‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 136 sur 142 · A M, MAILLET-LACOSTE · texte numérisé non relu

A M, MAILLET-LACOSTE

tme résolution irrévocable. Ne dites cependant au public rien de décisif avant d'avoir reçu votre nomination, dont je m'occuperai dès que j'aurai reçu moimême votre réponse. La philosophie athénienne disait que « sur la terre tout est dans un état perpétuel « d'écoulement et de changement. » Or, l'Université naissante est une des choses humaines. Je souhaite, Monsieur, que vous soyez employé à établir ses fondements, et à lui imprimer cette stabilité qui naît des bons commencements. C'est vous dire assez quelle opinion j'ai de votre âme et de votre esprit. Vous aimez certainement plus une louange qu'un bon office ; mais, dans cette occasion, c'est vous louer éminemment que de vous servir. Du reste, j'ai reçu et j'ai lu vos opuscules avec un grand plaisir. J'aime cette dialectique pénétrante et ornée comme un thyrse couvert de pampres. Vos erreurs mômes et vos illusions ont une candeur qui me charme, et ne blesse jamais la raison. Vous êtes né pour la sagesse, avec une tête brûlante; enfin, comme je le disais, cet été, à M. Rendu, il y a en vous assez de feu pour en donner à ceux qui en manquent, et un feu assez bien réglé pour consumer l'excès de ceux qui en auraient trop. Venez donc instruire et former ceux qui sont destinés à former les générations futures. Tout ce que vous avez dit de la dignité du professorat ne convient qu'à celui qui vous est offert, et dont je vous crois aussi digne que je le crois digne de vous.

J'ai distribué vos exemplaires, comme je viens de vous le dire; mais ne comptez que sur mon suffrage, sur celui de M. le grand maître, et sur celui de M. Villar. Tout le reste ne lit que ce qu'il fait, ou que ce qui est fait pour ses vues. Il n'y a presque plus, en France et

Vï4 A M. DE FONTANES.

surtout i Paris, d'amateurs désintéressés. N'attendez donc désormais ce que vous appelez votre gloire que de vos devoirs bien remplis et de la voix de vos collègues. J'espère que vous trouverez ici du discernement et de la justice.

Cette école dont on parle tant, qui est presque entièrement formée, mais qui n'existe pas encore, parce qu'elle ne sait où prendre pied, peut cependant s'établir d'un moment à l'autre, et si vous voulez en être, il faudrait vous tenir prêt à partir. Écrivez-moi; songez à vous; déterminez votre avenir, et, si vous m'en croyez, songez encore plus à votre vie et à vos études qu'à vos ouvrages. Ce sera le moyen de n'en faire que d'excellents. Je voudrais, Monsieur, contribuer au bonheur de votre vie et à tous les succès que vous pouvez attendre de votre esprit. Comptez, je vous prie, sur la solidité de mes sentiments.

P. S. Je veux ajouter que, malgré mes froideurs pour la politico-logie, et pour tout ce qui en rappelle le temps, j'ai mis vos opuscules dans ma bibliothèque : honneur insigne , mais qui n'est honneur qu'à mes yeux.

Villeneuve-sur-Yonne, 11 octobre 1811.

A M, de Fontanes, à Paris.

Vous avez donc nommé Guîdi le jeune inspecteur provisoire pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre, je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux,

et dont ïes plus illustres étaient si fiers, lorsqu'ils pouvaient l'obtenir, oh cives servatos. Mais quel génie aveugle gâte vos bonnes intentions, et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur? Pourquoi nommer GuidiàCaen?

Il serait possible, à la rigueur, que l'air épais de la Normandie fût bon à un Napolitain dont la poitrine est délicate , mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage, un déménagement, des meubles à revendre et des meubles à acheter, qui l'achèveront. Userait bien plus simple et plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen ; il serait mieux placé dans le Midi.

Vous savez ma maxime « qu'il faut confier l'éducation « à des Français en France, et à des Italiens en Italie. » Or la Provence est une seconde Italie, et la Neustrieune espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît trèsbien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Revirez les parties et nommez-le à Aix, en laissant M. Félix à Avignon.

Quant à l'inspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux bien oublié, et qui n'est pas en tout digne de l'être; je parle de Chênedollé.

Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen, on la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très-bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard ; nul autre même ne la mérite comme lui. Mais, quoique un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivre avec 2,000 frar^s.

816 A M. DE F0NTANES.

Izarn est votre inspecteur général, et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce ! 0 fortune ! ô destin ! peut-être aussi, ô Providence ! Mais nous qui ne connaissons pas les décrets du ciel, et à qui le ciel a donné d'autres lumières pour juger et pour nous conduire, n'avons-nous pas là de quoi nous étonner? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple, disciple de vos conseils, disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter : est-ce donc là ce qui vous a fâché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Après vous et l'abbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est l'homme de son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit le mieux en vers, et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi et peu convenable peut-être, mais certainement innocent et qu'il a cru honorable, est sorti de sa bouche un certain soir. O poëte, avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviezvous vous en offenser? Tantœne animis cœlestibus irœ!

Enfin Chênedollé est, par nature, votre admirateur; il le sera toujours, et malgré vous et malgré lui, jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné, et vous devez être son patron. Ah! monsieur le grand maître, retenez bien deux vérités : la première, et je vous l'ai dite souvent, c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent, on n'a pour véritables amis que ses admirateurs, parce que la moitié de nous-même est restée étrangère ou inconnue aux autres hommes ; la seconde, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son âge et les hommes de son métier.

Adieu, je vais me baigner quoique enrhumé. Je n'irai poini au conseil.

Villeneuve-sur-Yonne, 28 octobre 1811.

A M. de Fontanes, de Paris.

Ah ! monsieur le grand maître, au nom du ciel et de vous-même, gouvernez paternellement, noblement et loyalement, justement et royalement, et, pour tout dire en un mot qui ne peut être dit qu'à vous, gouvernez poétiquement.

On vous fait commettre tous les jours, dans vos opérations officielles, des actes de lésine qu'on ne passerait pas à un auteur de charades. J'ai vu des prosateurs s'en indigner. Oui, j'ai vu se lever des épaules.... et quelles épaules, encore ! celles de l'abbé Desrenaudes. J'ai vu une tête se secouer... et quelle tête ! la plus longue du conseil et de l'Institut, la tête de M. Cuvier. Sa bouche même articulait en grommelant le mot effrayant d'avare. A propos d'avarice, les vices nous poursuivent jusqu'à notre dernier moment. Il serait bien singulier et bien déplorable qu'ayant si bravement échappé, pour votre propre compte, au plus triste et au plus hideux de tous, il se fût emparé de vous au nom de l'Université. J'ai peur qu'il n'en soit quelque chose; d'autant plus qu'on vous voit obsédé, tous les matins, par une espèce de cauchemar, dont le poids et les inspirations assoupissent tout ce que vous avez en vous de libéral et de bénin. Je veux le faire peindre en diable, ou, pour mieux dire, en diabloteau, marchant un peu écarquillé,

tenant une bourse à la main, rubicond comme un diable plein, et riant d'un rire nigaud. Il ressemblera, trait pour trait, kMammoun, quand il était jeune.

Ce que je vous dis des épaules qui se lèvent et des têtes qui se secouent n'est pas d'hier : cela date de deux et de six mois; mais ce qui se passe aujourd'hui fera lever et secouer bien d'autres têtes et d'autres épaules. Rendu même en est consterné, et l'abbé de Champeaux en est pâle. Ali 1 monsieur le grand maître, oubliez M. de Rigny, oubliez MM. tels et tels, et souvenez-vous de vos odes ! Cédez à vos propres inspirations, et consultez votre bonté, votre équité, votre raison, votre génie et votre gloire.

C'est un grand mal, je ne cesserai jamais de le croire et d'en soupirer, que vous ayez voulu être, en personne et presque seul, votre directeur des finances. C'est un parti et une espèce de déchéance que ni Sully, ni Colbert, ni Rollin, ni M. Desmousseaux, ne vous auraient jamais conseillés; mais d'autres hommes, d'autres noms, d'autres avis ont prévalu. Je ne veux pas réveiller ici des sujets de discussion et de querelle.... Mais du moins, si vous perdez, dans ces misérables détails, et en si misérable compagnie, votre force, votre repos, votre attention, votre patience, votre temps et votre gaieté, n'y perdez pas votre bon cœur et vos entrailles, et, permettez que je le dise, votre honneur.

Je tremble quand je songe avec quelle facilité votre successeur, quel qu'il soit, car vous aurez un successeur, et vous l'aurez bientôt peut-être, améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confiés, et leur fera trouver son administration plus protectrice, plus prévoyante, plus soigneuse d'eux-mêmes et plus humaine que la vôtre.

Tous quitterez l'Université; mais l'Université ne vous quittera pas. On y parlera longtemps de vous et de votre trésorerie. Or, il ne faut mépriser ni les souvenirs ni les paroles. La louange et l'injure, le déshonneur et l'honneur en sont tissus, et la gloire même en est faite. Beaucoup de gens vous donnent des conseils qui ne seraient bons que pour eux. Repoussez-les, au nom du ciel. Vous le devez pour votre nom, pour l'estime où l'on est de vous, pour la prospérité et le bonheur du corps dont vous avez été le premier chef, pour l'intérêt de vos amis, qui n'ont de lustre que celui qu'ils tiennent de vous. Vous le devez pour la raison, pour la justice, et même pour votre fortune, comme je vous le prouverai quelque jour, si je vous trouve disposé à m'écouter.

Je dirai le reste à M. Rousselle, qui n'est pas de ceux dont je vous vois environné avec chagrin. Nihil enim Mo adolescente castius,, nihil diligentius, comme Cicéron le disait de son secrétaire. J'aime le vôtre, je l'estime; mais je n'aime pas ses amis, et je les estime encore moins. Je n'aime pas non plus toutes ses maximes d'administration. Il en a de mauvaises, c'est-à-dire de déplacées, que je veux essayer de lui arracher. Ce sera l'entreprise d'une autre lettre.

Quel a été le but et quelle est la conclusion de celleci? me direz-vous. Elle n'est qu'un préliminaire. Je suis au lit ; j'ai mal aux dents, et je n'ai pu que commencer ce que j'aurais voulu iinir.

Villeneuve-sur- Yonne, 30 octobre 1814, A M. de Fontanes, à Paris

Je dis, monsieur le grand maître, qu'il n'y a pas, dans l'Université, un professeur qui ne doive être logé, chauffé, blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté ; j'ajouterai même, médicamenté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion.

1° Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait, textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Cirey, soit pour lui, soit pour ses amis ;

2° Celle d'un honnête Rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous, s'il avait pu vivre son âge, et qui n'y consumerait pas, comme moi, en sollicitudes pour les besoins d'autrui, son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : «Mon fils, mon fils, « il faut que métier nourrisse homme ! »

Qu'on dise tout ce qu'on voudra, qu'on fasse comme on l'entendra; mais il n'y aura jamais ni honneur, ni bonheur, ni succès constants dans l'Université, tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés à loger en

hôtel garni, à vivre à la gargote, à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, àl'hô pital.

Et cependant, proh dolor et proh pudor ! c'est ce que nous voyons tous les jours!

Eh quoi! lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, ou un leste et pimpant inspecteur, comme M. Gueneau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante, ils sont payés au poids de l'or, leur traitement demeure intact, et même leur épargne, s'il est permis de prendre garde à un tel effet des voyages, grossit de tous leurs mouvements. Et lorsqu'un maigre professeur, harassé du poids de l'année et accablé de ses soucis, se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut qu'il aille l'occuper, quelquefois au bout de l'empire, à ses frais et dépens ; il faut qu'il s'appauvrisse, à chaque pas, et qu'il arrive ruiné t

Esl-ce là faire droit? est-ce là comme on juge?

« Mais il avance, » ai-je entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. 11 avance ! mais c'est pour arriver tout au plus au tiers ou à la moitié de ce que nous avons Il avance! mais on l'avance par justice, ou par le besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant être supposée. Si par justice, on impose son mérite; si par besoin, on taxe son utilité : dans les deux cas, la raison suffisante manque, et il y a, dans la manière dont eux et nous sommes traités, différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'arrête, pour le moment, à cette inégalité de poids et de mesure, et je vous dis qu'il faut la redresser

et l'expier, en proposant au conseil la loi que je vais écrire ici, puisque loi il y a : « Voyager à leurs dépens « d'umNcée à un autre sera une peine infligée aux pro- « fesseurs qui changeront de place pour avoir mal « fait leur devoir. » Voilà ce que doit être votre loi, un règlement disciplinaire, et non un règlement bursal.

Paris, 8 avril 1812.

A madame de Vintimille.

Avec votre gentille petite lettre à nez retroussé, croyez-vous donc en être quitte, et qu'après un méfait comme le vôtre, il suffira d'avoir bonne mine pour avoir raison?

J'ai gardé la chambre cinquante jours; je suis encore possédé et obsédé par un maudit catarrhe muet, qui m'a retenu dans mon lit, qui m'a fait cracher du sang, qui ne fait plus de bruit, mais qui tourmente tous mes muscles et tous mes nerfs entre lesquels il s'est glissé. Vous n'avez pas envoyé savoir de mes nouvelles une seule fois, et, pour toute réparation, pour toute apologie, vous vous contentez de me dire, avec l'air et le ton de l'insolence en belle humeur : « Je me fâchais, vous « vous fâchiez, défâchons-nous. »

A la bonne heure. Tant d'assurance et une légèreté si bien tournée et si hardie me déconcertent absolument. Je ne sais plus ce que j'ai fait de ma colère; mais je m'en réserve tous les droits, et si jamais je la retrouve, vous m'entendrez 1

En attendant, j'irai vous voir? soit en riant, soit en

A M. DE CHENEDOLLÊ. 223

grognant, peut-être tous les deux ensemble, au premier rayon de soleil qui me luira. Je prendrai mon temps, depuis midi jusqu'à une heure. C'est, dans le cours ordinaire de vos journées, une époque où le soleil ne vous voit guère hors de chez vous.

On parlait hier, devant moi, de M. de Rémusat. J'ai assuré qu'il allait mieux, et j'en suis sûr: car vous m'avez écrit d'un style gai, et vous ne m'avez pas dit un mot de cette maison. Entre tous ceux que vous avez une fois honorés du nom d'amis, je suis le seul dont les maux, par un privilège bien honteux ou bien glorieux, vous laissent sans occupation, ou du moins sans quelque inquiétude impossible à dissimuler. Je prends cette disparité en bonne part; je l'excuse pour le moment; et, par nécessité ou par la rareté du fait, je vous pardonne. C'est une lâcheté peut-être; mais le moyen de résister au Quos ego!...

Le vendredi, 7 août 1812.

A M. de Chênedollé.

Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris, et si vous désirez nous y voir, il faudrait venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.

Il me semble qu'une apparition dans ce pays où personne et pas même moi ne vous a vu depuis si longtemps serait utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire

aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soimême. Il n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend envie de vous éeorcher les oreilles à ce sujet, et de vous dire, en retournant un ancien vers de l'ancienne madame de Staël :

Si l'on ne s'aide point, personne ne nous aide.

Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez *ùtié de vous.

Venez un peu que je vous gronde. Venez savoir comment va le monde; venez annoncer aux prétendants, afin qu'ils s'écartent, et aux électeurs, afin qu'ils y pensent, que vous voulez être de l'Institut.

Il faut y songer, à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui, à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il y faut entrer.

Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus gran^ poëte qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on l'a dit hautement, mais qui n'auraient pas eu l'esprit ou le courage de le penser tout seuls.

Il faudrait, comme je l'ai dit à M. Quatremère, brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature, rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos, et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les premiers pas, les pas importants seront faits.

Je n'ai pas lu votre seconde édition; mais je suis resté pour l'éternité si content de la première, que Vous ne perdrez rien à cette négligence, qui a eu pour

cause, non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d'âme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins, et imposé comme un besoin insurmontable par la nature; j'en gémis, j'en ai honte, et j'en ai même des remords; mais je ne puis le désavouer. Peu d'hommes ont vécu plus inutiles à euxmêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiraient plus disposés à continuer, si je cédais au poison froid de l'habitude. J'éprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vous échauffer. Portez-vous bien.

P. S. Vous terminerez en personne votre affaire des examens. On n'est bien servi que par soi : mais il faut vouloir se servir.

Ce lundi, 23 septembre 1812.

A M. Rendu, inspecteur général de l'Université1.

L'opinion de M. Gueneau peut être une autorité, mais ce n'est pas une raison.

Le mérite incontestable et reconnu a des droits imprescriptibles, et ne doit à aucune époque être forclos.

On est d'ailleurs membre naturel de notre Université quand l'on a appartenu à un corps enseignant, où l'on s'est distingué par ses mœurs et par son savoir.

On en est membre présumé quand on s'est présenté et qu'on a été inscrit en temps utile, avec promesse

j» Communiqué par MM» Rendu fil?,

d'être promu en temps opportun aux places qu'on sollicitait et dont on était jugé digne.

Le surnumérariat est une espèce d'admission.

Enfin, i"i y a des espèces de places qui ne peuvent être bien remplies que par des hommes qui ont une ancienne expérience, qui ont vu la discipline ancienne et pratiqué l'ancienne éducation. Telles sont celles d'inspecteur. Ceux qui en sont dignes et capables à ces titres ne peuvent guère, par le bienfait et les inconvénients de l'âge et du mérite, en accepter d'autres avec honneur, et c'est, je crois, le cas où se trouvent M. Mourre et quelques autres.

Dans tous les corps, les vétérans ne sont ni regardés ni traités comme de nouveaux venus. Et je crois que l'intérêt de la jeunesse et celui du grand maître exigent qu'on ne ferme les portes que lorsqu'on sera sûr de ne laisser dehors rien qui vaille mieux que ce qui est entré.

Je ne connais pas M. Mourre; mais s'il est tel qu'on me l'a dépeint il y a trois ans (car il y a trois ans qu'il sollicite), il faut lui ouvrir les deux battants.

Si sa demande était d'hier ou d'aujourd'hui, M. Gueneau aurait raison.

Je vous recommande M. Mauger, d'Irancy, et je vous prie de le recommander au grand maître pour l'École normale. Je suis sûr de lui, j'en réponds. Il en sait plus qu'un autre; il a été présenté par des hommes sages et par des hommes puissants; enfin il est Français, et en bonne philosophie, en bonne politique, un Français, à mérite égal (et peut-être même inégal), doit, parmi nous, avoir le pas sur un Genevois.

Je vous recommande instamment cette affaire. Servezmoi, car je ne puis pas me servir.

Villeneuve-sur-Yonne, 14 octobre 1812.

A madame de Vintimille.

Est -il possible que vous ayez attendu de moi un service léger que je ne pourrai vous rendre? Sera-t-il dit que vous aurez inutilement compté sur moi, vous à qui je dirais si volontiers, en regardant les étoiles « Ne me les demandez pas, car je ne pourrais pas vous « les donner! » Ce que vous désirez m'aurait été facile il y a cinq ans, et m'est impossible aujourd'hui. Mais parlez à M. Frisell : je lui transmets avec confiance, quoique avec un inexprimable regret, cette belle occasion d'être heureux et de vous servir. J'ai délibéré si je ne m'adresserais point à lui, en mon propre nom; mais j'ai trouvé peu généreux de lui dérober une satisfaction dont il sentira tout le prix, et de ne pas lui laisser, dans leur intégrité, et sans y prendre aucune part, votre reconnaissance et cette joie dont vous parlez avec tant d'appétit, et qu'on aurait eu tant de plaisir à vous causer. Je vous remercie des vers de M. de Vintimille; ils sont fort jolis et dignes de vous. Quand Chateaubriand vous écrit, c'est une préférence qu'il vous donne sur nous, qui l'aurions voulu avec nous, qui l'avons pressé de venir, et qui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse.

Nous serons à Paris du 1er au 3 novembre. Ma tête et mes nerts sont affreux ; mon estomac penche à redevenir ce qu'il était; Moscou me fait horreur; mais mon cœur est toujours le même, parmi tant de vicissitudes

et de maux, et vous pouvez être persuadée que, dans ma destinée individuelle, rien au monde, rien ne m'aura fait tant de peine que la nécessité désespérante où je suis de vous dire aujourd'hui : Je ne puis rien. Je vous exprime mes regrets en parodiant, comme vous le voyez, l'expression de vos désirs; ligurez-vous bien que tout cela se ressemble exactement, en vivacité et en étendue, et jugez des uns par les autres. Je vous aime, je vous honore, je vous suis dévoué et je m'en fais gloire; mais je vous le dis aujourd'hui tristement et la tête baissée.

Paris, 17 octobre 1813.

A M. Ronsselle, à Paris.

M. Mignon, que vous avez vu hier matin, est venu le soir, à heure indue, solliciter ma protection auprès de vous; je n'ai pu la lui refuser.

Il demande, pour toute grâce, la permission de voir un instant le grand maître. Obtenez-lui cette faveur.

Il y a, dans l'entrevue de ce petit Mignon avec l'empereur, des circonstances qu'on est bien aise de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.

Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée, et l'entretien qui s'établit :

« — Que me demandes-tu? — Une recommandation « pour entrer à l'École normale. — Bon! à l'École nor- « maie? Entre plutôt à mon service; je te ferai sous- « lieutenant. — Mon frère est au service de Votre Ma" « jesté depuis six ans, et nous n'en avons point de nou- % velles, Je suis la seule consolation et la seule rg§-

€ source de mes parents, qui sont infirmes et âgés. — « Eh bien! entre à l'École polytechnique, je faciliterai « ton admission. — Votre Majesté n'ignore pas qu'il « faut, pour l'École polytechnique, des études prépan, « toires, et je ne m'en suis pas occupé. — Qu'as-tu « donc étudié? — Le latin et le grec. — Et as-tu fait de «bonnes classes? — Oui, Sire, très-bonnes. — Dans « quel lycée? — J'ai suivi quelque temps le lycée im- « périal. — C'est bon. »

Et il se fait un silence pendant lequel le petit jeune homme s'avise d'improviser un distique latin à la louange de l'empereur qui, prenant son parti en habile homme, se mit à dire en souriant : « C'est bon, c'est bon; je t'entends, je t'entends. » Et puis, étendant gravement la main : — « Va, tu seras content de moi. « Prenez son nom. »

Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'empereur était à cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon, qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux, à ce que l'on dit, et très-hardi, comme vous voyez, mais très-décidé, en même temps, à n'être n». soldat ni prêtre.

On pourrait lui donner une petite place de petu régent ou de maître d'étude. Le temps presse : il o dix-huit ans. Je sens bien que cela même offre difficultés ; mais l'obstacle est levé par une singularité qui n'est pas commune. L'empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant qu'il serait content, cum brachio extenso. Vous savez quelle était la puissance de cette formalité chez les Orientaux, dont l'empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.

Enfin , depuis Saint-Marcellin , il n'y a point eu

d'homme aussi hardi et aussi heureux avec le plua redoutable des mortels, et cela me touche. Obtenez de l'oncle qu'en l'honneur du neveu il accueille le suppliant et qu'il écoute l'anecdote.

Vous savez que j'aime mieux, dans tous les temps, faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette lettre, qu'il m'est devenu impossible d'aller dîner à Courbevoie. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac; je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé; j'ai peu dormi, et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler, ni voyager. Oh! qu'il est triste d'avoir une frêle santé 1 — Faites entrer M. Mignon, comme dit M. Laborie.

Paris, 6 décembre 1813.

A madame de Vintimille.

Ah ! sirène ! vos paroles et votre voix m'ont d'abord presque ensorcelé ; mais heureusement j'ai pris le temps de me reconnaître. J'irai vous voir, vous regarder, vous admirer; mais j'aurai les oreilles bouchées. Résolument, je ne veux chanter votre refrain, tout séduisant qu'il est, qu'au singulier, et pour mon compte seul.

Me préserve le ciel de consentir à vos visites ! Cette partie de mes reproches et de ma colère n'était qu'une plaisanterie. J'ai une fort bonne raison pour refuser cet excès de faveur; c'est qu'il me pénétrerait d'une lâche leconnaissance, et que je veux rester fâché.

D'ailleurs on gagne toujours quelque douceur ou quelque mot plaisanta être grondeur avec vous, tandis que la tendresse toute pure vous endort et vous embarrasse. J'irai donc braver en personne, aussitôt que je le pourrai, l'indulgence que vous m'offrez, et dont je déclare queje n'ai pas besoin ; j'irai affronter vos bontés, que je reconnais franchement pour le plus terrible des dangers, quand on veut être mécontent. Je prendrai vos cajoleries pour de l'hospitalité, et toutes les grâces de votre accueil pour un bienfait dont le voyage me rendra quitte.

Enfin, je me tirerai de ce détroit périlleux comme je pourrai. Je veux bien vous aimer toujours, mais non pas me réconcilier. Fidèle et constant malgré moi, ce dont j'enrage, je resterai boudeur et sourd par projet, par calcul, par honneur, et pour servir de temps en temps à vos menus plaisirs.

Regardons-nous donc désormais, si vous voulez bien y consentir, comme des amis éternels, mais éternellement brouillés.

Paris, 18 mars 1816.

A madame de Vintimille.

Avez-vous le temps de penser à moi quelquefois, au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel, ne lis que la moitié d'un seul journal, qui vois peu de gens, et qui me bouche les oreilles quand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tête assez libre. Je m'y promène quand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréa*

bles de ces recoins que j'aime à parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.

Je me reproche cependant de vous exposer à croire que j'ai pu vous oublier. Mes négligences sont grandes, sont longues, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême; le jour encore mieux, puisque c'est aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moi-même. Si vous avez, pour votre part, quelque petit reproche à vous faire, je vous permets de vous réconcilier avec vous.

Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison, sont revenues. Il faut bien vous le dire, pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi, et mes négligences, même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.

Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut prouver que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme, etc. Je veux encore embrasser ce système, et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment, et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal, au surplus, n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps où l'on se courbe, où l'on maigrit, où l'on tend au dessèchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir; il est évident, à ce compte, que vous ne vieillirez jamais.

M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté à être hardi, et à s'adresser

à vous en toute confiance. C'est un homme excellent, que j'ai déjà chargé de m'excuser auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté naturelle, la présence et le message, s'il ne s'est déjà présenté.

Dites-vous bien, je vous en supplie, que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblais être, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être, ou du moins il faudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous, et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.

Paris, 30 décembre 1816.

A madame de Vintimille.

Il est très-probable que nous sommes brouillés; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance, vous souhaiter la bonne année, et vous offrir mon petit présent, comme dans mes anciens beaux jours.

Ce petit présent n'est pas mince; ce sont, ne vous en déplaise, les quatre gros volumes in-8° des Réflexions morales, que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi, et que je n'ai cessé de chercher, même depuis le temps de ma disgrâce. Je les ai enfin trouvés, il y a six semaines, et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en

234 A MADAME DE YINTIMILLE.

y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées, mais j'en ai préparé le brouillon, et je le ferai copier par des mains habiles. Le premier volume n'est pas souEgné, parce que vous avez entre vos mains un premier volume à moi, qui doit me servir de modèle. Enfin tout cela sera parfait, avec le temps, et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livres n'est pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur l'est devenu pour moi.

Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet, la plus aimable lettre du monde, je l'avoue; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore, j'en demeure d'accord, toutes les fois que je ne suis pas trop accablé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort, je l'avais eu vingt fois, et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans, et vous avez troublé mon droit. C'est vous qui êtes impardonnable.

Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot, vous qui écrivez deux fois par jour à tout le monde !... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que vous l'avez été; je veux mettre les bons procédés de mon côté.

Je commence donc, comme si de rien n'était, par mes vœux de bonne année. Il pourra même m'arriver de passer à votre porte, au premier beau jour dont je

pourrai profiter. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enfin, pour n'avoir rien à me reprocher, si je deviens très-malade, je vous prierai de venir me voir in atticulo mortis.

En attendant je me souviendrai de vous toute ma vie, même pendant l'éternité, si Dieu me le permet, comme dit la Harpe, dont je n'ai jamais aimé que ce mot, et à qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne l'avoir pas dit pour vous.

Paris, 21 juillet 1817.

A madame de Vintimille.

Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.

Il y avait dans cette aimable lettre, si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême, et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui, et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en peu de mots.

Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, vous confondiez, dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très-flatté, deux époques très-différentes, quoique également mémorables pour moi, le 6 de mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois, et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant

avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois, tout embaumée de votre souvenir. C'est là (et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte- Madeleine. C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses, dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet me je m'en donne un pareil tous les ans, à la mênv neure, s'il se peut, et que je vous ai dédié et cette F ar et son odeur. Je voudrais bien n'être pas fade, mais il faut être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes minuties fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli; mais il était bon d'en faire mention en passant, ne fût-ce que pour constater notre état de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font, dit-on, les bons amis.

Je ne suis pas cependant si éplucheur ou si réplucheur que vous le pensez. J'examine peu si l'on m'aime plus ou moins; c'est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.

Il paraît que M. de Barante vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus que vous ne croyez, puisqu'il a donné à notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous fîmes alors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer à propos ce succès que nous vous devons, j© le soutiens, 1° parce que je crois que cela est vrai, et 2°

parce que je voudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce qui m' arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie.. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au deliors et je me les 'déguise à moimême tant que je puis; mais je les sens, et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vit toujours, mais il ne vit guère tout entier que pour vous, et peutêtre aussi pour madame de Staël, que je n'ai jamais vue, que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un être iatal et funeste, dont la mort me paraît un bien, et m'at- {riste cependant, quand je vois l'indifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée! Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier même l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell, le jour de sa mort, sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des Jouanges a été déplacé pour elle ; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà. Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme, je me suis mis à y penser tout seul, et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit, de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte comme vous le savez, madame de La Roche ou délia Rocca, et cet incident, qui égayé un peu ma tristesse, n'a pas occupé la malignité ! Sans les journaux , la fin d'une vie qui a été si tumultueuse n'aurait pas fait le moindre bruit.

Page 1