‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 96 sur 140 · M. r.Ki'.i'.Yrr · texte numérisé non relu

M. r.Ki'.i'.Yrr

Le 30 novembre 1827.

Quo je comprends bien, mon cher ami, ce mélange de dégoût et d'inléi'èt que vous éprouvez à l'égard de ce qui se passe! C'est un spectacle hideux sans doute, mais c'est un grand spectacle. Il m'est arrivé quelquefois, et toujours avec un serrement de cœur inexpriniahle, de voir des fous. Mais une société folle, tour à tour idiote et frénétique, et quelquefois l'un et l'autre ensemble, c'est bien autre chose, f.es paroles manquent pour rendre l'impression qu'on en reçoit. Vous demandez si cette pauvre aliénée guérira? Je n'en sais rien. Toujours ne sera-ce pas avant ([ue la maladie n'ait parcouru toutes ses périodes. Jusque-là il faut prendre patience, à peu prés comme M. de Villèle attendant sa majorité. Il serait encore possible qu'elle lui fut doiuiée par les grands collèges'. Cependant ce sera, dans tous les cas, une majorité si faible en nombre, et la force morale de l'opposition sera si grande, que le changement de ministère me paraît à peu prés inévitable. Là-dessus vient la question : Qui est-ce qui le remplacera? Il n'importe, je vous assure; nommez qui vous voudrez, il est impossible que le système ne soit pas libéral au fond, et pour mon compte je préférerais qu'il le lût bien décidément, plutôt que de languir dans un sol milieu, plus nuisible

* Ce fut pour agir sur ces grands collèges desquels seulement la majorité minislériello pouvait sortir, que M. de Villèle suscita, dit-on, les fausses ('meules de la rue Saint-Denis et de lu rue Saint-Martin, les 19 et 'iO novembre 1827. (îelle tactique n'élail pas sans habileic, elle ne lut pas sans ré>ultals : — « Effrayés par les relations des fouilles ministérielles, et voyant dans ces troubles les signes d'une nouvelle et procliauie révolution... , les membres des grands collèges se portèrent en nntsse du côté du ministère. Ce secoiu-s inespéré ne sauvait pas le cabinet. L opposition se trouvait moins forte, mais elle conservait encore une majoiilé d'environ soixante voix. » — Vaulabelle, Histoire des deux [iestuiiralions. >édil.. tome Vil, page 331.

quo tout le reste à la vérité. Nous avons été, depuis cinq ans, plus loin dans le mal que durant les trente années précédentes. Je vois beaucoup de gens s'inquiéter pour les Bourbons : on n'a pas tort; je crois qu'ils auront la destinée des Stuart. Mais ce n'est pas là, très-certainement, la première pensée de la Révolution. Elle a des vues bien autrement profondes; c'est le Catholicisme qu'elle veut détruire, uniquement lui; il n'y a pas d'autre question dans le monde. Aussi vous la verrez clairement au fond de toutes les questions qui vont naître. On remuera de nouveau celte bêtise terrible du gallicanisme, et ce sera sur cette doctrine que la lutte décisive s'engagera. On poussera peu à peu le roi, ou celui-ci ou son successeur, à des actes qui piépareront le schisme, s'ils ne sont pas le schisme même ; et puis le moment où il refusera d'obéir à l'impulsion sera celui de sa chute D'ailleurs il n'y a point aujourd'hui de pouvoir que les peuples puissent supporter longtemps. Le maiiage seul unit irrévocablement : or, il n'existe plus de mariage en politique. La nation et le souverain vivent ensemble, voilà tout.

11 me tarde de voir l'ouverture de la session, car ce n'est que par ce qui se fera et se dira alors, qu'on pourra juger exactemiCnt de la position des partis, de leur force respective et de leurs projets, s'ils en ont d'arrêtés. Ce silk n'est pas de trop, car les hommes qui paraissent conduire ont presque toujours beaucoup moins de part qu'on ne le croit aux événements; ils sont emportés eux-mêmes, et la vraie force qui fait l'avenir réside dans je ne sais quelles idées générales universellement répandues, et dont l'action peut être calculée comme, dans le monde matériel, celle des forces physiques. Mais en voilà bien assez sur ce triste sujet. Je dois vous dire cependant que M. Bizieu du Lézard^ est un homme de mérite, plein de conscience, qui ne se vendra point, qu'on n'achètera point, et qui siégera à droite. Plût à Dieu que toute la Chambre lui ressemblât.

Pour vous parler de moi, maintenant, j'en suis toujours à

* M . Du Rizicu ilu Lézard venait d'être élu député p ir le collège de Dinan (Côles-du-Nonl).

nés malhourouses lU'flexions^ après quoi viendra la Joiirnre (lu chrtHien : do sorlc que je no pourrai pas reprendre mon autre Iravail avant la fin de janvier, probableinonl. La volonté de Dieu. Du reste, je me porte bien, à la faiblesse près. Je me sens usé, mon clier ami; qu'y voulez-vous faire? Ma vie n'est pas douce; elle n'est pas triste, non plus, au delà du moins de ce qu'on doit savoir supporter chrétiennement. Je passe mes jours tout seul, sans autre distraction que celle des livres. Et, à propos de livres, connaissez-vous les Promessi Sp(m de Manzoni? C'est un ouvrage à lire; faites en sorte de vous le procurer. Il intéressera M""' Herryer, à qui je demande un souvenir en échange des vœux que je forme pour son paifait rétablissement. J'espère qu'Arthur travaille biyn, et je l'embrasse quand même. Dites à ce cher enfant condjien je désire (pi'il soit un bon clirélien. Pour vous, cher, je vous presse sur mon cœur avec une tendresse qui ne saurait croître et qui ne s'affaiblira jamais.

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