A M. DE CHATEAUBRIAND
avec une lettre de l'évêque de Montpellier pour M. Trouvé, laquelle lettre demande pour lui à ce dernier une mention au Conservateur. Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve, où je n'étais pas arrivé, est revenu me chercher à Paris, d'où je partais, sans avoir l'habileté de me saisir sur le chemin, parce qu'il est trop distrait, c'est-à-dire trop occupé, pour être habile; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse, et m'appeler à son secours. J'y vole autant que je le puis, c'est-à-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n'écris à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation , dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et uns des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées, quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec, sans serres, sans fiel, mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde, que les connaisseurs généreux, comme vous l'êtes, doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire; cela me fera du bien. Adieu,
Paris, 27 mars 1820.
A madame de Vintimille.
Fontanes est entré hier chez moi, à quatre heures, triant, non pas Hosanna! mais Tue! Tue! ou peu s'en faut. Il venait presque de se battre avec votre portière. Voici les faits :
Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Briche, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois (ni plus ni moins) à votre porte , auxdites heures et auxdits jours, sans avoir été reçu;
Que s'étant présenté huit fois à pied, et sans avoir de carte de visite dans sa poche, il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés; mais qu'hier il a mis sa famille à pied, il est monté dans son carrosse, il a ordonné à son cocher d'aller grand train, et a rempli tout le quartier du bruit de Bon impatience, sans que ce bruit ait servi de rien.
Il me paraît que , dans son humeur entreprenante, il a porté ses insistances aux dernières extrémités, car il m'a avoué que la portière lui avait dit: « Est-ce que vous voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.
Il est venu là-dessus me confier sa déconfiture et chercher mes consolations ; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que, lorsqu'on voulait arriver, il fallait prendre Je bon chemin ; que si, au lieu d'employer
ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue, à sa main droite et à sa plume pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu, dès la première fois, une prompte satisfaction; qu'il n'y a personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui; mais qu'enfin, pour le recevoir, encore fallait— il savoir qu'il était là; qu'il lui restait donc à finir par oi\ il aurait dû commencer, et à vous écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison ; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort, que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc, je vous en supplie, lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, dit-il, auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice, qui sont des choses immortelles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.
Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction, sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints, ne vous permettait pas de le voir.
Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'avez connu, et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée , et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothèque, et porte le nom de Saint- Ange.
Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des filles et deux garçons , qui ont pour toute fortune une pension
de douze cents francs que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées, et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpfel, neveu de feu M. le duc de Feltre, est colonel.
Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut vous supplier d'intervenir, et de tout faire pour que M. de Zœpfel prenne des sentiments favorables à l'ovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empêchez, il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête, ni un fil de ses épaulettes, ni un sou de son traitement.
Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi, je me suis un peu moqué de lui, et de ce que, dans le temps de la Passion, il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.
On m'a prêté le livre ci-joint, qui n'est pas encore mis en vente, que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers, tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.
J'ai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.
Il me reste à vous dire que j'ai mille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi, depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de
trente fois. Si vous l'aviez voulu, vous l'auriez fait. Quant à moi, je n'exécute jamais que ce que j'ai résoiu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours m's comme s'ils ne faisaient que de naître.
Villeneuve-le-Roi, 29 aeptembre 1820.
A M. Frisell , à Semur.
Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés, mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre, qui intéresse les âmes les plus insensibles. « Il paraît que « ce pauvre M. Frisell est malade, et j'en suis triste, « car je l'aime sincèrement,» nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir. Vous devez être bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai, rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.
Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris «n ce moment le prouve assez, une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raison : je crois que nous vous sommes nécessaires.
Premièrement, personne ne vous apprécie, ce me sembk, aussi parfaitement que moi. Secondement, il n'y a, je crois, personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement à votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme; votre bonté nous est connue; votre verve nous amuse; vos humeurs nous font
rire, ot vos injustices, même quand elles tombent sur nous par hasard, trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des gens dont la société puisse aussi parfaitement convenir à un honnête homme qui n'aime pas à se gêner, et, dès demain, j'en fais la mienne.
Nous sommes en peine du chemin que prend votre goutte. Donnez-nous son itinéraire. Et vous , à quel parti êtes-vous décidé sur vos mouvements ou vos résidences? Rentrez-vous à Paris? Irez- vous en Bourgogne? Viendrez-vous nous voir ou nous attendrez-vous? Venez. Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrême joie Attendez-vous pourtant à dix fois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, si les pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, à trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent, de sorte qu'à la fin d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu tard ; mais il vaut mieux tard que 'amais. J'aime à citer les vieux proverbes, quoique madame de Genlis les ait proscrits. Ils me délassent, et lors même que leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie, et parla de variété, qui, n'en déplaise à la dame, vaut mieux qu'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez moi cette petite bouffée de digression littéraire. On peut parler de tout
A M. FRISELL. 2ft*7
avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Une autorité collet monté s'est présentée un moment à mon imagination, et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voilà qui est fait. Je reviens à notre cuisine, et par la cuisine à mon estomac, dont il faut bien vous dire un mot, car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux et de moi.
Mon estomac donc, je n'en ai point. Les chaleurs que j'ai trouvées ici me l'ont ôté en arrivant, et la mauvaise chère que nous faisons m'est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe de vie , car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais si le frais que quelques heures de pluie ont ramené hier causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort bien selon vous et vos préventions , toujours fort mal selon moi et mon sens intime.
Je viens de voir que Clausel vous citait, dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays, et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.
On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à Saint-Sulpice, où l'on trouve, avec raison, qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que l'autorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.
Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c'est à peu près vous dire que je ne sais rien.
268 A MADAME DE V1NTIMILLE.
Paris, 20 décembre 1820.
A madame de Vintimille.
Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remercîments, de reproches, d'explications, de tendresses, et surtout de regrets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire, sans réserve, tout ce que je pense. Réduit à ce demisilence par la paresse de ma main , devenue incurable à force d'être invétérée, par la faiblessse de ma poitrine, qui ne me permet presque plus que d'être écouteur, dans les entretiens où je prends le plus de plaisir, et enfin par la nature des temps où nous vivons, et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect, si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective, ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend, comme vous, aux hommes qui y jouent un rôle un intérêt que l'autre ne partage pas. Enfin, je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme, toujours la même, où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. Mais je l'ai éprouvé et je l'ai dit plus d'une fois : // faut du temps pour être sincère, c'est-à-dire, pour savoir ex* primer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs, s'il en arrive, tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui, je l'espère, vous causera quelque plaisir.
A MADAME DE V1NTIMILLE. 269
J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possession par quelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais, en ce cas, je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre étrenne. Je devance le 1er janvier 1821 pour vous présenter celle-ci , de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.
C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foin, où l'on trouve des fleurs exquises : enfin un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment éperdument La Fontaine et son siècle, et n'en veulent rien ignorer.
Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance, et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demi-heure d'audience, si les oppressions où je vis me permettent de respirer.
Paris, 22 juillet 1821.
A madame de Vintimille.
Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure, avec toute la sincérité que je vous dois, et dont, pour rien au monde, je ne voudrais me départir en aucun temps , surtout à pareille heure et en un tel jour, je vous jure, dis-je, par vous, par moi, par sainte Madeleine et par les tubéreuses, les plus chers de mes
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souvenirs , je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié, par toute ma véracité, par toutes mes fidélités, que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos, que dans celle dont vous avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment, et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses) ; je m'assis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai. Je sortis presque restauré, et je me dis, au fond de ma voiture, en arrivant sur le boulevard : S'il m'était possible de quitter, tous les jours, mon lit à pareille heure, de courir par un pareil temps, et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus longtemps.
Maintenant, soyez franc, ouvert, transparent, et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir Y air gêné, embarrassé, mal à l'aise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître et qui savent le mieux juger I Je vois avec douleur qu'il vient un temps où l'on ne ressemble plus à ce qu'on est, et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même, en dépit de mes dehors.
J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie quand je suis de sang-froid, et me fatigue quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus, en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content, ranimé, et ranimé si
bien, que j'eus la force de faire, en vous quittant^ deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.
J'allais vous écrire, au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que Je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Nonseulement je vous pardonne Garât, mais je vous dirai quelque bien de son livre. La lecture en est un peu fatigante, à mon gré, mais point du tout ennuyeuse. Cet homme peint faux, mais il est peintre. Il y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses, parce que, s'il ne peint pas les objets dont il parle tels qu'ils sont, il les peint, du moins, tels qu'il les voit, et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin, s'il est fou et archi-fou, il est homme d'esprit et bon homme, mais bon homme à un excès digne d'observation, et qui m'a beaucoup occupé.
Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies, et vous m'avez mis dans la nécessité de faire la mienne.
J'aurais été plus gai, plus leste et plus court, si, comme je l'espérais, je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 180 1 , qui a joué dans ma vie un si beau rôle, et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien, et à jamais.