I. L'article sur la séance
CORRESPONDxVNXE DE LOUIS VEUILLOT. 235
seront pas sans doute acceptées par la Chambre des députés, laquelle à son tour, sous l'influence des passions anti-cléricales, y introduira des amendements dont il est permis d'espérer que la Chambre des pairs ne voudra point. Ainsi la fabrication de ce projet deviendrait impossible; cependant le temps marche et l'opinion s'éclaire. Il ne faut pas laisser reposer l'esprit public; il faut que les chrétiens, chaque jour mieux, avertis du sort que l'on réserve à l'Eglise, prennent de plus en plus l'aflaire à cœur. Ils formeront, à la fin, une masse qui renversera M. Villemain et intimidera ses successeurs. Je pense que si nous pouvions gagner l'époque des élections et faire de la liberté d'enseignement une condition électorale, nous obtiendrions alors de grands avantages.
Que pensez-vous, Monseigneur, de la force des études dans les petits séminaires ? Pourrait-on proposer une enquête?
Nous sommes assignés pour le 1 1 mai. J'ose recommander notre cause à vos bonnes prières, non pour que je sois acquitté, mais pour que m.es péchés n'empêchent pas la religion de tirer quelque petit avantage de ce procès. On dit, du reste, partout que je serai traité fort sévèrement. Voici une anecdote très authentique qui vous prouvera à quels gens nous avons affaire. M. Dupin, le Procureur général, se fournit chez un chapelier que j'ai établi moi-même et qui a été mon domestique longtemps. Dernièrement, il y marchandait un chapeau de paille, lorsque je passai devant la boutique, et un ouvrier me nomma. Aussitôt le procureur général dresse les oreilles et demande si on
me connaît. Le pauvre chapelier, qui a beaucoup d'amitié pour moi et qui ne savait point que j'allais passer en jugement, avoue nos relations. Ah ! ah! dit le procureur général, la cour d'assises va le punir de son fanatisme et de sa fourberie. Le chapelier, tout effaré, demande ce que cela veut dire, et le second magistrat du royaume, entrant dans un long détail de mon affaire au milieu de cette boutique, termine en disant que je saurai ce qu'il en coûte, qu'on a ménagé l'abbé Combalot, mais que je ne suis pas ecclésiastique et qu'il me souviendra de la leçon. Voilà, Monseigneur, ce que c'est aujourd'hui qu'un grand personnage et un grand magistrat. L'histoire est, sans doute, incroyable, mais elle est exacte. Mon chapelier est un garçon fort simple, fort bon chrétien et tout à fait incapable d'inventer rien de pareil.
Votre Grandeur a daigné m'envoyer cent francs dont je la remercie, et que je lui demande la permission de ne point accepter encore, puisqu'après tout, je ne suisjusqu'à présent condamné que par M. Dupin et ses amis.
Je vous prie, Monseigneur, de m'accorder votre bénédiction ainsi qu'à mon frère et à mes pauvres sœurs, qui ont bien de la peine à passer par-dessus cette perspective de prison.
Je suis avec le plus profond respect, de votre Grandeur,
Le très humble, très obéissant et très dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
A Mgr PARISIS, ÉVÈQUE DE LANGRES.
Mai 1844,
Très viNiRÉ Seigneur,
Nous voici condamnés et contents. Dieu nous a visiblement protégés, nous laissant pour ainsi dire la gloire sans nous donner la peine. Si les juges avaient été animés du même esprit que l'avocat général et les jurés, nous aurions eu, pour le moins, un an de prison, et tout le monde s'y attendait. Un mois nous a paru une grâce, et pourtant cette peine est vraiment odieuse si l'on songe à ce qui est condamné.
Nous nous sommes très mal défendus. Si la peine a été mitigée, l'humiliation peut passer pour complète. Dieu m'a fait la grâce de me conserver dans une grande paix, mais ceux de nos amis qui se trouvaient là ont beaucoup souffert. Les interruptions continuelles de l'avocat général et du président avaient troublé deux avocats débutants; ce que j'avais préparé ne s'appliquait plus à la tournure que le débat avait prise, et, n'osant me fier à mon improvisation, je me laissai traiter de brouillon et d'impie devant des jurés qui nous avaient ri au nez chaque fois que le mot de religion avait été prononcé par nous. Une autre fois, ce sera mieux pour le public; je souhaite néanmoins que ce soit toujours aussi bien pour moi.
Vous auriez désiré, Monseigneur, à ce que j'ai su,
que j'eusse choisi uu avocat habile et lih(''ial. Je n'y aurais pas manqué, si j'en avais connu un qui fui catlioHque en même temps, mais le barreau de Paris n'offre rien de tel, et je n'ai pu prendre sur moi de demander service à un incrédule qui se serait peutêtre avisé de dire à l'audience qu'il n'était pas chrétien. Quand nous traiterons avec les libéraux d'égal à égal, alors nous pourrons les employer, s'ils continuent d'être meilleurs avocats que nous. Jusque-là, j'avoue que j'aurai un penchant à préférer les galères.
Je suis bien et depuis bien longtemps de l'avis de Votre Grandeur sur la part que le clergé doit prendre aux afiliires politiques, non assurément dans l'intérêt d'un parti, mais dans son propre intérêt. C'est un mouvement à organiser avec beaucoup de soin. J'aurai probablement l'honneur de vous soumettre plus tard quelques idées à ce sujet ; mais il faut que je termine d'abord un certain nombre d'aflaires pressées. Je vous su])plie, Monseigneur, d'excuser ce griffonnage tracé au milieu de mille préoccupations, dans le seul but de me recommander à vos bonnes prières afin que je ne perde pas les grâces que Dieu veut bien m'accorder.
Mon frère et mes sœurs prennent la liberté de joindre l'expression de leurs respects à ceux avec lesquels je suis, Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteiu*.
Louis Veuillot.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU.
i3 mai 1844.
Mon cher abbé, il ne faut pas s'affliger de notre condamnation *, mais s'en réjouir^ et de toutes les manières; nous avons l'honneur moins la peine, et ce sont les prières qu'on a faites pour nous qui nous ont sauvés. D'après la condamnation brutale du jury, nous pouvions en avoir pour deux ans, et tout le monde dans l'auditoire comptait pour un an lorsque nous avons été réjouis par l'apparition de ce tout petit mois qui nous sera si facile à passer. Le président ^, qui s'était montré partial dans les débats, est néanmoins, à ce qu'il paraît, un bon homme. Lui et un autre juge nous ont délivrés de la fureur de ces braves jurés qui nous auraient fait pendre de bon cœur, et dont un ou deux nous auraient bien pendus eux-mêmes. Certes, c'est une indignité qu'une telle condamnation pour si peu de chose, mais encore nous sommes trop heureux, et le bon Dieu est bien bon.
Je ne saurais vous dire combien cette audience a été pénible. Nous avons été insultés de la façon la plus dure par l'avocat général '', moi surtout. Il m'a traité d'impie; les avocats ont été pitoyables,
1. Le II mai i844i "» mois tle prison et trois mille francs d'amende pour chacun des accusés.