‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 134 sur 142 · Les Martyrs. (Notes de M. Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Les Martyrs. (Notes de M. Sainte-Beuve

208 A M, CLAUSEL DE COUSSEKGUES.

Ma femme et nous tous vous saluons, vous embrassons et vous souhaitons une pleine et solide convalescence. -Guérissez aussi vos tristesses, mon très-cher. Rien ne serait meilleur dans la vie que de regarder les maux comme des jeux et les biens comme des choses sévères sur lesquelles on doit appuyer son attention, ses réflexions et tout son être.

11 n'y a que les peines du cœur, c'est-à-dire la peine des amis, des parents, et des gens de bien, et ses propres fautes qu'il ne soit pas permis de traiter avec légèreté.

Bonjour et tout à vous.

P. S. Nous serons à Paris dans les premiers jours de décembre.

Villeneuve-sur- Yonne, 10 décembre 1809.

A M. Clausel de Coussergues, à Paris.

Je suis désolé que le grand maître soit toujours au corps législatif, et que vous ne soyez pas au conseil. Vous manquerez ainsi l'un et l'autre, du moins pendant quelque temps, aux besoins de l'Université.

Il lui faut des hommes comme vous, des hommes graves et lettrés, et, ainsi que je le dis souvent, des moralistes passionnés, qui soient de chauds amis de l'ordre, de chauds ennemis du désordre, dans les écoles et dans le inonde, dans les lettres et dans les mœurs. Je vous attendrai toujours impatiemment à la place où je vous désire, et où vous n'êtes pas encore.

A M. DE CHÊNEDOLLÊ. 209

J'ai reçu vos lettres et j'ai fait, en son temps, tout ce qu'elles me recommandaient. Je n'ai manqué à rien qu'à vous répondre ; mais vous m'en aviez dispensé. Cette indulgence même excite mes remords, et c'est pour apaiser le ver rongeur, qu'avant de vous voir je veux vous demander pardon. Pardonnez-moi donc, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde, le doux et ardent Clausel, dont je suis persuadé que les avis vaudront toujours mieux que les lois.

Nous espérions partir lundi. Mais d'horribles douleurs de dents n'ont pas permis encore à ma femme de s'occuper de ses paquets, et un rhume qui m'a saisi et que je voudrais digérer me tient cloué depuis trois jours au coin du feu. C'est là qu'on place le bonheur, et cependant je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis, et surtout les deux chats de la Vallée au Loup, dont nous n'avons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit.

Il me tarde aussi de voir mes collègues et d'applaudir à leurs travaux. Quant à mon poste, j'y suis toujours, et j'y suis ici plus qu'ailleurs.

Portez-vous bien et venez nous voir souvent quand nous aurons réchauffé notre foyer. Adieu, adieu.

Vendredi, 6 avril 1810.

A M. de Chênedollé , à Vire.

Si vous voulez être inspecteur de l'Académie de Caen, *ous n'avez qu'à le dire. On enverra ailleurs celui qui

occupe cette place pour vous la donner. C'est un projet où le grand maître est entré avec plaisir.

Vous savez ce que je vous ai dit des fonctions que vous auriez à remplir. Elles sont morales, civiles, politiques, religieuses, sublimes, mais ennuyeuses par les détails. J'avais mieux aimé pour vous, c'est-à-dire pour vos goûts, l'uniformité continue et l'immobilité des fonctions du professorat. Si, après vous être bien conseillé, vous aimez mieux les autres, acceptez-les.

Je vous préviens qu'il y a deux moyens infaillibles de s'y plaire : le premier est de les remplir parfaitement, car on parvient toujours à faire volontiers ce qu'on fait bien ; le second est de vous dire que « tout ce qui devient « devoir doit devenir cher. » C'est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentait d'abord le plus de répugnance, quand on s'est bien inculqué clans l'esprit et dans le cœur une pareille pensée; il n'en est point (mon expérience vous en assure) de plus importante pour le bonheur.

Il y a aussi une manière d'envisager les devoirs dont il s'agit, qui leur ôte tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes; c'est de ne considérer dans les écoliers que de jeunes âmes, et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants à qui on indique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. On devient alors un inspecteur virguien qui peut dire :

Non insueta graves tentabunt pabula fœtas, Non mala viciui îiecoris contagia lœdent»

Il faut savoir aussi (ju'en dépit du siècle, il n'y a rien

A M. DE CHÈNEDOLLÉ. 211

de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermet' , du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir, partout où l'on passe, les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu'il n'en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un poète.

Il me reste à vous dire que ces chaires académiques dont je vous ai vanté de mon mieux les avantages et les agréments ont en ce moment un inconvénient assez grave. C'est de n'être pas établies et de faire peur aux finances. Il y a longtemps que je les juge inutiles à ceux qui ne les ont pas, et cela ne touchait personne; mais on s'est enfin aperçu qu'elles étaient très-coûteuses et presque ruineuses dans leur ensemble, et tout le monde en a été ému. On les mettra en exercice très-certainement par obstination scientifique et pour soutenir un premier avis et le littéral du décret; mais on hésite, on tâtonne et on attend.

Voilà, mon très-cher, où nous en sommes et où vous en êtes. Consultez-vous donc; mais consultez votre esprit et vos forces, et pour employer une rime qui vient fort à propos, défiez-vous un peu de certaines trompeuses amorces.

S'il vous était impossible de vaincre de certains dégoûts et de certains mépris que j'ai vus quelquefois en vous, refusez en homme de bien ; sinon, acceptez franchement et de bonne grâce. Aimez tout ceci, attachezvous à cette affaire et à nous tous, et nous vous verrons un des nôtres. Ce titre et cette place sont situés sur la route ordinaire du conseil où je m'ennuie, mais où vous vous amuserez assez et où je vous verrais avec un

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