H. E. POITOU. CXLV
plusieurs de nos contemporains, sacrifiait déjà la beauté à la recherche exagérée de l'expression, il dit excellemment: « Les anciens, sans nuire à la fidélité de l'imitation, ne se privaient amais entièrement de la représentation du beawphysique uni tu beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une Image invisible de la beauté absente. On reconnaissait dans les traits de leurs vieillards la place où fut la jeunesse, e leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé. »
Un des chapitres les plus remarquables des Pensées est celui qui est intitulé Juaements littéraires. L'auteur y passe en revue presque vous les grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes, et toutes ses appréciations sont marquées au coin du goût le plus fin et le plus sûr. Je ne veux pas me laisser entraîner; mais qu'on me permette, pour finir, quelques citations ; mieux que tout le reste, elles feront connaître la manière et l'esprit de Joubert :
— «J'admire, dit-il, dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien. — Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore ; l'éclat eD lui naît du sublime.
— « Cicéron est dans sa philosophie une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt j lumière toute grecque, et que le romain a adoucie et affaiblie.
— « Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression qui ne permettent pas de lire beaucoup... L'écrivain s'empare du lecteur jusqu'à le vioenter.
— f La phrase vive de Montesquieu a été longtemps mé-
CXLY1 JUGEMENTS LITTERAIRES.
ditée : ses mots légers comme des ailes portent des réflexions graves.
— « Molière est comique de sang-froid ; il fait rire, et ne rit pas : c'est là ce qui constitue son excellence.
— « Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on 2e trouve nulle part dans les autres auteurs français. »
Je m'arrête , et je crains déjà de m'ôfre trop attardé auprès de cette figure originale et charmante qui a pour moi, je l'avoue, un attrait singulier. Si je ne me trompe, ce qui précède suffit à donner de l'auteur des Pensées et maximes l'idée d'un esprit supérieur; supérieur à son temps, et, à beaucoup d'égards, l'égal des hommes les plus éminents de son temps.
Parmi nos moralistes français, il supporte sans pâlir la comparaison avec les pius illustres. Ce n'est point un peintre de caractères et un observateur profond du monde comme La Bruyère : il a plus vécu en lui-même qu'au dehors; il a plus étudié l'homme que les hommes. Ce n'est pas, malgré ses égarements de jeunesse, un désespéré comme Pascal, qui cherche dans la foi un refuge contre les agitations intéiieures, et qui, pour mieux s'assurer dans sa croyance, jette la raison meurtrie et enchaînée aux pieds de la croix : il n'a pas contre la raison cette haine, ce ressentiment implacable; sa foi est tolérante, parce qu'elle est tranquille et sereine. Pour vous le représenter au vrai, imaginez plutôt un Vauvenargues chrétien. C'est la même générosité et la même élévation naturelle de pensée; c'est le même amour et le même enthousiasme pour tout ce qu'il y a de beau et de bon ; c'est la même délicatesse de sentiments et la même grâce mêlée de je ne sais quoi d'austère. Comme Vauvenargues, Joubert • a beaucoup de goût, parce qu'il a beaucoup d'âme. » .Mais son esprit plus cultivé, mûri d'ailleurs par la réflexion et par l'étude, a de plus larges horizons, sa critique est plus ferme et son jugement plus sûr.
Joubert est un de ces écrivains qu'on ne peut lire sans se