‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 29 sur 132 · A M. LÉON AUBINEAU · texte numérisé non relu

A M. LÉON AUBINEAU

6 novembre i8/(3.

Mon frère Aubineau, un mauvais diable m'éloigne de M. de M. Je n'ai pu mettre la main sur lui, mais comme il n'est pas encore dans son grand bateau sur l'eau, je le pincerai; consolez-vous, mon Aubineau.

Je mène avec mes sœurs une vie de chanoine honoraire, et ma tète, dégonflée des soucis du ménage, des déplaisirs de la solitude, des mortelles amertumes de la rêverie, pourra bientôt tenir, je pense, dans ce petit capuchon de mozette que nous trouvâmes si insolent pour le cerveau de notre bon et cher abbé.

A elles deux, mes sœurs font presque le quart d'une demoiselle Henriette {de Lavalette)', j'entends pour les vertus. Vous voyez que je n'ai pas à me plaindre.

Vous nous avez adressé une petite chose qui est tout bonnement un chef-d'œuvre, qui fait tomber

les larmes et qui fera pleuvoir les écus dans l'escarcelle de la sœur Théodore^ Piqués au cœur tout des premiers, Taconet et moi, nous avons tiré ce beau feuilleton à part. Cinq cents exemplaires, que l'on vendra 50 centimes, plus ou moins. Vous en recevrez deux cents bientôt; je viens de corriger l'épreuve. Nous placerons le reste. Vous enverrez à la Sœur ce que vous aurez de trop. Et adieu, car je n'y vois plus. Bien à vous en Notre-Seigneur. Fiçe Jésus! c'est bien dit.

Labitte ! Labitte ! Labitte ! passez-le-moi; j'en veux !

Bonsoir, mon cher abbé. Il faut bien qu'il fasse nuit pour que j'en reste là.

A M. L'ABBE MORISSEAU.

Novembre 1843.

Mon bon, très bon et trois fois cher abbé, nous venons de relire votre aimable lettre pour la récréation du soir, et je décide à l'unanimité qu'on va vous répondre sous l'impression de la douce joie qu'elle a produite dans le ménage. La sœur Élise prend la plume, le frère Louis prend une prise, la sœur Annette enfile son aiguille, et en avant! Que me chantez-vous sur Aubineau et sur la chaire de vérité,

I. Saïnte-Marie-des-Bois^ histoire de la fondation d'un couvent de religienses dans Tlndiana. Cette étude, publiée en feuilleton dans VUnivers^ se trouve dans les Serviteurs de Dieu.

d'où on lui verse à plein seau Je péché d'amourpropre. Ce garçon-là est capa])le de se croire Tourangeau, pour n'avoir point à soupçonner le jugement qui le fait grand auteur. Je crois aussi qu'il a fait un chef-d'œuvre, mais je veux qu'il continue à ne pas s'en douter. Dites-lui, pour dissiper sa fumée littéraire, que j'ai vu M. de M. et que l'impression qu'il a produite sur ce charmant marin vaut beaucoup mieux que son feuilleton. Nous avons causé pendant plus d'une heure. Aubineau a fiiit les premiers frais de l'entretien; la religion en a rempli la queue, et nous nous sommes quittés bons amis, je crois, avec la promesse de nous revoir. Il faut beaucoup prier pour M. de M. ; je le recommande à Mme et Mlle de Lavalette et à Mme C, en qui j'ai grande confiance. Ce cher navigateur court des bordées devant le port et pourrait bien ne pas entrer de sitôt, malgré ses bons désirs. Il a l'esprit embarrassé de quelques prêtres imbéciles qu'il a entendus causer après dîner. J'espère que je pourrai le mener au P. Lacordaire, et nous verrons comment il se défendra contre ce corsaire du bon Dieu, à qui, par parenthèse, on n'accorde pas sans difficulté ses lettres de marque pour la course de l'Avent. Donc, cher abbé, priez et prions. Mon ménage va toujours bien, je mène mes trois femmes avec un succès qui pourrait bien me faire tomber dans le péché d'Aubineau. Mais je sais que cette espèce est légère, et pour que la girouette reste du bon côté, je prie le bon Dieu de faire souffler le bon vent. Priez aussi pour cet objet d'importance.

Je finis de ma main, cher ami, celte lettre inter-

rompue depuis trois jours, ce qui vous donne une idée de la vie que je mène. Ourliacva demeurer dans notre quartier. Il se donne à V Univers. J'en bénis DieUj mais je crains pour la santé de ce pauvre garçon. Il fait peur à voir.

J'écris aujourd'hui à M. On perdra des espérances obstinées. Cher ami, malgré moi, je ne puis encore renoncer à la famille; mais aujourd'hui je n'ai pas le temps d'écouter mon cœur, et s'il en est toujours ainsi, je finirai par faire comme si je renonçais. Il v a là-dessous de grands combats. Il en faut. Gloire à Dieu !

Je n'ai pu aller à Conflans. Quand le pourrai-je? Dieu le sait. Mes très humbles respects à vos bonnes dames.

P. -S. — 4000 exemplaires environ de ma brochure sont écoulés \ Nous allons^ dans quelques jours, en publier une excellente de Montalembert\

A MONSEIGNEUR PARISIS, ÉVÊQUE DE LANGRES. Paris, !e 9 novembre 1843.

MOxN SEIGNEUR,

Je réponds bien tard à la lettre que vous avez daigné nous écrire. Votre Grandeur aura la bonté de

1. Il y eut une seconde édition de cette brochure en format de propagande. Cette seconde édition fut tirée à dix mille exemplaires.

2. Du Devoir des Catholiques dans la Question de la liberté de renseignement, M. de Montalembert avait écrit cette brochure à Madère, où il était encore quand elle parut.

m'excuser à cause de la multitude d'occupations que me donne le journal, et du peu de temps qui me reste pour les remplir, ayant la vue très faible et très menacée.

Nous avons inséré immédiatement la lettre d'adhésion à !Mgr le cardinal de Bonald, nous savions le grand effet qu'elle devait produire. Le contre-ordre est arrivé trop tard'. C'est un inconvénient dont je crois qu'il y a lieu de s'applaudir. T^a discussion actuelle a le grand avantage de réveiller le zèle chrétien dans beaucoup d'âmes où il sommeillait. Personne ne perdra la foi dans ces disputes, et tout au contraire, car les âmes attiédies deviennent agissantes, et les apôtres se forment dans le combat.

Quant aux clameurs de la presse, elles prouvent combien on sent que la religion est nécessaire et combien le clergé est fort, puisqu'il a cette puissance dans les mains. Il est facile aux journaux de menacer, mais au milieu de ces menaces, le gouvernement qui est obligé de gouverner, réfléchit et n'a nulle envie de se passer du concours de l'Eglise; c'est là l'essentiel. Je ne mets pas en doute que le gouvernement ne compose si on le veut avec un peu de persévérance. Il fera taire tous les journaux comme il les fait parler, car ce sont ses agents qui écrivent dans les Débats^ dans le Constitutionnel , dans le Siècle, etc. Les autres

I. s. Em. le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait protesté |)ar une lettre au recteur do l'Académie de Lyon contre le certificat d'études et d'autres abus universitaires. Mgr dePrilly, évêque de Cliâlons, et Mgr Parisis, évêque de Langres, s'étaient empressés d'adhérer aux réclamations du Cardinal. La lettre de Mgr. de Châlons fut déférée au conseil d'Etat qui, naturellement, rendit une déclaration (Pa/ms.

journaux antireligieux n'ont nulle valeur. Mais il faut se méfier des concessions du pouvoir. 11 cherchera jusqu'au dernier moment à tromper la bonne foi desévêques; ce n'est pas le juger trop sévèrement, c'est dire la pure vérité. Il ne peut pas être sincère avec la religion par cette raison qu'il ne la comprend pas. Elle n'est à ses yeux qu'un instrument politique; il voudrait l'avoir pour lui au lieu de l'avoir contre lui. Il me semble qu'on peut chrétiennement tourner cette disposition au profit de la cause que nous défendons, et l'obliger à servir l'Eglise lorsqu'il ne voudra, en effet, que séduire le clergé.

Votre Grandeur sait assez quels nous sommes pour me pardonner de lui parler avec cette liberté filiale ; mes collaborateurs et moi nous nous sommes donnés sans réserve. Presque tous, nous avons sacrifié position, fortune, avenir à nos convictions. Nous faisons une guerre, où nous ne pouvons, humainement parlant, gagner que des coups. Quelle meilleure garantie pouvons-nous donner de notre bonne volonté!

Nous avons bien vivement regretté, Monseigneur^ qu'aucun de nous ne se soit trouvé à Paris, quand Votre Grandeur y a passé. Il nous eût été doux de vous offrir l'hommage de notre reconnaissance et de notre profond respect, et de vous demander votre bénédiction. J'ose particulièrement la solliciter et vous supplier. Monseigneur, de me croire

Votre très humble, très obéissani el très dévoué serviteur.

Louis Veuillot.

A Mgr PARISIS, ÉVÈQUE DE LANGRES.

3o novembre i843.

MOK SEIGNEUR,

Je n'ai pas eu le temps d'aller aujourd'hui chez voire imprimeur, mais M. Taeonet y passera et prendra les arrangements nécessaires pour que la brochure relative au Massacre de Vassy soit expédiée, distribuée et vendue le plus possible. Nous en garderons un dépôt au bureau de XUnwers et nous la pousserons de notre mieux. Il serait très important que la pensée de Votre Grandeur en inspirât d'autres, et qu'on fît ainsi partout rédiger, sur place, les petits écrits spécialement nécessaires aux besoins des populations. C'est la seule censure des mauvais livres qui puisse être efficace en ce temps-ci. L'Eglise peut tout obtenir, mais d'elle-même et à force de travail.

Nous vous remercions de l'abandon que vous faites à \ Univers des bénéfices que l'ouvrage pourrait produire. Nous avons toujours besoin de secours ; mais nous sommes surtout reconnaissants, Monseigneur, de ce que vous voulez bien en cette circonstance vous servir de nous.

Un petit ouvrage publié par un évêque sur le plan que vous avez bien voulu m'exposer en quelques mots, produirait, en ce moment, des résultats inappréciables et peut-être décisifs. Le point de vue constitutionnel est celui qu'il faut prendre. 11 fermera la

bouche à la mauvaise foi libérale, ouvrira les yeux des libéraux de bonne foi et fera entrer les chrétiens dans la route la plus large et la plus pratique qui soit aujourd'hui offerte aux idées. Il y a bien longtemps que je pense que Dieu a réservé pour nous, dans la charte et dans les lois, de puissantes armes dont nous avons tort de ne point user. Nous ne pouvons pas agir comme si nous étions dans les prisons et dans les catacombes, parce que nous n'y sommes pas en effet. C'est un devoir pour le chrétien de se souvenir qu'il est citoyen. Acceptons les lois pour avoir le droit de nous en servir et de les réformer. Dieu veuille, Monseigneur, qu'un ouvrage semblable puisse être publié avant la session. Les esprits sont attentifs; un coup bien frappé entraînerait de puissantes adhésions. Les manifestations épiscopales sont d'un grand poids toujours ; maintenant elles seraient essentielles. Le gouverne ment se vante d'avoir impose le silence, nous craignons qu'il ne l'ait obtenu, et, comime vous, nous sommes moins affligés de ce qui se passe que de ce qui ne se passe pas.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, avec le plus tendre et le plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

5 décembre i843.

Mon cher abbé, notre cher abbé, notre très cher abbé, sœur Élise tient toujours sa pUime, sœur Annette va reprendre son aiguille et frère Louis, tout doucettement couché sur son lit, dans sa robe de chambre à ramages, ses petites pantoufles dans ses petits pieds, fatigué d'avoir fait deux articles, d'en avoir dicté deux, d'avoir également dicté trois ou quatre lettres, d'en avoir lu cinq ou six autres, d'avoir reçu trop de visites, et peut être mangé trop de veau, bien portant, d'ailleurs, se repose de ses travaux et de ses visites en pensant à vous. Il a reçu aujourd'hui une lettre d'Aubineau. Ce garçon est son moka, il l'a savouré et il éprouve une charmante envie de rire. Tel est le résultat d'Aubineau pris à petites doses à Paris, comme à Tours. Bonjour à Aubineau, salut et joie à Aubineau ! A Aubineau, longue vie !

Sœur Annette disait : Mais, mon frère, tu n'écris plus à M. Vahhé M or iseau^ car pour dire Morisseau elle n'en est point capable. Je dis Moriseau, dit-elle, parce que je ne puis pas dire Morisseau. Elle se récrie, elle ne veut point qu'on vous rapporte ces choses parce que ce pauvre cher abbé la prendra pour une imbécile. On voit bien qu'elle ne connaît point le pauvre cher abbé ! C'est vrai, disait sœur Elise, tu n'écris pas à l'abbé Morisseau, écris donc à l'abbé Morisseau. Et

toujours l'abbé Morisseau. L'abbé Morisseau par-ci, i'abbé Morisseau par-là. Le matin, l'abbé Morisseau; et l'abbé Morisseau^ le soir. Frère Louis a dit : Écrivons à l'abbé Morisseau. Qu'allons-nous lui écrire à cet abbé? Écrivons-lui toujours, écrivons-lui que nous l'aimons. Peut-être qu'il ne le sait plus. Adieu, cher abbé Morisseau, l'onvous aime et l'on vous a écrit. Embrassez bien ce réjouissant Aubineau, que frère Louis voit d'ici dans une étrange peine et dans un partage un peu bien déchirant; car il va nous venir voir, c'est bon; mais il va vous quitter : holà-là 1 II va réjouir Paris, mais Tours est dans la tristesse. Oh! que c'est un grand fardeau qu'un cœur sensible, trop sensible comme en a un Aubineau.

Il me semble à tous trois que je vous écrivons bien des balivernes ; mais vous êtes un enfant comme nous et quelquefois, quand j'y pense, plus enfant que nous. Le petit Jésus vous aime. On le voit et il n'y a rien à dire, car le petit Jésus sait bien ce qu'il fait. Priez-le, cher ami, dans la simplicité de votre bon cœur, de nous instruire et de nous conduire à la grande science de la simplicité.

Nous présentons tous trois, moi bien en tête, selon mon droit et mon devoir, nos tendres respects à Melleet Mme de La Valette. Nous nous recommandons à leurs bonnes prières.

Adieu, mon, notre bon abbé.

Elise, Annette, Louis, 3 Veuillot qui auront bien de la peine à en faire un bon, trois cœurs pour vous aimer.

P.-S. — M. Oiirliac a reciu votre lettre, vous remercie, vous aime, vous a répondu et a gardé la réponse dans sa poehe. Il a été bien mal, il est mieux, Dieu sait s'il pourra guérir. Heureusement qu'il est tombé dans les mains de sa mère, ces mains de mère qui savent panser toutes les blessures et rendre moins cruelles les plaies mêmes que Dieu seul peut fermer.

Je n'ai pu voir, moi Louis, autant que je l'aurais voulu, la bonne sœur Théodore', mais je l'ai vue deux grosses fois. Je lui ai remis à peu près tous mes livres et environ 1 16 ou 120 livres d'un plus grand intérêt que les miens, quoique signés des noms de plusieurs drôles couronnés, tels que Bonaparte, Louis-Philippe et autres intrigants. Depuis j'ai reçu environ 300 fr. que je vais porter à la supérieure des Visitandines. Un seul particulier, un bourgeois, un Strasbourgeois (je n'y puis croire) m'a envoyé 250 francs. Il est impossible que cet honnête homme-là boive de la bière'.

En linirons-nous? Oui, nous avons fini...

Voici une seconde feuille sur laquelle nous pourrions mettre quelque 'chose. Par exemple, c'est une idée qui me vient, si nous parlions de pruneaux. Les pruneaux sont rafraîchissants même lorsqu'ils sont bons comme on les fait à Tours. Cela trouve son emploi dans un ménage. On les met dans une casserole avec de l'eau, on pose la casserole sur le feu, et ça fait du bien par où cela passe. S'il en reste, on les mange une autre fois. C'est un fruit qui est de

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