A M. LÉON QUID'BEUF
3o septembre 1871.
Monsieur,
Je suis doublement satisfait d'apprendre qu'un journal catholique et monarchique va paraître au Mans et que la rédaction vous en est confiée. Mes sentiments sur la presse vous sont connus. Je l'ai pratiquée toute ma vie, et je ne l'aime pas; je pourrais dire que je la hais : mais elle appartient à l'ordre redoutable des maux: nécessaires. I^es journaux sont devenus un tel péril, qu'il est nécessaire d'en créer beaucoup. I.a presse ne peut être combattue que par elle-même, et neutralisée que par sa multitude. Ajoutons des torrents aux torrents, et qu'ils se noient les uns les autres en ne fo'^mant plus qu'un marais, ou, si l'on veut, une mer. I^e marais a ses lagunes, et la mer ses moments de sommeil. Nous verrons si là dedans il sera possible de bâtir quelque Venise.
Je vous vois avec plaisir prendre une carrière où depuis longtemps je vous crois appelé. J^'expérience du métier vous manque, mais ce n'est rien ; vous avez l'étude, vous avez les principes, et surtout la grande expérience de la vie. Rousseau prétend qu'il ne faut pas commencer d'écrire avant quarante ans. Il aurait
I. M. Quid'beuf, appelé ii diriger \e Journal du Mans^ avait demandé à Louis Veuillot de lui tracer un programme ; il reçut cette lettre.
raison, s'il s'agissait des journalistes, j'entends de ceux qui dirigent. Nulle fonction ne requiert davantage la maturité; mais il faut en même temps conserver la spontanéité et l'ardeur. La solidité des principes vous donnera cette j)romptitude mûre; le feu vivant de la foi entretiendra en vous cette ardeur généreuse, plus constante que l'élan de la jeunesse.
Vous connaissez le devoir du journaliste, parce que vous avez réfléchi sur celui du chrétien. Le journaliste est un citoyen armé pour la cause publique. Son péril est de ne guère relever que de lui-même ; mais, s'il sait remplir ses obligations envers Dieu et envers la patrie, ce péril devient son avantage et sa force. Il me semble que le journaliste catholique est le dernier reste de la chevalerie. Il ne quitte pas les armes ; il va devant lui, proclamant sa foi et portant secours. Il seproposedene point commettre d'injustice et de n'en point souffrir, si ce n'est contre lui-même. S'il en commet, il les répare ; s'il en voit faire, à ses risques et périls il combat pour en procurer la réparation. Saint Grégoire VII citait souvent ce verset de Jérémie : « Maudit soit l'homme qui retient son glaive pour ne pas verser le sang! car le respect de la justice, qui est la loi de Dieu, doit passer avant la déférence qui peut être due à l'homme, »
C'est un métier laborieux. Il y faut du cœur et encore du cœur. Notre temj)s n'aime pas la vérité, vous le savez de reste; etdansle petit nombrede ceux qui aiment la vérité, plusieurs, pour ne pas dire beaucoup, n'aiment j)ointceux qui se mettent en avant pour la défendre. On les trouve indisci'cts, importuns, « inoj)portuns ». On
ne leur pardonne pas volontiers leurs défauts; on leur sait plus volontiers mauvais gré de ne pas mettre tout le monde d'accord et de ne pas se mettre d'accord avec tout le monde. J'ai entendu souvent imputer ce mêlait à un journaliste de votre connaissance. Je l'ai entendu imputer aussi au Pape, et il y a tout à l'heure dix-neuf cents ans que le Pape l'entend imputer au Fils unique de Dieu. Il en faut prendre son parti, même lorsqu'on est beaucoup moins innocent que le Pape. Ija souffrance qui résulte de ces petites iniquités, n'empêche pas de marcher, et enfin elle devient nulle. C'est le cas de dire : « Douleur, tu n'es qu'un nom! »
Quant à d'autres adversaires que l'on rencontre en abondance, et qui sont en même temps les adversaires et les ennemis de toute vérité religieuse, morale et politique, il faudrait se plaindre de ne les pas rencontrer, puisqu'on les cherche. On s'est mis en armes justement pour les combattre. Le mérite du soldat qui garde un fort, n'est pas de consommer ses provisions dans la casemate, mais de paraître sur le rempart et de faire des sorties. Faites donc des sorties, faites-en toujours. Sous l'étendard que vous portez, on en revient toujours avec honneur, et l'on ramène des prisonniers. Dansées sortes de batailles, les ennemis qui croient avoir des armes et qui veulent loyalement combattre, se font prendre. Ceux qui n'ont que des appétits et des passions, n'ont aussi pour armes que des injures; ils s'échappent, mais ils ne blessent point. Au temps où nous sommes, il n'y a plus de distance ni de Paris à Pékin, ni du bouge et du
baigne aux grands emplois, ni de la fausse clef au coffre-fort, ni du poignard au cœur; mais la distance est encore infianchissaldc entre la renommée de riionnèle homme et Ja plume du grcdin. On dort fort tranquille sous les plus fortes averses d'encre empoisonnée. Elle ne tue pas et elle ne noircit pas. La probité a quelque chose en elle qui dissout ce venin.
Marchez d'iui pas ferme dans votre bonne voie. A travers les contradictions, vous y trouverez le contentement de ceuv (|ui travaillent pour la justice et qui ont la certitude du rassasiement futur. Dieu ne perd pas de vue l'avenir. Quand les fortes mains du monde ne s'occupent qu'à des destructions ineptes quoique nécessaires, sa miséricorde fait mouvoir quantité de petites mains inconnues et presque invisibles, qui préparent de glorieuses reconstructions. Quelque soit sur eux le jugement du monde, heureux les ouvriers qui n'auront pas un jour à maudire leurs travaux* !
Louis Veuillot.
i.M. Léon Quid'beuf a bien voulu nous communiquer plusieurs autres lettres de Louis Veuillot, qui seront publiées à leur date dans la Correspondance.