‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 196 sur 238 · A MADEMOISELLE COUMLIEU DE LUCINIÈUE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE COUMLIEU DE LUCINIÈUE

La Chênaie, 23 janvier 1835.

Je trouve, ma bien bonne amie, une occasion de vous faire parvenir ces quelques lignes, et j'en profite avec un plaisir que vous vous représenterez aisément, pour peu que vous rendiez justice aux senlimenls qui ni'atlac'lient à vous. Convenez (ju'il est un peu dur d'être à cent lieues l'un de l'autre, après avoir vécu si longtemps sous le même toit, et lorsqu'il serait si doux de se voir et de causer de tant et de tant de choses qui intéressent réciproquement, de laisser tomber ses pensées, comme la neige tombait aujourd'hui, dussent-elles fondre comme elle; car enfin, tout fond, et sicut aqux dilabimur in terra, qux non revertuntiir, disait cette femme juive. Kn attendant que nous soyons dessous, tâchons de tirer le meilleur parti du temps que nous avons à passer dessus. l*rêlons-nous aux choses, si elles ne veulent pas se prêter à nous. Je neveux pas dire que vous deviez continuer de prêter à TLlspagne -; non, par ma foi, je ne vous le conseille pas, ni à moi non plus; mais prêtez à vous-même ; empruntez à votre capital, pour dojnier un peu de joie à la bonne Ninette, et qu'importe après? Vogue la galère ! Oh! si jamais je peux m'empiuntcr ! je ne m'en ferai pas faute, je vous jure : j'aime mieux faire banqueroute que d'autres me la fassent. Est-ce bien dit? qu'en dites-vous? Je ne sais qui disait que « le plus pauvre laissait toujours quelque chose après lui. » Le plus pauvre a donc toujours (juehiue chose de plus qu'il ne lui faut? cela me rassure, et me rend

• Loi 1res supprimées : — A M. de Potter. La Clienaic, 10 dcccm- Lro 185 i.

— ,4 M"*' la baronne de Vaux. La Chênaie, ojonvier 1835.

— A M. de Potier. La Cheiiiiio, '21 janvier 1835.

— Allusion à un petit désaslre liiKuicior dont il a élu déjà qiicslion entre Lamennais cl M"" de Luciiiière, cl (jui les avaient alteinls tous les deux, comme souscripteurs du fameux emprunt Gucbhard.

comme riche au beau milieu de ma pauvreté très-effective. Ma grande joie est de vivre dans une chambre où je suis à l'abri du froid, ce qui ne m'a pourtant pas garanti d'une attaque de cette maladie nerveuse que vous connaissez. J'ai été six semaines sans pouvoir rien faire, et prenant patience, attendu que l'impatience n'est qu'un mal de plus. A présent, je suis mieux, quoique toujours faible. Et vous, ma très-bonne, êtesvous la femme forte? ce serait un excellent exemple à donner à notre petite Hélène. Hélène, regardez votre tante I ressemblez à votre tante ! soyez forte, entendez-vous? Voilà comme on élève les jeunes personnes, lorsqu'on veut qu'elles soient, et qu'on est soi-même, d'une certaine force, n'est-ce pas? J'embrasse, de toute la mienne, la tante et la nièce, et leur souhaite, à l'une et à l'autre, tout ce qu'on peut souhaiter d'agréable dans un monde qui ne Test guère, en vérité.

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