CXXXVI. — De Lasseré a Brossette
Au Temple, ce 29 août 1732.
Par la juste indignation qui soulève tout honnête homme contre les calomniateurs, il vient, monsieur, de me tomber entre les mains un discours exécrablement 5 apologétique contre notre seul Pindare moderne, M. Rousseau, auquel vous m'avez paru également lié d'attachement et d'admiration. La candeur et la pureté de vos mœurs étant bien vérifiées au courant de la société civile, aujourd'hui, monsieur, on produit sous votre nom à la
10 seconde édition de votre Régnier en Hollande une infernale compilation satirique contre M. Rousseau, que je n'ai pu lire sans écumer de colère contre celui qui vous fait, vous M. Brossette, vous honnête homme, vous en relation d'intime affinité avec M. Rousseau, il vous fait,
1$ dis-je, servir de bouclier à sa calomnie en mettant ce libelle à la tête de votre œuvre. Je vous en donne avis par l'estime que j'ai pour vous. Je ne doute point que vous ne releviez la flétrissure dont on veut vainement
VOUS couvrir. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très 20 humble et très obéissant serviteur.
De Lasseré.
Le calomniateur s'appelle l'abbé Lenglet, homme déjà repris de justice. C'est à vous d'en arrêter au plus tôt les mauvaises trames pour votre intérêt personnel.
CXXXVIl. — Brossette a de Lasseré.
A Lyon, ce 6 septembre 1732.
Vous ne sauriez comprendre, monsieur, la douleur que je ressens en apprenant par votre lettre l'affreuse calomnie que l'on a publiée sous mon nom. Il y a un an et 5 demi que M. Rousseau, votre ami et le mien, me manda qu'on lui avait donné avis d'Amsterdam que l'abbé Lenglet du Fresnoy y faisait imprimer, sous mon nom, un libelle plein d'infamies contre lui, M. Rousseau ; qu'on lui envoyait même l'épître liminaire, où, me faisant par-
10 1er, on lui adressait à lui-même toutes les horreurs que la plus atroce calomnie peut inventer. Mais tout cela, ce sont les termes de M. Rousseau, d'un style où personne assurément ne vous aurait reconnu. Vousjugei ^i^n, ajoutaitil, que je ne pris pas le change: je songeai seulement à enipé-
iS cher quil ne fût pas pris par quelque autre plus, dupe que moi,
et, à Taide des ministres, dont je suis connu en Hollande, j'ai
obtenu la suppression de ce libelle en attendant peut-être
quelque chose de mieux, etc.
A l'arrivée de cette nouvelle qui intéressait encore plus
IIO CORRESPONDANCE
20 mon honneur que celui de M. Rousseau, jugez quelle fut ma douleur, et mon étonnement ! Je criai à la perfidie, à l'attentat, à la trahison ! Je ne pouvais m'imaginer, et je ne comprends point encore, qu'il y ait au monde des hommes si pervers et capables d'inventer des crimes
25 nouveaux auxquels on n'a point encore donné de nom : car je n'en sais point qui soit assez fort pour exprimer la noirceur de l'action de ce misérable abbé Lenglet. Est-il possible que cet imposteur, qui ne me connaît point, que je n'ai vu de ma vie et avec qui je n'ai jamais eu la
30 moindre relation, ni de près ni de loin, ait eu l'impudence d'abuser de mon nom, jusqu'à me rendre le calomniateur de M. Rousseau à la face de toute la terre? Non, monsieur, il n'y a point de supplice assez grand pour punir ce crime comme il le mérite. Quelque temps après,
35 M. Rousseau me manda que ce libelle devait être mis à la tête d'un commentaire sur Marot en quatre volumes in-40, qui parut alors sous le nom supposé du chevalier de Gordon de Percel, mais qui est véritablement de l'abbé Lenglet, et où M. Rousseau est traité en plusieurs en-
40 droits de la manière du monde la plus indigne. Je croyais que la fureur de cet enragé serait épuisée par les traits qu'il avait lancés dans ses notes, et je ne pouvais me persuader qu'il persistât dans l'horrible dessein de faire imprimer son infâme libelle, et de me l'imputer, malheureux
45 que je suis! après les précautions que M. Rousseau avait prises pour le faire supprimer. Mais puisque ma prévoyance a été trompée, je vais m'adresser aux puissances pour avoir justice de cette imposture, et je remplirai les journaux de mes plaintes et de mes clameurs pour me
50 disculper envers le public. En attendant que je puisse écrire à M. Rousseau, je vous supplie, monsieur, de lui faire savoir mes sentiments sur cette affreuse aventure.
Recevez aussi les assurances de rattachement aussi sincère que respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
C XXXVI II. — De Lasseré a Brossette.
Au Temple, le 21 septembre 1732.
En réponse, monsieur, que je vous fais au moment de la réception de votre dernière, votre agitation et les mouvements que vous vous donnez contre un insigne calom- 5 niateur étant nécessaires pour votre justification, voici comme le libelle en question m'est apparu. J'arrive un matin au lever d'un grand* par moi autant aimé que respecté qui ne veut être ni cité, ni nommé, mais dont le crédit a jusqu'ici empêché que ce libelle ait prospéré à l'impres-
10 sion de Hollande. Je trouve donc vis-à-vis l'illustre personnage à qui je venais faire ma cour, un abbé tenant en main un cahier d'impression très belle, entourée de vignettes ; une feuille détachée dont le maître en question prenait lecture me fit demander ce que c'était, et cette
I ) Excellence s'étant contentée d'en lire la première page et d'un air indifférent ayant rendu le feuillet à cet abbé en lui disant que cela était grossier, j'en demandai à cet abbé la communication ; et lui m'ayant dit qu'il n'avait que cet unique exemplaire, je le priai de m'en accorder
20 la lecture sans déplacer : ce que je fis d'un bout à l'autre.
* M. le duc d'Aremberg, logé au Temple, aussi bien que M. de Lasseré. [Note du manuscrit.]
Après quoi, ne connaissant point cet homme, je lui marquai ma surprise de voir votre nom au bas d'une telle satire ; il me répondit que c'était l'ouvrage de gens piqués qui exhalaient leur bile sous votre nom. A quoi
25 je criai à la calomnie punissable des plus grands supplices. Mon vilain lève le siège sans répliquer et court encore. L'Excellence m'ayant dit qu'il était charmé qu'en face j'eusse daubé le malheureux, et m'ayant dit son nom, sur le champ et sous les yeux du maître du logis,
30 je vous en informai. Voilà le fait tel qu'il est ; pour raison de quoi, sauf votre meilleur avis, vous ne feriez pas mal d'informer M. Hérault, afin qu'il enjoigne à ce monstre, qui probablement est encore à Paris, de couper court à cet infernal scandale si pernicieux à la société
35 civile. Au reste, monsieur, hier dans une maison, on me dit, de la part de M. Hardion, que votre aventure allait être étalée au prochain Mercure et que mon nom y devait être estampé : ce qui m'a fort déplu et me déplairait fort, et, je lui fais dire, il est inutile que je sois
40 imprimé. Pour tout ce qui se tourne en histoire publique, je suis persuadé que vous n'y donnez point les mains. Au surplus, j'ai rempli le devoir de l'honnête homme qui soutient l'innocent et qui s'élève contre la calomnie. Plus n'en sais sur cet article auquel vous aviserez en
45 homme prudent et sage. Je n'ai point écrit à notre ami, vous laissant là-dessus le champ libre. Je suis avec autant d'estime que de parfaite considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Lasseré
50 II m'échappe de vous dire que votre aventure et la mienne courent Paris. Le grand chez qui la chose s'est passée l'a rendue publique, tant pour vous que pour notre ami.