‹ Correspondance de Jean-Jacques Rousseau avec Léonard UsteriChapitre 14 sur 17 · A J. J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

A J. J. ROUSSEAU

tièrement, c'est sa grande sensibilité, et quelquefois rinégalité de son humeur. Du i-este, je vous dis encore ce que je vous disais il y a deux ans: le portrait de Sophie est celui de ma femme.

Berne, 18 novembre 1764.

Vous connaissez la situation de Tîle, au lac de Bienne ; elle est bien riante et bien solitaire, surtout au printemps et en été; ce n'est que dans le temps des vendanges qu"on y aborde pour se divertir. Si on trouvait un logement passable et des gens accommodants sur cette île, ne pourriez-vous pas prendre le parti d'y venir demeurer pendant la belle saison? Voilà un arrangement.

J'avouerai cependant qu'il n'est pas tout à fait désintéressé; j'ai quelques vignes à Gléresse, qui est un village vis-à-vis de l'île ; j'y viendrais, et je ne serais éloi- <j^né de vous que d'un petit quart de lieue.

On voit que c'est Kirchberger qui donna le premier à Jean-Jacques l'idée d'aller s'établir dans Tîle de Saint- Pierre. Au mois de juillet 17G5, Rousseau y fit un petit séjour dont il fut enchanté, et quand il dut quitter Motiers, il y courut comme au plus agréable asile.

APPENDICE III Lettres de Henri Meister à son père.

Henri Meister, comme Léonard Usteri, était un |.i

jeune ecclésiastique zurichois qui vint un jour se pré- \

senter à J. J. Rousseau, et qui sut aussi lui plaire. I

Mais, tandis qu'Usteri a parcouru toute sa carrière >i

dans sa ville natale, Meister est allé s'établir à Paris, et .

y a demeuré vingt-cinq ans; il y a succédé à Melchior |

Grimm dans la rédaction de la Correspondance litté- ] raire. Puis la Révolution le chassa de France; il revint

alors à Zurich, oîi il passa la fin de son âge miir, et sa i longue vieillesse.

Dix ans après sa mort, son neveu Jean-Gaspard Hess

(1772-1847) qui possédait tous ses papiers, a publié dans ^

la Bibliothèque universelle de Genève (janvier 1836) les I

deux lettres où Meister, alors âgé de dix-neuf ans, avait '

raconté à son père sa visite à Jean-Jacques, et détaillé |

les entretiens qu'il avait eus avec lui. I

Ces pages intéressantes se relient naturellement à F celles qui précèdent ; toutes ensemble sont le naïf té-

moignage des sentiments de sympathie que les livres et les idées de Rousseau avaient éveillés chez les jeunes intellectuels de la Suisse allemande.

Berne, 30 mai 1764.

J'ai vu, j'ai entendu tant de choses qui m'ont frappé, que je ne sais par où commencer, pour vous les dire toutes. Je commencerai par Rousseau, car c'est l'objet qui m'occupe encore à présent le plus vivement. Comme, malgré tous mes efforts, je n'ai pu l'engager dans une conversation suivie, vous ne vous étonnerez pas de la confusion avec laquelle je vais vous rapporter tout ce que j'ai pu retenir de ses discours.

Samedi (26 mai) a été l'heureux jour où j'ai vu cet homme extraordinaire, dont les ouvrages me charmaient depuis si longtemps. Il nous reçut fort poliment, moi et mon compagnon de voyage, jeune Français du Midi. Je m'attendais à voir en lui un homme accablé de fatigue et de souffrances, et je vis au conti-aire l'homme le plus enjoué, et en apparence le plus vigoureux. Il avait un habit gris à l'arménienne, et un bonnet de la même couleur, garni de fourrure. Son teint est fort basané ; ses yeux sont noirs, le blanc en est d'un éclat éblouissant. Le portrait de Cathelin rend bien sa physionomie; Littret donne fidèlement chacun de ses traits en particulier, mais il n'a pas bien fait

El

l'ensemble : on dirait que tous les deux ^ l'ont peint dans un moment où son visage avait peu d'expression. Quand son âme n'est pas agitée, son regard est tout à fait doux : mais quand elle s'enflamme, toute son ardeur s'épanouit dans ses yeux ; son regard devient aussi pénétrant que l'éclair; il parle avec cette rapidité harmonieuse, avec cette élégance, avec cette précision qu'on ne se lasse pas d'admirer dans ses ouvrages. On voit qu'il a de l'usage du monde, mais il n'est poli qu'autant que la politesse ne lui impose aucune espèce de gêne. Un homme tel que Rousseau intéresse toujours, quand même il ne dit que des bagatelles ; le seul plaisir de voir les grâces sublimes que la nature a répandues sur sa personne, le seul plaisir d'entendre l'harmonie de sa voix, est fait pour enchanter tout cœur sensible au beau.

On paria d'abord, de ses ouvrages, a C'est une grande consolation pour moi, dans mes disgrâces, nous dit-il, d'apprendre qu'il y a des cœurs touchés de mes sentiments. Mais, au reste, je crains bien que mes ouvrages n'aient le même sort que tous les autres ont eu dans le monde : ils y font plus de mal que de bien ; ils nuisent à ceux qui ne les entendent pas, ils sont inutiles à ceux qui les entendent. » —Je lui répondis qu'il y avait beaucoup d'âmes honnêtes à qui ses ouvrages avaient été

^ Cathelin et Littret avaient fait, chacun de non côté, une gravure du portrait de La Tour.

nécessaires pour les aifermir dans leurs bonnes dispositions, et que de plus, ils avaient le grand avantage de nous dégoûter de la plupart des autres livres. — « Je vois que vous avez lu mes ouvrages, me dit-il ; mais il y a peu de gens sur qui ils aient fait la même impression qu'ils ont faite sur vous. Un livre efface l'autre, et l'effet de tous ensemble se réduit enfin à rien. Ah ! j'en reviens toujours à ma maxime : les livres sont inutiles, »

Mon compagnon de voyage lui ayant fait des compliments sur son style. Rousseau nous raconta l'anecdote suivante : Un jésuite français qui était venu lui faire visite, après avoir donné de grands éloges à sa manière d'écrire, lui avoua qu'il n'avait pas encore pu découvrir son secret, quoique, depuis sa jeunesse, il se fût appliqué à la rhétorique. — « Mon secret, ajouta Rousseau, est très simple; c'est que je suis fortement persuadé de tout ce que je dis : soit que je dise la vérité ou non, je dis du moins tout ce que je pense. »

Rousseau trouve que le mandement de l'archevêque

de Paris, sur la publication de V Emile, est très bien

I écrit. « On ne pouvait pas mieux faire une sottise, nous

dit-il; aussi ce n'est pas l'archevêque qui a composé le

mandement, c'est un de ses vicaires, que je connais.

M. de Beaumont est trop bon pour avoir voulu

i lii'offenser; mais quelque bon qu'il fût, il ne pouvait

I pas se dispenser de donner à son diocèse un pareil

mandement, après les procédés du Parlement. — Triste

situation, lui dis-je; que doit faire un honnête homme en pareil cas? » — Rousseau ne voulut pas s'expliquer clairement là-dessus, et se borna à dire que l'homme et le citoyen se trouvaient à tout moment en contradiction, et qu'il était bien difficile de concilier les devoirs de l'un et de l'autre, dans des occasions aussi critiques que celle où était l'archevêque de Paris, par rapport à lui. «De tous mes antagonistes, ajouta-t-il, le plus modéré, celui que je respecte le plus, c'est monsieur l'évêque du Puy; voilà du moins un homme qui parle sincèrement. Il expose presque toujours mes sentiments avec toute la fidélité possible; quoiqu'il ne m'ait pas compris partout, j'ai été véritablement édifié de sa charité et de sa bonne foi. »

Mon compagnon de voyage lui parla des antiquités de Nîmes. «Monsieur, répondit-il, je n'ai aucun goût pour ces choses-là. Je n'aime que les êtres vivants, je regarde tout le reste avec les yeux les plus indiftérents. Il n'y a qu'un seul tableau qui m'ait frappé dans ma vie : c'est celui du Poussin, qui représente le déluge, gl Je le regardai pendant une heure entière, et j'eus de la peine à m'en arracher, quoiqu'il remplît mon âme de la plus vive amertume. J'y crus sentir toute la nature ï souffrante; pendant longtemps, je l'eus toujours devant les yeux. Ah ! je ne pourrais demeurer dans une chambre où serait ce tableau ; je serais toujours accablé d'une tristesse mortelle.

« Si je n'aime pas beaucoup les tableaux, j'aime extrê- ^

mement les estampes, parce qu'elles laissent quelque chose à faire à mon imagination. Elle les colore à sa fantaisie, et il me semble alors que je vois les objets, tels qu'ils sont dans la nature. » — 11 nous montra les tailles-douces qui se trouvent dans ses ouvrages, et qu'il a recueillies avec beaucoup de soin. Dans Emile, c'est Thétis qui le charme le plus; dans Julie, c'est l'Inoculation de l'amour. « Tout est achevé ici, nous dit-il; comme le moment de la situation est bien choisi ! Toutes les attitudes, tous les sentiments se répondent et s'y concentrent. Je suis content aussi de Saint- Preux partant, et de Saint -Preux effrayé d'un songe; mais Julie à Meïllerie! Ah! j'enrage toutes les fois où je la vois; regardez, n'a-t-elle pas l'air d'une grisette de- Paris V »

Je ne me souviens plus à quelle occasion on parla d'un Français célèbre, dont j'ai malheureusement oublié le nom. « C'est un homme injuste, dit-il; il ne m'a point fait de mal, mais je le hais : je le hais, quoique mort. » L'accent avec lequel il prononçait ces paroles, me fit trembler : on aurait dit que c'était la Justice divine qui prononçait ce jugement foudroyant.

C'est à peu près le précis de toute la conversation que nous eûmes avec Rousseau, le matin : nous le quittâmes, après avoir obtenu la permission de revenir nous promener avec lui après dîner.

Berne, 6 juin 1874.

Je continue le récit de nos entretiens avec M. Rousseau: ce que je vous dirai aujourd'hui, vous i)araîtra peut-être plus intéressant que ce que je pus vous en dire dans ma dernière lettre.

Lorsque nous vînmes le prendre pour nous promener avec lui, comme il nous l'avait permis le matin, il nous dit, avec cette politesse qui lui est propre: « Messieurs, je compte vous épargner: je ne vous conduirai pas dans mes promenades difficiles ; je ne vous mènerai que par les sentiers les plus aisés. » Notez que ces sentiers étaient sur des montagnes très rudes et des | rochers fort escarpés.

J'entrepris plusieurs fois, avec toute la discrétion et avec toute l'adresse dont je suis capable, de l'engager dans une conversation suivie, mais je ne pus jamais y réussir: il m'échappait toujours au moment où je croyais l'avoir saisi. Voilà pourquoi il m'est impossible de me rappeler tout ce qu'il nous dit, dans l'ordre où il nous le dit. Si je vous marque le précis de notre conversation confusément, vous pouvez au moins êti*e persuadé que je vous le marque fidèlement, et cela vous suffira.

Il me demanda des nouvelles de notre compatriote | M. Gessner. Je lui en dis tout ce que j'en savais, et entr'autres, je lui dis qu'en compagnie, il était ordi-

nairement très silencieux. « Ah! que vous me faites plaisir ! me répondit-il. Dieu soit béni ! il me semble qu'on m'avait dit le contraire, mais je vous crois. Je le disais bien: cet homme a l'esprit si pénétré de ses peintures champêtres, qu'il doit ennuyer et s'ennuyer dans tous nos cercles d'aujourd'hui : que le monde d'aujourd'hui doit lui paraître hideux ! Ah ! c'est un auteur charmant que M. Gessner. Je voudrais qu'il écrivît toutes les années 365 idylles, et que je pusse en lire tous les jours une nouvelle. J'ai reçu, il y a quelque temps, son Daphnis; * mais je vous charge de lui dire que je ne l'ai pas encore lu, parce que je n'ai pas encore pu me promener seul, et je veux le lire à mon aise, dans un lieu consacré à la simple nature. — La traduction de M. Huber me paraît excellente; on' ne peut presque pas comprendre que l'original soit mieux. J'ai dit dos Français qui étaient fâchés de voir dans les Idylles le mot de cruche, qu'ils étaient bien des cruches eux-mêmes, w

« Je faisais autrefois beaucoup de projets, nous dit-il, je n'en fais plus aujourd'hui. J'ai payé à la société mon écot, fort mal sans doute: mais le mieux que je pouvais. Je savoure à présent le plaisir d'être; je vis du jour à la journée, et je dis avec Horace :

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum. ' Voir plus haut, page 98.

« Seulement je ne fais pas le projet de mourir, cela viendra sans cela. En toute chose, ma maxime est de me laisser aller au sort. On ne se fait du mal que lorsqu'on lui résiste. Fait-on une chute, c'est lorsqu'on veut se retenir qu'on se fait bien mal. J'ai appris cette philosophie, des enfants ; et je la pratique sans cesse. Quand je glisse au haut de la montagne, je me laisse choir tout doucement, et je me relève au bas de la descente sans m'être fait du mal. »

On parla de plusieurs auteurs modernes; voici ce qu'il nous en dit: « Buffon est la plus belle plume de son siècle ; il écrit avec une foi'ce et avec une élégance qui enchantent, sans sortir jamais du genre de style qui convient à la matière. On ne saurait mieux bâtir des systèmes qu'il ne le fait. Quoique son imagination -^ ait souvent fait les frais de ses observations, il a fait pourtant plusieurs expériences avec beaucoup d'exac- ,i,i: titude, et il y a mis des soins étonnants : je crois qu'il r y a plus de vérités que d'erreurs dans son livre. M. de j Buffon est le plus bel homme qu'on puisse voir; quand *: il parle, c'est un oracle. Il n'a pourtant pas beaucoup de vanité, mais il se pique d'être toujours bien mis : il veut être magnifique en tout. »

« Il n'y a point de philosophie dans VElève de la nature; ' mais cet auteur écrit avec une aisance char-

• L'élève de la Nature, par Jean- Jacques Rousseau. 1763. — • Guillard de Beaurieu, l'auteur de ce livre, qui l'a donné comme '

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mante. Les premières 150 pages sont tout à fait jolies, le reste n'est que du bavardage. Ce mot : Qu'on le laisse en 7-eposfoh.\ pour ce mot, il est admirable. »

« Les petits vers de Voltaire, ses épîtres. tout cela est charmant; on pourrait brûler le reste. Il a dit luimême à ses amis, qui lui reprochaient les mensonges dont il a rempli ses histoires : Comment f moi, je n'éois pas pour être vrai, j'écris pour être lu. Voltaire jouit de la réputation la plus brillante ; il a des biens en abondance, il a des amis, il a rassemblé autour de lui tous les plaisirs et tous les divertissements imaginables, et c'est cependant le plus malheureux de tous les hommes. Le plus petit auteur est capable de troubler sa félicité; s'il en parle avec mépris, ou s'il a quelque succès. Voltaire en sera désolé. La crainte de la mort le martyrise. J'ai toujours cru que les plaisirs n'étaient rien lorsque le cœur nous manque ; mais je le sens

l'œuvre du philosophe de Genève, n"a vu dans cette supercherie qu'un moyen d'éveiller l'attention du public : il «avait bien que le lecteur intelligent serait vite détrompé.

Dans V Année littéraire (4 décembre 1763) Fréron a jugé ce roman comme Rousseau, sauf en un point : « Vous y trouverez, dit-il, de l'imagination et du style, surtout dans la première partie, qui est beaucoup plus intéressante que la seconde. Je ne sais si vous approuverez cette histoire d'un enfant enfermé dans une cage; l'auteur aurait pu trouver un moyen plus heureux pour nous présenter un de nos semblables, al)andonné à la seule Nature,., vous pourrez y blâmer la répétition ennuyeuse de qu'mi le laisse en repos, qui revient presque à chaque page.

bien plus vivemont cucore, lorsque je pense à Voltaire. Si sa gaîté apparente est vraie, je ne sais pas ce que c'est que la gaîté ; j'aime beaucoup mieux ma tristesse. M. de Voltaire dit atout le monde qu'il est fort lié avec J. J. Rousseau, et qu'il lui a offert un asile chez lui, lorsqu'il fut obligé de quitter la France; mais moi, je vous dis que je n'ai aucune liaison avec M. de Voltaire, i? et que je n'en veux point avoir. Je ne sais cependant if comment on peut se détacher de son commerce : ses billets sont si engageants, qu'on ne peut presque plus se passer du plaisir d'en recevoir, lorsqu'on l'a goûté une fois.

« C'est à son esprit intrigant que M. de Voltaire doit sa ré])utation, aussi bien qu'à son génie. Lorsque Cré- •" billon mourut, on vit paraître une letti'e anonyme des plus fortes contre lui : on l'y traitait comme le dernier des auteurs. Elle était de Voltaire; ensuite, il publia > en son nom une réponse à cette lettre, très bien écrite, mais beaucoup plus faible. Il y fait l'éloge de Crébillon, ■ il fait semblant de vouloir excuser tous les défauts f qu'on lui avait reprochés. La première lettre produisit un grand effet; quant à la réponse, tout le monde admira la générosité de M. de Voltaire : Que cela est beau, m disait-on, de prendre ainsi le parti de son rival !\\?ii-à\i ■^" un tour analogue à l'occasion de la Mérope de Matt'ei ' ». )„

' Maffei, en 1714. avait fait représenter sa Mérope, qui avait eu en Italie un grand succès. Voltaire s'en était inspiré pour

M. Rousseau ne peut souftVir la poésie française; il n'avait pns même pu se résoudre à lire les pièces de théâtre de M. de Voltaire; s'il ne les avait pas vu représenter, il ne les connaîtrait point du tout. Mais il aime beaucoup la poésie italienne, surtout le Tasse et Pétrarque. Suivant lui, le plus beau morceau d'éloquence moderne se trouve dans la Jérusalem délivrée : ' c'est le discours qu'Alète adresse à Godefroi de Bouillon, pour rengager à contracter alliance avec le sultan d'Egypte.

Homère lui plaît infiniment. « C'est la simplicité.

écrire à son tour une Mérope, qui fut aussi très applaudie (1744). Dans l'épîtro par laquelle il dédiait sa tragédie à Maiïei, Voltaire avait fait un grand éloge de la pièce italienne. Quatre ans plus tard, il en publia une critique vive et piquante, dans une lettre qu'il donna comme lui ayant été adressée par un nommé LaLindelle; il la fit suivre, en bon apôtre, d'une réponse à ce personnage imaginaire, où il montre que les remarques de La Lindelle, toutes justes qu'elles soient, ont quelque chose de trop acerbe.

Quant à Crébillou, Rousseau était mal informé, et Voltaire 1| s'y prit autrement.

Crébillon était mort au mois de juin 1762. Quelques semaines

a])rès, Voltaire fit paraître, sans nom d'auteur, une brochure où

l'on reconnut son style, et à propos de laquelle d'Alembert lui

» écrivait, le 8 septembre : « Qu'est-ce qu'un Eloge de Crébillon,

ou plutôt une satire sous le nom d'éloge, qu'on vous attribue ?

' Gerusalemme liberala. Canto II, st. 62-79. — Meister a noté dans son carnet que Rousseau admirait surtout ce vers :

II Dai venti dunque il viver tuo dipende!

dit-il, c'est la force de ses tableaux, qui m'enchante. Je n'ai rien vu de pareil nulle part. Je ne sais quel pouvoir ce poète a sur moi, mais je ne me lasse point de le lire, même dans la mauvaise traduction latine que j'en ai ; je ne puis me consoler de ne pas entendre le grec, pour le lire dans l'original. Dacier a eu la méchanceté de rhabiller à la française; il n'y a que Diderot qui aurait pu le traduire comme il faut.

« Le Fils naturel, de Diderot, est tout à fait beau, et les deux premiers actes du Fère de famille sont aussi fort intéressants. Je ne crois pas que Diderot ait fait le Traité de la Nature^- s'il en était l'auteur, il est trop bavard pour n'en avoir pas fait plus de bruit ».

Tacite est un des auteurs favoris de Rousseau : il n'aime en général que des livres qu'il puisse relire plus d'une fois : parmi les anciens, l'Ecriture Sainte, Homère, Plutarque, Tacite ; parmi les modernes, c'est Button, Montesquieu, et Gessner.

Rousseau a composé le quatrième tome de son Emïle^ dans la vallée de Montmorency, dont il parle comme d'un lieu de délices. « Quelque remplie que ii\i cette so-

^ De la Nature. 1761. — Cet ouvrage, dit Weiss dans la Biographie universelle, fut attribué à plusieurs écrivains, Diderot entre autres; mais Robinet s'en reconnut l'auteur par une lettre du 18 mai 1762, insérée au Journal des Savants.

" Celui qui contient le cinquième Livre, lequel traite de l'éducation des filles. Rousseau le composa au printemps de 1759. Cf. Confessions, livre X.

litude de toutes les merveilles de l'art, nous dit-il, elle était pourtant encore solitude. J'y voyais les points de vue les plus riants; j'y étais enchanté par le murmure des plus superbes cascades; j'y respirais, tous les soirs et tous les matins, l'odeur suave des oi-angers en fleurs; c'est dans cette retraite que je crois avoir eu les idées et les imaginations les plus riantes que j'aie eues en ma vie. Aussi, je me flatte de les avoir répandues dans le dernier tome d'Emile ». C'est de Julie, et de ce dernier tome d'Emile, qu'il parle avec le plus d'intérêt.

De tous ses ouvrages, il n'y en a point qui lui paraisse plus détestable que l'article de V Encyclopédie sur la musique '. « On m'a pressé, et tant pressé, dit-il, que je n'ai pas eu le temps de l'achever: cela est pitoyable. »

« Les principes que j'avais établis en orateur dans mon Discours sur les sciences, je les ai examinés en philosophe dans mon Discours sur Vinégalité. Je ne sais pas pourquoi l'on n'a pas voulu sentir que je n'ai jamais donné l'état de nature pour un état réel, mais

' « Diderot voulut me faire entrer dans cette entreprise (de V Encyclopédie) et me proposa la partie de la musique, que j'exécutai très à la hâte et très mai, dans les trois mois qu'il m'avait donnés.» Confessions, livre VII.

Meister, évidemment, s'est mal exprimé, et il faut lire : les articles de ^'Encyclopédie sur la musique; . . .je n'ai pas eu le temps de les achever. — S'il s'agissait, en effet, du seul article Musique, il ne mériterait pas tant de sévérité : il est insignitiant, et d'ailleurs n'avait pas encore paru.

166 LETTRES DE HENRI iMEISTER

simplement pour une hypothèse; je ne sais pas non plus poui-quoi l'on ne veut pas sentir qu'il est nécessaire de connaître rhonime dans l'état le plus simple, ' pour pouvoir juger sainement des progrès de son dé- » veloppement, dans les relations comjjliquées où il se trouve actuellement.

M. Rousseau s'occupe actuellement d'un recueil complet de ses ouvrages, qui sera imprimé à Amsterdam, ( chez Michel Rey; malheureusement cette édition ne l sera achevée que dans cinq ou six ans, « Je languis bien, lî dit-il, de pouvoir faire mes derniers adieux au public; J. j'ai commencé à écrire fort tard, heureusement, et je Ir voudrais bien cesser aussi de bonne heure. '

« J'ai reçu plus de cinq cents lettres auxquelles je ♦! n'ai pas encore pu répondre. Celles qui m'ont fait le i plus de plaisir sont celles que m'ont écrites mes amis, Il sans se nommer. Ce désintéressement avec lequel ils ' m'ont témoigné leur bienveillance, m'a touché dans i. mes plus grandes disgrâces. Ii

« Je n'écris qu'avec une peine extrême; je ne connais f point du tout le style épistolaire; je suis stupide, je ne ï sais exprimer que les idées que j'ai eu le temps de ru- ^^ miner, et de digéi-er longtemps dans ma tête. Pour celles-là, je les exprime facilement, parce qu'elles se |t! présentent vivement à mon imagination, qui leur donne de fortes couleurs; mais cette légère vivacité qui doit caractériser les lettres bien écrites, n'est point mon fait.»

En parlant d'une personne aveugle, M. Rousseau dit

qu'il aimerait mieux être aveugle que sourd. Mon compagnon de voyage voulant lui faire un compliment, lui dit : « Quand même vous soriez aveugle, vous seriez toujours éclairé. — Pas tant! Monsieur, répliqua-t-il, pas tant! les lumières dont vous voulez parler sont bien peu de chose. Je ne sais, mais il me semble que je pourrais bien les donner toutes pour deux bons yeux. Je balancerais peut-être, mais j'aurais peut-être tort. Cependant, il faut être content de ce qu'on a. »

Je m'arrête, parce que je crains de vous ennuyer. Tout ce que me disait M. Rousseau, me paraissait intéressant pendant que je l'entendais parler ; mais ce n'est plus la même chose à présent que je l'écris. Sa physionomie intéressante anime toutes ses paroles. Je n"ai jamais entendu une voix aussi harmonieuse que la sienne La langue française, cette sotte langue', devient harmonieuse dans sa bouche. Il accentue tous les mots avec une force, avec une exactitude, et avec une aisance admirables : tout ce qu'il exprime, on croit le voir.

Vous ti'ouverez sans doute que nos entretiens ont été aussi entrecoupés que les sentiers escarpés que nous suivions; mais dans le moment, je ne m'en .suis point aperçu : M. Rousseau sait faii"e passer la conversation avec tant de facilité d"un objet à l'autre, qu'on if suit partout avec plaisir.

' Il ne faut pas oublier que c'est un très jeune Allemand qm parle. (Note de Hess).

Meister a noté dans son carnet quelques détails qui ne figurent pas dans ses lettres : j pr

Nous passâmes devant un arbre en fleurs : « Que ^ qi cela est charmant! mais voyez, messieurs ! » M. Mègre i — c'est le nom du compagnon de voyage de Meister — j! ai voulut d'abord s'empresser à lui en cueillir un bouquet; ' tc mais il lui cria: « Vous volez, monsieur, vous volez! » ifil et puis : a Je vous suis fort obligé. » i

M. Mègre lui demanda ce qu'il pensait du roi de |il Prusse : « La demande, dit-il, est un peu indiscrète: je : éi suis sous sa protection. Je pense de lui comme toute H l'Europe : c'est le plus bel éloge que j'en puisse faire, jp( Du reste, je me suis fait une loi de ne jamais dire du m mal des puissances sous la protection desquelles je me jjqi trouve. Je le puis, sans renoncer à la vérité. )j |

Nous vîmes sur le haut de la montagne la rivière i(( qui arrose le val; M. Mègre lui demanda : « Où ce mis- jd seau prend-il sa source V » — Ce ruisseau? il pourrait bien passer pour une rivière. Vous me faites souvenirJJ d'un général franc-ais qui, voyant de loin un cours d'eau, dit à son aide de camp : « Comment passtu'onsnous ce ruisseau-là? — C'est le Danube, mon général! » répondit l'aide de camp.

Rousseau nous conta encore une autre anecdote: Un président donna à un de ses amis une de ses harangues à lire. Lorsqu'il la lui rendit: « Qu'en pensez- vous? lui demanda-t-il. — La première fois que je l'ai lue, je la trouvais admirable; la seconde, médiocre; la troi"

sièiueje trouvais qu'elle ne valait rien. — Hé bien, dit le président, elle est donc bonne : je ne dois la prononcer qu'une fois. »

M Mègre lui dit: « Qu'il est doux de s'égarer ainsi avec vous, monsieur! — Ah! point de compliments! vous vous égareriez bien plus volontiers avec une jolie fille. »

M. Mègre lui fit des compliments de la part de la fille de l'aubergiste de Brot ; je crus remarquer quelque émotion sur son visage : il en parla avec plaisir. M. Mègre lui dit qu'il l'avait baisée deux fois, avec la permission de sa mère; il lui répondit: « Comment! vous avez fait plus de chemin dans une seule séance, que je n'en ai fait dans deux ans ! »

Dimanche 27 mai. Rousseau n'est pas à l'église, comme il me l'avait promis hier K La nouvelle de la mort du maréchal de Luxembourg^ l'a si fort agité qu'il fut obligé de garder la chambre. Il ne voulut voir personne ce matin.

' Meister s'était chargé pour ce jour-là de la prédication dans l'église de Motiers, et il eût été flatté de voir Jean-Jacques parmi SOS auditeurs.

- Il était mort le vendredi 18 mai. Rousseau avait appris sans «loute cette nouvelle le samedi 26, au so'ir, en rentrant chez lui.

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