‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 130 sur 132 · A M. NOËL LE MIRE · texte numérisé non relu

A M. NOËL LE MIRE

2 1 fi'-viier 1874.

Cher Monsieur,

Les Lyonnais, et Dugas, et vous entre les Lyonnais, vous êtes d'étranges actionnaires. On fait de hautes imprudences, on déplaît à cette pauvre Prusse, on met le feu au monde, on saccage l'Eglise de la Koehe-cn-Brenil, on vous ruine, et vous êtes contents! Vous serez punis. Vous n'aurez que quinze pour cent cette année : que cela vous rende sage.

Recevez, d'ailleurs, mes amitiés très chaudes et très heureuses. Vous trouverez peut-être que c'est un peu tard. La cause en est dans les deu\ à trois cents lettres que j'ai dû écrire depuis un mois pour remercier vos abonnés, aussi fanatiques que vous. Tout le monde me félicite. Le moyen de revenir à la raison, comme l'entendent le Mac-Malionnat, le Broglionnat et le Dupanloupat!

Jusqu'au Pape qui m'écrit sa satisfaction, comme vous le verrez dans le prochain numéro.

A vous de tout cœur.

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. kdS

A M. LE COxMTE ALBERT DE MUN.

Paris, i5 février 1876.

Cher Monsieur,

Je vous ai entendu hier pour la première fois*. Permettez-moi de ne pas faire un compliment banal à un homme et à un talent qui méritent beaucoup mieux. Homme de bien et bien disant, vous l'êtes; mais l'idéal de Cicéron ne doit suffire ni à vous ni à nous. Il faut aller plus outre. Dans le discours d'un orateur en uniforme^ il faut du sabre, ou tout au moins du fourreau. Hier je n'en ai pas trouvé assez. C'est le sabre qui fait valoir l'épaulette. L'auditoire est déconcerté, lorsqu'au lieu d'une estafilade il emporte une bénédiction. Dans une maison où j'allai après la séance, les dames se plaignaient de n'avoir pas été assez enlevées. Prenez garde à cela. Vous êtes capitaine de dragons pour enlever les dames, et pour couper les retraites et les nœuds gordiens. Si votre éloquence n'a pas son cachet de caserne, lequel peut et doit être un cachet de suprême distinction, elle ne sera qu'une belle et honnête fille à marier, ce que n'était point Jeanne d'Arc. Il manque le plus beau des gestes au soldat orateur qui ne dégaine pas. On se demande pourquoi ce soldat n'est pas avocat ou prêtre. Dégainez, sabrez, empoignez ! C'est ce que le

I. Discours prononcé au sujet de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers.

bon Dieu a voulu de vous en vous doiiiKuil l'éloquence et en vous faisant dragon. Il faut qu'en vous écoutant on sente la nécessité de se rendre pour n'être pas fusillé, parce que vous demanderez à la force ce que vous n'obtiendriez pas de l'amour. Partez de ce point qu'étant juste et voulant le bien, vous avez droit à l'amour et à la vie, et que vous ne voulez point mourir captif ni assassiné. Un dragon a droit de mourir sur le champ de bataille. Qu'il tende la main, c'est bien; qu'il ofl're son cœur, c'est ce qu'un chrétien doit faire ; mais qu il ne jette jamais son sabre, qui donne tant de poids à la parole des prêtres. Il faut qu'on le voie toujours à cheval, prêt à dégainer. Un coup de sabre à propos est une très belle aumône, une très grande charité. Beaucoup de pauvres ne demandent que cela, et n'ont que cela à recevoir. Ordinairement la crainte sufTit : alors on fouille à l'escarcelle, et l'aumône n'est pas perdue. Un bon gendarme, ami de Joinville, voyant que les Sarrasins, profitant du dimanche, insultaient le camp chrétien, dit à Joinville : « Mon ami, fonçons un peu sur cette chiennaille! » Cher Monsieur, ne perdez pas de vue cette parole. Ne soyez pas un homme de grand mérite qui dit inutilement de bonnes choses. Dégainez, et soyez comme saint Louis, de ces martyrs qui ne craignent pas de donner la mort. 11 y a aussi

des anges exterminateurs.

Inouïs V^EUILLOT.

recommencez votre gloire, et elle sera meilleure et plus belle ; maintenant vous allez faire des chefsd'œuvre. Je suis bien content, et je bénis Dieu. Il n'v a que lui qui sache ainsi enrichir les naufragés. Votre dévoué serviteur,

Louis Veuillot,

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