A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, l^"^ août 1835
J'ai été, mon cher ami, presque toujours malade depuis mon retour ici : c'était d'abord la suite des fatigues extrêmes de mon deinier séjour à Paris; et peut-être ensuite les grandes chaleurs que nous éprouvons depuis deux mois ont-
* Il a été déjà question de ceUe lilliographie. (V. page 420.) - Allusion à la mort de la comtesse Louise île Seniït. 2 Lettre supprimée : — A M™* la baronne de Vaux. La Clienaie, 50 juin 1855.
elles contribué à prolonger l'état de faiblesse et de souffrance qui est le mien habituellement. Il est résulté de là que toutes mes correspondances sont fort en retard, car le peu de moments où qii«îl(jue application m'est possible, je les emploie à m'acquitter de l'engagement que j'ai pris^, et, cahin-caha, la Cour des l'airs et moi nous {)Ourrons bien arriver ensendjle. C'est, en vérité, (juelque chose de bien dégoûtant que les abominations judiciaires dont je suis condamné à m'occiiper, sans autre interruption que celles qu'y apporte ma mauvaise sairlé. Les journaux rrous ont appris hier l'attentat du boulevard du Tenjple^ : de pareils crimes ont toujours un effet
* Le travail où Lamennais entendait consigner sa protestation solennelle contre les condamnations prononcées par la Cour des Pairs contre les Accusés d'avril. Nous avons inséré ce travail inachevé à la suite des Discussions critiques et Pensées diverses, réédiiécs par nous avec les Œuvres posthumes* (Paris, Paulin et Le Chevalier, 1856.)
... J'attendais toujours l'explosion de l'écrit que vous aviez annoncé. Aujourd'hui les journaux nous menacent de le voir paraître sous la forme de discussion de la loi nouvelle. Vous vous donnez beau jeu, et vous avez raison: c'est le priviléj^e de l'cxorde. Serez-vous bien mauvais?... Eh! mon pauvre ami, quand on s'est bien agité, bien tourmenté pendant toute sa vie pour semblables questions, qu'en resle-t-il au bout de la carrière ? Le poids qu'on a jeté dans la balance où se pèsent les destinées humaines est toujours bien léger, surtout si on veut embrasser seulement quelques siècles. Qu un soldat de la P'oi, qui voit devant lui la couronne du martyre, et l'immortalité, et unel'élicilé éternelle, cherche à les gagner à tout prix, je le conçois : mais celui qui n'aurait d'autres fins que la célébrité parmi les hommes, ou l'inllucncc qu'il croirait exercer sur son siècle, n'aurait pas le prix de ses peines.
L'amitié vaut mieux que tout cela, cher ami, pour nous accompagner de bonheurs, ou même de souvenirs, jusqu'au dernier jour, et après. — M. de Vitrolles à iMineiniais. SdioWas, 1" septembre, 1835.
* 1/allental de Kicschi, Pépin et Morcy. — Le '28 juillet, au moment où Louis-Pliili[)|)C passait en revue, sur les boulevards, les régiments de l'armée et les légions de la garde nationale, et lorsqu'il arrivait, sur le boulevard du Temple, devant les rangs de la 8" légion, une elfroyable détonation se lit entendre. D'une maison d'asse* pauvre apparence, située en face du café dit le Jardin Turc, était parti tout à coup une espèce de feu de lile meurtrier, qui abattit sur la conlre-allée îles boulevards, et sur la chaussée n)éme où passait le cortège royal, une quarantaine de victimes ^^douze morts et vingthuit blessés), parnù lesquelles liguraient un maréchal tie France, Mortier, un officier généra!. Lâchasse deVérigny, le colonel de gendarmerie Rafle, le capitaine de Villatle, M. Ilieussec, lieutenant-colonel de la 8« légion, etc., etc. L'assassin qu'on vit, tout couvert de sang, — car sa machine infernale, écla-
contraire à celui que leur auteur s'en promettait; ils ne réussissent presque jamais matériellemenl, discréditent le parti auquel on les attribue (quoique toujours à tort, car aucun parti ne se compose de scélérats), et affermissent ce qu'on voulait renverser d'un seul coup. On dit que l'assassin déclare n'avoir point de complices : cela se peut, et, quoi qu'il en soil, je souhaite vivement, pour mon compte, que toute la vérité soit connue.
Berryer, selon ce que vous me dites, commence un beau cours d'expériences monarchiques' ; les gazettes ont parlé d'un voyage qu'il fait en ce moment à Prague et à Tœplitz, et là-dessus elles ont jasé à leur ordinaire; il voyagera longtemps encore, avant de rencontrer quelque chose qui ressemble à une créature raisonnable, — à une créature humaine, dans tous les sens du mot, — parmi la pauvre espèce ayant couronne en tête et sceptre à la main. Je plains un homme d'un si beau talent, à qui les circonstances ont fait une position semblable à celle de Dante tournoyant dans ses Cercles infernaux ; mais il s'en accommode. Portez-vous bien, mon cher
tant, l'avait blessé, — se glisser le long d'une corde et gagner ainsi la maison voisine, fut arrêté dans l'escalier même de celte maison. Bien qu'il e.^savât de se cacher sous un nom d'emprunt, il lut bientôt reconnu pour être Joseph Fieschi, Corse de naissance, ancien soldat du roi Murât, condamné pour vol après son licenciement, cl pensionné en 1850 comme victime des réactions politiques. Il avait aussi appartenu à la police, et fiit sou apprentissage de conspirateur en espionnant les sociétés secrcles. Son crime, paraît-il, lui avait été suggéré par deux hommes qui l'aidèrent ensuite à l'accomplir : l'epin, petit conmierçant parisien, et Morcy, vieillard de soixante-deux ans, qu'un historien récent caractérife ainsi : — « Type frappant du vieux jacobinisme, austère, entêté dans sa foi républicaine, prêt à tout sacrifier au triomphe de ses idées... Morey, dit encore le même écrivain, était l'âme du complot, comme Fiesclii en était le bras...» — Histoire de mon temps, par le vicomte de Beauniont-Vassy, tome II,pag. 568 et suiv. Paris, Perrolin, 1856. — Les trois conspirateurs, jugés et condamnés par la Cour des Pairs, furent exécutés le 19 lévrier 1856.
* Notre ami Vitrolles est parti; aussi notre ami Berryer, que j'ai embrassé de bon cœur, allant en quête de quelques mouvements généreux chez les monarques Septem Trionmn. 11 n'y fait, du reste, guère plus de fond que nous, « mais, dit-il, j'en veux juger par moi-même, » Il en aura donc le cœur net; je crois plutôt soulevé. — M. de Coriolis à Lamennais. Paris, 22 juillet 1855.
ami, et conservez-moi toujours cette bonne ainilié qui m'est si chère'.