‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 89 sur 142 · M. SAINTE-BEUVE. XCIX · texte numérisé non relu

M. SAINTE-BEUVE. XCIX

non temps le type le plus délicat et 1p. plus original de cette classe d'honnêtes gens, comme l'ancienne société seule en produisait, spectateurs, écouteurs sans ambition, sans envie, curieux, vacants, attentifs, désintéressés et prenant intérêt à tout, le véritable amateur des belles choses. « Converser et connaître, c'était en cela surtout que consistait, selon Platon, le bonheur de la vie privée. » Cette classe de connaisseurs et d'amateurs, si faite pour éclairer et pour contenir le talent, a presque disparu en France depuis que chacun y fait un métier. « Il faut, disait M. Joubert, toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en passant. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ne peut entrer. Ayons le cœur et l'esprit hospitaliers. » Mais allez donc aujourd'hui demander l'hospitalité intellectuelle, l'accueil pourvos idées, pour vos aperçus naissants, à des esprits pressés, affairés, tout remplis d'eux-mêmes, vrais torrents tout bruissants de leurs propres pensées 1 M. Joubert, dans sa jeunesse, venu de sa province du Périgord à Paris, en 1778, à l'âge de vingt-quatre ans, y trouva ce qu'on n'y trouve plus aujourd'hui; il y vécut comme on vivait alors : il causa. Ce qu'il fit en ces années de jeunesse peut se résumer en ce seul mot. Il causa donc avec les gens de lettres en renom; il connut Marmontel, La Harpe, d'Alembert; il connut surtout Diderot, le plus accueillant par nature et le plus hospitalier des esprits. L'influence de ce dernier sur lui fut grande, plus grande qu'on ne le supposerait, à voir la différence des résultats. Diderot eut, certes, en M. Joubert un singulier élève, un élève épuré, finalement platonicien et chrétien, épris du beau idéal et du saint, étudiant et adorant la piété, la chasteté, la pudeur, ne trouvant, pour s'exprimer sur ces nobles sujets, aucune forme assez éthérée, aucune expression assez lumineuse. Pourtant ce n'est que par ce contact de Diderot qu'on s'explique bien en M. Joubert la naissance, l'inoculation de certaines idées si neuves, si har-:

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