naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l'éducation et les secours. »
11 n'admet pas que le gouvernement vienne d'en bas c'est
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l'intelligence qui doit décider, et non pas le nombre. « Le peuple est capable de vertu, mais incapable de sagesse.., Le public vertueux et judicieux est le seul véritable public, le seul dont les suffrages puissent compter et dont les \uge~ ments fassent loi. » Sur bien des points, mais avec plus de mesure et de modération, Joubert pense comme le profond auteur des Considérations sur la France. Comme lui, il croit peu aux conslitutions écrites, aux gouvernements improvisés; comme lui, il pense que les constitutions sont filles du temps, que les gouvernements sont le résultat de nécessités profondes, qu'ils ont leurs racines dans le passé, qu'ils ont leur raison d'être dans l'esprit et le caractère des peuples, dans leurs mœurs et leurs besoins. Ces idées-là, nous les avons fort raillées dans un certain temps : aujourd'hui, et après les expériences de soixante années, elles commencent à paraître un peu moins bizarres, un peu moins déraisonnables. Dans un livre récent, livre empreint du plus vrai libéralisme comme du plus noble talent, on lit ces belles paroles : « 11 ne faut jamais se lasser de le répéter pour rabattre et retenir à son juste niveau l'orgueil humain : Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire des rois; il faut que celui qui devient roi porte en luimême et apporte en dot au pays qui l'épouse, quelquesuns des caractères naturels et indépendants de la royauté '. » Au surplus, Joubert abonde sur ces matières en pensées élevées, en remarques profondes, en maximes éloquentes. « Imitez le temps : il détruit tout avec lenteur; il mine, îi use, il déracine; il détache, il n'arrache pas. — La souveraineté appartient à Dieu et à Dieu seul. Il la maintient, il la retire, il la suspend et la promène à son gré. — Être capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare qu'en être digne. — Nous vivons dans un siècle où les idées superflues abondent, et qui n'a pas les idées nécessaires. — L'incrédu-