AU MÊME
Paris, IG juillet 1830.
J'ai eu, jeudi dernior, mon cher ami, lephiisir de voir monsieur voire fils. Il y avait, en ce momenl-là, i)lusieurs personnes chez moi, de sorte qu'à mon grand regret nous n'avons guère pu causer. Il m'apprit que la santé de M'"*' de Coriolis se trouvait bien du bon air de la campagne : veuillez lui dire combien cette nouvelle m'a charmé.
Le gouvernement s'y est si bien pris, dans l'affaire d'Alibaud \ qu a la fin tout l'intérêt s'est porté sur celui-ci. La conduite des Pairs a révolté tout le inonde, et même plusieurs d'entre eux : leurs trépignements, leurs interruptions, leurs cris à l'audience, offraient, à ce qu'il paraît, un des spectacles les plus hideux qu'il soit possible d'imaginer; et puis cette puissance absolue sur la vie des hommes, cet en-dehors de toutes lois, ce caprice du moment qui règle, dispose, décide arbitrairement, sans contrôle, sans appel; tout cela employé constamment en faveur de l'injustice flagrante, pour ôter à la défense le temps de se préparer, pour lui imposer silence quand elle parle; quelles effroyables monstruosités! J'ai en-
* Le 25 juin, au moment où Louis-Philippe sortait en voilure, vers six heures du soir, et Cranchissait le guichet des Tuileries, du côté du pont Royal, un jeune hoii;me, cholbi^sant le moment oià le roi se penchait à la portière pour saluer la loule, dirigea vers lui une canne-l'usil et fit l'eu. Louis- Philippe, qui s'était hrusquement jeté en arrière en voyant larme s'ahai-ser de son côté, ne fut pas atteint, mais le coup porta dans la voiture, où la bourre l'ut retrouvée. L'auteur de l'attentat, immétliatement arrêté, ne nia rien : « — C'est le roi, disait-il, qui est responsable de mon crime : c'est lui qui a fait de moi un homicide. Depuis les massacres de Lyon et de l'église Saint-Meriy, son règne est pour moi un règne infâme, et j'ai sur sa vie les mêmes droits que Brutus sur celle de César. » Ce jeune fanatique; nommé Alibaud, était venu de Perpignan tout exprès pour accomplir ce qu'il regardait coiume un saciifice expiatoire. Il était dalllours sans complices. Seul il avait médité son crime, seul il l'avait accompli. Le Ojuillt t, après deux jours do débats, la Cour des Pairs reniiit un arrêt qui condamnait Alibaud à la peine des parricides. Il mourut courageusement le 11 juillet, en criant : Vive la liberté!
46^ CORRESPOiNDANCE
tendu le même mot sortir de plusieurs bouclies: « On a vengé un assassinat par un assassinat. » Aussi le peuple, prononcé d'abord, et heureusement, contre l'assassin, a-t-il fini par prendre l'assassiné sous sa protection. Si on avait fait grâce, on aurait bien vite oublié les illégalités du procès; mais la violation de toutes les formes f)rotectrices des accusés, et la mort au bout, cela a paru aussi trop fort, Le Pouvoir s'est bien fourvoyé dans celte affaire, comme en beaucoup d'autres. Si, au lieu de consulter la peur, il avait pris conseil, je ne dis pas de la générosité, mais de la politique, il aurait, je crois, bien mieux pourvu à sa sûreté : c'est une chose horrible à penser, — et cependant vraie, — le sang donne le goût du sang. Sous un autre rappoit, on recueille le fruit des lois destructives de la liberté de destruction. Aussi longtemps que les hommes peuvent attaquer et se défendre par la parole, espérant de triompher par ce moyen, ils n'en cherchent pas d'autre; mais quand on leur ferme la bouche, ils lèvent le bras ^
J'aime à vous réitérer, mon cher ami, l'assurance de tous les sentiments que vous me connaissez pour vous.
* Je vois que voire sentiment s'accorde avec le mien dans le procès d'Alibaud. Celte hâle indécente et barbare d'expédier l'accusé, celte défense bâillonnée, celle insulle à loules les formes prolecUices de l'innocence toujours présumée, à toutes les règles de procédure relifrieusenicnt observées dans les deux procès de Louvel et de Fiescbi, en voilà plu' qu'il n'en f.mt pour expliquer rinilignalion qui s'est lail entendre d'un côlé de la Manche à l'autre, et qui a pris un langage si acerbe dans la bouche de M. llowe, au meeting de LaCouronne et V Ancre. Oue voulez-vous? on estime que tuer c-l le plus sûr. Vous avez grand' raison quand vous dites que ceux-là lèvent le bras à qui on ferme la bouche; raison d'un côté, car, d'un autre, il se rencontre des gens qui vous répondront que des bouches trop ouvertes ont fait lever plus d'un bras. Quoi qu'il en puisse être, tout ce qu'il y a d'esprits ^ensés cl d'une certaine portée inclinaient à la mi-éricorde ; quelques-uns l'ont conseillée, et j'ai quasi la preuve acquise que la lâche leireur des juges s'est seule opposée à la commutation de leur sentence. Le sommeil de Messeigneurs n'importe-t-il pas plus à l'État que celui de Louis-Philippe? — M. de Coriolis à Lamennais. Paris, 19 juillet 1850.
io2. — AU .Ml- ME.
Paris, 2 août 1830.
II est vrai, mon cher ami, que j'ai été assez f,Tavement indisposé; aussi ai-je d'avance suivi votre conseil en fermant ma porte le jeudi comnje les autres jours. A présent, je suis mieu.x, quoique toujours trés-faible; je ressemble, en cela, à plus d'un gouvernement, mais je m'en inquiète moins qu'eu.v : la peur a saisi le nôtre, et le domine au delà de tout ce qu'on peut se figurer. Plus de Neuilly; on ne s'y croirait pas assez en sûreté; on n'est guère plus tranquille dans les Tuitei-ies même. Si ce qu'on raconte est vrai, le Plessis-lez-Tours était une maison ouverte en comparaison du Château. Je crois cet excès de précautions peu politique. La suppression de la revue n'a pas produit un meilleur effet*; elle a singulièrement affaibli la considération au dehors de la France et au dedans : au dedans, on y voit un manque de courage; au dehors, un signe d'instabilité. Il règne dans les esprits une inquiétude vague; le peuple est mécontent; une partie de l'armée ne l'est guère moins; le petit commerce souffre et s'aigrit : tout cela forme un état violent; de prévoir ce qui en résultera, cela me semble assez diflicile. Il est (îlair, seulement, que les choses ne sauraient longtemps rester comme elles sont. On s'est fort réjoui, en certain lieu, de la mort d'Armand CarreP; ces sortes dejoies-là ont au moins peu de dignité.
* jjQ 25 juillet, le Moniteur annonça que, le 29, il n'y aurait pas de revue passée par le roi. Cette détermination était d'autant plus surprenante, qu'on avait annoncé pour ce jour-là l'inauguration de l'Arc-de-Trioniphe de l'Étoile en présence de la garde nationale et de l'année. — « Voici donc qu'après avoir dissuadé Louis-lMiilippe d'user du droit de gràco, on le détourne aussi d'assister à cette revue si sulennelkniont annoncée, si piteusement contremandée. Hélas I les conseillers louards ne font pas [ilus défaut aux rois des pavés, qu'ils n'ont fait, et font, aux rois de souche légitime. Si le bourgeois de Neuilly consent à se laisser ainsi emprisonner, M. Tlders n'a plus qu'à s'appeler Ébroïn. ); — M. de Coriolis à iMiuennais. Paris, ÔO juillet 1830.
-Tué en duel par M. É. tle Girardin. Le journal /t." Uon Sens avant, dans un l'euilleton, flétri connue inunoral le syslèmc de la j)rosse à iOfr., M. de 11. 27
Je regrette que vous ne me parliez point de la santé de M™^ de Coriolis; j'avais appris, par monsieur votre fils, qu'elle se trouvait bien de Fair de la campagne : j'espère que ce mieux aura continué, quoique l'année ne soit pas favorable aux personnes délicates, à cause des brusques alternatives de température, jointe à un fonds d'bumidité qui est, pour moi, ce que je redoute le plus.
Les affaires d'Espagne ne paraissent guère plus avancées que le premier jour; on dirait que ce malheureux peuple, balotlé entre deux prétentions rivales, soit devenu impuissant à vouloir, et, dans la privation de tous les sentiments qui font l'homme, n'ait conservé que l'instinct du meurtre. Après bien du sang versé, le trône ne restera probablement ni à don Carlos ni à Isabelle. La belle chose que la politique! et que les gouvernements ont raison d'être fiers de leurs profondes combinaisons et de leur sagesse profonde! Mais voilà le monde, et nous ne le changerons pas. Ce qui changera moins encore, c'est, mon cher ami, la tendre affection que je vous ai vouée.
Girardin, inventeur de ce système, attaqua le Bon Sens, coupable, selon lui, de dilTamation. Armand Carrel, intervenant dans ce débat qui pouvait et semblait devoir lui rester étranger, reprocha dans le ISational, à M. de Girardin, de provoquer ainsi une première application des lois de septembre. La réponse du rédacteur en chef de la Presse eut un caractère tel, que la noble susceptibilité de Carrel dut s'en émouvoir. Il exigea une rétractation que refusa M. de Girardin. Vainement des amis communs essayèrent une conciliation peu à peu devenue impossible. Les deux adversaires se rencontrèrent, le 22 juillet, dans le bois de Vinccnnes. Le pistolet était larme choisie. Les adversaires tirèrent simultanément, et tombèrent tous deux au premier coup. Mais M. de Girardin était seulement blessé (à la jambe), et son ■illustre adversaire ne devait pas survivre à ce déplorable combat. Transporté à Saint-Mandé, chez un de ses amis, Armand Carrel y succomba bientôt, après une douloureuse agonie. Sa mort, bien que résultant d'un déltat privé, prit dans l'opinion les proportions d'un événement politique. On eût dit qu'anticipant sur l'avenir, le pays pressentait la révolution de 18-48, et devinait combien Armand Carrel manquerait aux besoins de cette crise qui eût pu être décisive, si l'énergie des hommes eût sulTisamment prêté secours à la force des choses.