‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 8 sur 132 · I. Univers des a et 3 septembre · texte numérisé non relu

I. Univers des a et 3 septembre

voi de cet enfant plongerait dans la désolation. Je tiens immensément à éviter ce malheur. J'ai fait connaissance avec la mère B...^ il y a deux ans, dans la plus terrible angoisse que j'aie éprouvée de ma vie.

Mon père venait d'expirer, je priais à son lit de mort, et cette pauvre femme passa avec moi la nuit en prières. Presque autant que moi, c'était un père qu'elle avait à pleurer. Sollicitez votre digne ami et confrère pour qu'il redouble de tendresse et de vigilance. Si le petit B... est chassé de Mettray, on le jettera dans quelque fabrique, et Dieu sait où et comment l'infortuné s'en ira mourir. Il a été mal élevé, ce n'est pas sa faute; il a vécu parmi les gens qui sont au-dessous de la brute, et son père même est un de ces hommes-là. Vous ne pouvez vous imaginer à quel degré d'abjection est descendue la misérai3le et irréligieuse population de Bercy.

Ma situation est toujours la même, très cher ami, assez brillante en apparence, pleine d'incertitude et de tristesse au fond. Je n'ai point encore placé mon frère*. J'ai d'affreuses tentations de découragement. Yos prières me sont bien indispensables. Si de meilleurs que moi n'élevaient point leurs mains vers le ciel, je serais vaincu.

Vous avez, je le vois, lu dans les journaux que j'étais chargé de la direction politique du Messager. C'est un conte imaginé sans doute à cause de mes attributions dans les bureaux de l'Intérieur, où je suis,

I. J'étais rentré à Paris, et je collaborais à la correspondance ministérielle des journaux de province. Mon frère désirait pour moi quelque chose de plus sûr, et voulait me caser dans l'administratioi).

66 CORRESPONnWCK DE LOUIS VEUILLOT.

(.^11 eil'el, sous-c/ief du l)nreaiides aliénés, circonstance qui leur aura paru plaisante. Je n'ai point voulu leur faire l'honneur de réclamer contre ces sottises, quoiqu'elles m'aient nui auprès de beaucoup de gens. Je n'ai point, je ne veux point avoir de position politique, surtout dans les journaux. J'ai seulement consenti, dans le désir de servir mon frère plutôt que par goût, à être attaché à M. Guizot, que je connais et que j 'estime particulièrement. Je fais dans de rares occasions quelques rédactions que l'on m'indique; mais je n'en ai ni n'en accepte la responsabilité, et je ne parais pas au journal. Non que je désapprouve le ministère : il fait ce que veut la plus implacable nécessité; il rend de grands services, je ne dis pas à l'avenir, mais au moment. D'autres compromettraient le présent et l'avenir. Pour bien faire, il faudrait être catholique, et bon catholique. Mais avant qu'il y ait un ministère catholique, il se passera du temps, et la justice de Dieu aura bien des choses à frapper dans notre malheureux })ays.

Très cher ami, je ne veux pas vous taire que votre lettre m'a fait grand bien. Je suis heureux de me sentir aimé par vous dans ce pays où je ne connais personne. Il m'est agréable de voir que vous recherchez mes pauvres essais et que vous les lisez avec plaisir. Il faut (|ue vous m'aimiez comme vous faites pour que CEpoiue imai^iiiaïre^ si éloignée de vos austères lectures et de vos giaves pensées, vous ait attaché un instant. Mais je me suis donc bien mal déguisé, qu'on m'aitsi lacilement reconnu? Amour-propre d'auteur à part, je ne crois pas que ma bienveillante lectrice, Mlle

de la "Valette, n'ait que le don de perspicacité ordinaire ; et, puisqu'elle a percé le voile du pseudonyme, j'en suis plus flatté pour elle que pour moi. Bien des gens qui font métier de juger et de connaître, n'ont pas si facilement deviné. Je vous rends grâce des bons sentiments que j'excite autour de vous. Si vous le jugez convenable, présentez mes respects à cet excellent petit monde : il est impossible que vos amis ne soient pas un peu les miens.

Rassurez-vous, du reste, sur ce que vous appelez la triste réalité de ï Epouse imaginaire. Il n'v a de réel dans tout cela qu'une circonstance en l'air et le portrait que je fais de moi-même, encore est-il bien un peu flatté ! Cette aventure n'a rien laissé dans mon cœur; à peine en demeure-t-il quelque chose dans mon souvenir.

Puisque vous avez la faiblesse d'aimer tant le Louis Veuillot, je vous enverrai prochainement un petit recueil de morceaux détachés, insérés dans le Correspondant et dans les Branches d'oVwier.^ dont j'ai fait tirer à part une quinzaine d'exemplaires. Bon ou mauvais, ne regardez pas à l'ouvrage, n'yvoyez qu'une preuve de ma tendre afïéction.

Je vous enverrai de même tout ce que je ferai: ne vous donnez plus la peine d'acheter ces futilités-là, donnez à vos pauvres ce qu'elles auraient coûté. Tout à vous en Notrc-Seigneur.

A M. L'ARBÉ H. UELOR.

(.8.io).

Monsieur l'abbi';,

Vous avez du recevoir de mon libraire une réponse au sujet de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire dernièrement. IMon libraire étant seul et entier propriétaire des livres que j'ai publiés, c'est a lui de voir à quel prix il faut les céder; comme il est fort bon chrétien, je ne doute pas qu'il ne vous fasse avec plaisir la plus grande diminution possible. Quant à moi, je voudrais les donner pour rien à ceux qui, comme vous, monsieur l'abbé, les destinent à une forte et bonne œuvre; mais, pour les pouvoir donner, il faut que je les achète moi-même, et c'est ce que ma bourse ne me permet pas souvent. Je ne suis, malheureusement pour mon cœur, qu'un ouvrier, j'ai besoin de ma journée pour vivre.

Je suis infiniment touché des choses aimables et bienveillantes que vous me dites et j'ai béni le bon Dieu du fond de mon cœur, de ce que mes pauvres écrits ont pu faire quelque bien. J'oserai presque dire que la Providence me devait cette joie, je n'ai travaillé que pour l'obtenir et c'est dans le même but que je tra> aillerai toute ma vie avec la grâce de Dieu.

C'est pourquoi, monsieur l'abbé, je me recommande à vos prières. Quand vous aurez reçu cette lettre, dai-

CORRESPONDA.NCE DE LOUIS VEUILf.O r. 69

gnez à l'aulel vous ressouvenir de moi, et rappelez à notre bon maître les besoins de mon cœur, afin (jue, son esprit étant avec moi, je ne perde jamais de vue l'humble et constant usage des facultés qu'il m'a données pour l'accomplissement de devoirs négligés trop longtemps.

J'ai l'honneur d'être, monsieur l'abbé, votre très humble et très obéissant serviteur*.

Louis Veuillot.

I. M. l'abbé H. Delor, aujourd'hui et depuis de longues années curé de Saint-Pierre de Limoges, est resté, à partir de celte lettre, en correspondance avec Louis Veuillot qui le comptait parmi ses plus sûrs et plus affectueux amis.

En février 1841 mon frère partit pour l'Alge'rie, J'étais alors employé au ministère de l'intérieur.

On a souvent dit que Louis (it ce voyage comme secrétaire particulier du général Bugeaud, qui venait d'être nommé gouverneur général. C'est une erreur. Il aimait beaucoup le général Bugeaud, dont il était très aimé; mais il le trouvait trop autoritaire et trop fantasque pour accepter d'être absolument sous ses ordres. Le général avait demandé au président du conseil, M. Guizot, de lui donner Veuillot pendant quelques mois, pour l'aider dans ses écritures, disait-il, et aussi pour prendre des notes et armer le gouvernement en vue des débats de la tribune et de la presse. M. Guizot y avait consenti avec empressement. Louis conserva son emploi au ministère ; il était le connnensal du gouverneur général de l'Algérie, il se trouvait en partie sous ses ordres, mais il n'en recevait aucun traitement. Ils ne furent pas toujours d'accord. Je dirai pourquoi dans sa vie.

Mon frère m'a beaucoup écrit de l'Algérie, mais je ne puis donner que très j)eu de chose de cette partie de sa correspondance. Lorsqu'il revint, je lui remis ses lettres, afin qu'il i)ût s'en servir jwur son livre : les Français en Algérie. Il les retoucha plus ou moins et en fit des chapitres. La première, celle qu'il m'écrivit avant de s'embarquer et où il me catéchisait discrètement, car je n'étais pas encore chrétien, a par exception, à cause même de son caractère, été conservée presque textuellement. Je la reprends dans les Français en Algérie. Je puis, du reste, combler en partie cette lacune de sa Correspondance |)ar des lettres adressées à M. Edmond Leclerc, secrétaire particulier du ministre de l'intérieur, M. Duchatel.

De toutes les lettres que Louis m'écrivit d'Alger, il en est une que je regrette particulièrement: c'est sa réponse au billet très court, je crois, j)ar lecpicl je lui annonçais, quchpies semaines après son départ, que le R. P. Varin était venu chez moi le vendredi saint, à & heures dU matin, m'avait trouvé au lit lisant un roman de Balzac ou de Sand, et m'avait décidé à aller le jour même à confesse.

A M EUGÈNE VEUILLOT

Toulon, iS février 1841.

Cher frère, tu lis dans les journaux qu'il y a eu de grandes tempêtes sur la Méditerranée, et je me trouve dans la ridicule nécessité de te rassurer. Nous jouissons du plus beau temps que tu puisses rêver. Aux portes de Toulon, présentement, les amandiers sont en fleur, les orangers en fruit, les champs en herbe, et il fait très chaud sur le port. Notre traversée sera de deux jours. C'est le capitaine Laederic, un des meilleurs çaporiers (je ne sais si le mot est français, il faut qu'il le devienne) de la marine royale, qui nous mène sur son bâtiment renommé. Cette marine à vapeur est un véritable pont jeté entre Toulon et Alger. Lorsque l'on songe qu'il suffit de deux jours pour aborder de France en Afrique, il faut conclure que les derniers jours de Tislamisme sont venus, du moins sur tout le littoral de la Méditerranée, que les chrétiens appelleront à leur tour mare nostrum. Voilà comment Fulton, qui probablement ne s'en doutait guère, a plus efficacement servi l'É^angile que son compatriote Richard Cœur de Lion. Je ne sais quelle fut la croyance de cet inventeur. J'espère pour lui qu'il était bon chrétien; mais il aurait été hérétique ou athée, que cela n'empêcherait pas le bon Dieu d'utiliser sa machine. Elle est au service des catholiques ; et, bien que ceux-ci ne se pressent

pas d'en user pour la foi, Ui verras que ce sera là le résultat final. Rien ne mo console et ne me réjouit autant que ce spectacle de toutes les entreprises et de toutes les puissances humaines, toujours forcées de contribuer à l'avancement de l'Evangile et à la gloire de Dieu. Quand notre vue sera nette; quand, délivrés de ce corps de mort qui nous attache maintenant à la terre par tant et de si déplorables liens, nous contemplerons les plans divins dans toute leur étendue, ce que nous savons actuellement par la foi, nous le saurons par l'évidence, et nous admirerons comment le monde, en dépit de ses criminels desseins, n'a jamais pu sortir de l'ordre sans y rentrer aussitôt. Quel beau prologue aux merveilles de l'éternité !

Je nage ici dans un océan de satisfactions pures, et cependant tout m'y rappelle une époque malheureuse. Je visitai ces pays il y a trois ans, et je les parcourus ayant sur les yeux ce que l'on appelle le prisme enchanteur de la première jeunesse; mais je ne songeais pointa Dieu, et que de folies dans mon esprit! que de folies dans mon cœur! Pour quelques éclairs de je ne sais quelle joie furibonde, qui bientôt me faisaient honte, combien de noirs ennuis qu'il fallait traîner toujours ! Doutes sur ma destinée en ce monde et dans l'autre, doutes sur les principes les plus sacrés de la morale, mépris des hommes, mépris de moi-même, ténèbres de toutes parts. Je combattrai toute ma vie les incrédules, mais je ne leur rendrai jamais ce qu'ils m'ont fait souffrir de dix-huit à vingttrois ans. Ma raison, sans boussole et sans point d'ap-

pui, était le jouet des moindres accidents. Je ne connaissais plus ni le vrai ni le faux; ballotté en tout sens, et ne sachant à quoi me prendre, ne trouvant de repos que dans un sommeil làclie^ cherchant à dessein la nuit pour m'y plonger, le suprême efî'ort de ma sagesse était de haïr brutalement le monde et de blasphémer contre le Ciel. A présent il me semble que je vogue à pleines voiles dans la lumière^ et je m'y sens bien. Tout s'est ouvert à mon esprit. Je connais ma route, et je sais ce que je verrai quand j'aurai atteint les limites de l'horizon. Les hommes sont vraiment mes frères. Je les aime et je les plains, et il ne me viendrait jamais à la pensée d'en accuser un seul, si je n'espérais par là servir tous les autres et le servir lui-même. Les objets ont d'autres couleurs : ce qui était morne, est animé; là où je voyais le caprice du hasard, je vois un clair témoin de l'existence et de la puissance de Dieu. Il y a dans la nature une voix que j'entends, je sens au fond de mon âme d'inépuisables flots d'amour. Ah ! ce prisme de la jeunesse que je redoutais de voir briser, et dont je calculais avec angoisse le graduel affaiblissement, quel triste voile, quand je le compare à ce beau jour de la foi qui d'heure en heure et d'instant en instant éclaircit l'espace immense où il m'a conduit ! Je vois se dissiper en vaine fumée les plus ardus problèmes de mon ancienne ignorance. I^es portes d'airain, partout fermées sur moi, s'ouvrent d'elles-mêmes et disparaissent. J'ai le mot magique qui renverse les murailles du monde invisible et triomphe des monstres de l'esprit. Cette mer que je regarde, m'of-

Ik CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

frit la stérile peinture de mon inquiétude éternelle ; aujourd'hui elle est le beau miroir, la sereine image de ma profonde paiv : mon âme peut, comme elle, porter sans elfort les pesants fardeauv de la vie, et les regarder passer avec cette indifférence qui ne s'émeut ni d'envie, ni de colère; une ombre légère peut la traverser un instant, mais cette ombre ne sera jamais qu'une tache dans son immensité, qui réfléchit le ciel; elle sera troublée par l'orage, mais elle retrouvera la paix, et il ne restera nulle trace de l'orage.

Je t'avoue que, depuis que je suis chrétien, je ne sais j)lus ce que c'est que craindre un événement quelconque, pourvu que je n'aie pas sur la conscience de trop gros péchés. Je ne me défends pas d'éprouver, en quelques circonstances extraordinaires et périlleuses, une certaine inquiétude, naturelle à toute créature ; mais cette inquiétude elle-même ne résiste pas à deux minutes de réflexion. Le Dieu que j'adore et qui me protège, règne sur la mer aussi bien que sur la terre, parmi les champs de bataille aussi bien que dans nos rues et dans nos maisons. Il peut toujours nous laisser la vie ou nous la prendre, il est toutpuissant toujours et partout, et la mort n'est pas plus à craindre en un lieu qu'en un autre; elle n'est inévitable qu'en vertu de ses lois, elle ne frappe pas avant qu'il l'ait voulu. Il suffit de penser à la fragilité de l'existence pour acquérir la certitude qu'on ne l'a conservée jusqu'au moment où l'on est parvenu, que grâce à une succession de miracles qui peut durer encore longtemps.

Un officier à qui je parlais ainsi, prétendit que j'é-

tais fataliste. Un mot est bientôt prononcé, et l'accusation de fatalisme est volontiers portée contre les chrétiens par des gens de bien^ qui du reste sont pleins de sympathie pour les dogmes mahométans. Je répondis à mon officier que nous ne nous soumettions pas à l'arrêt d'un stupideet irrévocable destin, mais à l'arrêt d'un Dieu souverainement bon et sage. « J'ai connu^ poursuivit-il, des musulmans qui l'entendent ainsi. — Eh bien ! repris-je, ces musulmans ont raison. Faut-il que nous nous abstenions de prier Dieu, parce qu'ils le prient? Vous trouverez chez eux beaucoup de choses qui sont chez nous, puisque Mahomet a pillé l'Evangile. — Cependant, continua l'officier, on vous voit tout comme d'autres prendre soin d'éviter le danger et de préserver votre vie : pourquoi, si vous pensez que Dieu se charge d'y pourvoir? — Nous croyons aussi, lui dis-je, que Dieu sera fidèle à la promesse qu'il a faite de nous nourrir; et cependant, tous les ans, avec beaucoup de peine, nous labourons et nous ensemençons la terre: pourquoi? C'est que nous avons une intelligence et des forces dont nous devons user. Dieu nous a donné la vie, donc elle est bonne; nous l'avons reçue pour l'user aux emplois auxquels il l'a destinée : il veut que nous la défendions, comme il veut que nous cultivions notre champ. Cependant c'est lui qui fertilise les champs et qui conserve la vie, et nous savons d'avance qu'il ne l'éteindra qu'à l'heure marquée par sa miséricorde ; sur ce point il juge] souvent autrement que nous, mais toujours mieux que nous. Cette petite difficulté éclaircie, je demandai à mon

76 CORRFSPO\n\NCK DE LOUIS VFUIM-OT.

tour à l'ollicier de me dé(inir le courage. Il réflécliit un peu, prcleudaul (|ue celle définiliou u'clail pas l'aflaire d'un mol ni d'une phrase, quoiqu'il eût vu dans sa vie beaucoup d'hommes courageux et beaucouj) d'exemples de courage. « T^e courage, me dit-il enlin^ c'est la force, c'est l'ambition, c'est la colère, c'est la brutalité, c'est l'eau-de-vie, c'est la vanité, c'est le délire, c'est la [)eur, c'est même le courage. — Un homme, poursuivis-je, qui n'ailionterait pas le danger par goût naturel, mais qui ne le fuirait pas parce qu'il aurait la conliance que Dieu saura bien le défendre, etqui n'aurait besoin d'ailleurs ni de vanité, ni d'ambition, nide colère, ni d'eau-de-vie, lejugeriezvous courageux? — Oui, dit-il. — Et si cet homme, qui se contentait de ne pas fuir le danger, venait à le chercher par ol3éissance et pour remplir son devoir? — Très courageux. — Et si, son devoir étant rempli, cet homme savait se consoler dans la défaite, supporter paisiblement son alfront, son malheur, dire que Dieu l'a voulu ainsi, et que Dieu est juste, et par conséquent bénir Dieu? — Courage de premier choix, courage admirable, vrai courage! — Connaissez-vous ])eaucoup d'hommes, lieutenant, qui aient ce couragelà? — Franchement; non! — Eh bien ! mon oflicier, je vous adirme que sur dix chrétiens, hommes ou femmes, vous en trouverez au moins neuf capables de faire preuve de cette dernière espèce décourage; mais il faut choisir parmi ceux qui sont exacts à dire leurs patenôtres, w

Il me déclara qu'aussitôt notre arrivée en Algérie, il me proclamerait brave sur toute la ligne, et nous

allâmes nous promener du côté de la mer en causant de nos futurs exploits^ c'est-à-dire, des siens, car il se promet de faire mille prouesses où je ne prétends en aucune manière. Ces militaires sont en général d'excellents cœurs. Ils ne paraissent guère meilleurs chrétiens que nos bourgeois, et c'est dommage, car ils ont l'esprit plus droit, plus simple, et l'âme incomparablement plus généreuse. Ils mènent la vie rude et sobre des moines; dévoués comme eux, ils obéissent comme eux jusqu'au mépris de la vie. Pourquoi n'ontils pas la même foi? Ln militaire chrétien, cela me paraît une des formes idéales de la majesté humaine : aussi suis-je bien du goût de l'Eglise, qui a toujours eu une affection particulière, une sorte de tendresse maternelle pour les soldats. Ce n'est pas en vain qu'elle glorifie le Dieu des armées.

Nous partons. Sois exact à m'écrire. Fais-moi de ces lettres trop longues qu'on adresse aux voyageurs et aux exilés, qui prennent intérêt à tout. Songe que mon cœur est en vedette sur le bord de la mer africaine, et que tout ce qu'il verra de vous lui fera plaisir.

Louis Yeuillot.

A M. EDMOND LECLERC

18 lévrier 18 il.

Cher Ed ben L., Toulon, d où je vous écris présentement, et don je

78 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOr.

VOUS envoie un paquet pour mon frère, est un lieu près duquel les amandiers sont en fleur, les orangers en fruit, les champs en herbe. Nous quittons ce séjour de délices, qui pue d'ailleurs beaucoup, vendredi prochain, et le cœur très allègre, parce que nous avons quelque part de très bons protecteurs et que le ciel est au fond des ondes comme au plus haut des airs. Adieu. Je vous aime véritablement de tout mon cœur, et je vous engage bien h me le rendre un peu. Toujours des tendresses à JNhdlac. Il n'y a personne qu'on soit plus disposé à chérir, lorsque l'on ne voit pas ses huissiers.

SCHEIK EL VeUILLOT.

A M. EDMOND LECLERC

Alger, i9marsi84i.

Merci mille fois, mon cher Leclerc, de vos sollicitudes sur le sort de mes lettres. Il faudrait que j'eusse bien du guignon pour qu'il s'en perdît une, quand vous êtes là pour veiller sur leur passage. Après, je me soucie des retards comme de rien, pourvu que je les aie écrites à temps. Jamais je ne me révolutionne contre les forces majeures.

Je suis trop l'ami de Masson pour m'affliger de ce qui lui arrive; seulement, c'est un an trop tôt. Mais cependant qu'il se marie : le voilà préfet \

I. M. Léon Masson, protégr do AI. de Montalivet, avait été à /a

Ah ! que le Cassagiiac est superbe ! Ah ! que Gérard de Nerval a été admirablement rcclaniéJ Ah! que vous êtes drôles la-bas, allez ! mais dans le fait, nous nous permettons parfois d'être assez drôles ici. Conclusion : la vie de l'homme est plus triste à mesure qu'elle est plus divertissante. N'oubliez pas de m'apprendre la mort de Briudeau et de quoi il sera mort ^

Tout à vous, Louis Veuillot.

Eh bien, vous disiez vrai : je me fais faire un uniforme. Vous souvenez-vous d'avoir rendu cet oracle "?

Je vous remercie de vos enveloppes et vous les retourne : un bienfait n'est jamais perdu.

A M. EDMOND LECLERC

Alger, 23 mars 184 1.

« A TOI, Leclerc de Normandie », Il faut me voir galopant sur un cheval arabe et sous

charte de i83o avec mon frère. Il fut nommé sous-préfet, puis préfet.

1. Directeur-gérant de la Charte de i83o, dont Nestor Roqueplan était rédacteur en chef.

2. Mon frère voulait prendre part à une expédition militaire. Le général Bui^eaud et ses officiers furent d'avis qu'il ne pouvait accompagner l'état-major en pékui sans s'exposer à de grands ennuis de la part des soldats. Use donna un uniforme, et nomma son» clieval de guerre » .Tugurtha.

le ciel de l'Arabie. Les palmiers de la Bouzaréag sont le terme de ma course : Jiigurllia m'y porte d'un pied rapide, et la poussière qu'il soulève, n'ayant pour nous suivre que l'aile trop lente du vent, reste loin derrière nous. L'aloès nous regarde passer, les haies de cactus nous sont de faibles obstacles. Sur l'amandier, le fruit succède à la (leur, le citronnier est chargé de lingots d'or, et dans la sombre verdure de l'oranger élincellent des étoiles d'argent. Qui dira combien de suaves odeurs embaument la campagne ? qui peindra ce nuage de fumée l)leuâtre qui semble planer sur le tronc des oliviers? qui saura vanter la grâce noble et touchante du saule pleureur?

Bientôt vont chanter les rossignols, mais bientôt aussi va retentir le clairon de guerre. Par ces beaux chemins que je parcours, Jugurtha me portera vers les champs de bataille, et je n'entendrai point chanter les rossignols. Si, maintenant que j'ai les roses, les résédas, les fleurs d'oranger, vous avez la boue, quand vous aurez les lilas, j'aurai la soif des courses arides, les feux du jour, les rosées de la nuit; on vous ouvrira les Tuileries, on m'ouvrira le désert; sous vos pas fleuriront les marguerites, sur les miens se rencontreront les têtes coupées; on vous adressera des sourires, on me lâchera des coups de fusil ; et ainsi, d'avril en mai, à mon tour, j'aurai ces giboulées de mars dont vous jouissez maintenant, qui sont de neige et de pluie j)onr vous, qui seront pour moi de balles sifflantes et de rayons de feu. Je n'aurai certainement pas le courage du lion, mais je tâcherai bien d'avoir la prudence du serpent. Rester sur un champ

de bataille entre l'Oued-Sedni et l'Oued-Fadah, seraitce, je vous le demande, une aventure raisonnable pour un sous-chef de bureau ? C'est déjà bien d'avoir un cheval arabe.

Je vous aime beaucoup ; je veux que vous me disiez que vous en êtes très sûr. Il n'est pas nécessaire que vos paquets soient envoyés du ministère de la guerre; qu'ils soient revêtus d'un de ces beaux cachets que vous faites si bien, et ils m'arriveront tout droit.

Votre dévoué,

Louis Veuillot.

La ci-jointe pour Mallac est d'affaires et très expressément recommandée à vos soins. Remeltez-la-lui, s'il vous plaît, vous-même; qu'il n'y ait pas de «cher ami )) qui tienne, et faites-la-lui lire sous vos yeux, et qu'elle ne traîne pas comme s'il ne s'agissait que de compromettre cent députés.

A M. EDMOND LECLERC

Alger, fin mars 1841.

Mon cher ami, je m'en vais en guerre, je pars demain aveccegrand sabre qui depuis un mois me préoccupe tant. Je vais pendant quinze ou vingt jours bien

m'amuser à coucher par terre toutes les nuits et à marcher au soleil tousles jours, je mangerai n'importe quoi, je dormirai n'importe comment. S'il pleut, je serai mouillé; s'il ne pleut pas, je serai poudré ; si je suis malade, je ne serai pas soigné, et si je reçois des coups de fusil, je les garderai. Je vous répète que j'aurai de l'agrément pendant un bon quart d'heure, au moment du retour. Je suis d'autant plus heureux de partir, que nous attendons l'auteur de Naissance et Génie j dont la présence ici me fait plus peur que tout ce que je puis rencontrer là-bas ^

Adieu, très cher Leclerc. Bien des choses à Mallac. Je serais heureux de me recommander à vos prières; je me recommande toujours à votre bon souvenir.

A M. EDMOND LECLERC

Alger, avril 1841.

Mon bon Leclerc, vous recevrez en même temps que cette lettre un gros paquet si artistemcnt ficelé, que je ne veux pas le défaire pour y introduire la présente. Pour lors, je voudrais bien vous voir, et voici qu'il passe par le ciel d'Afrique bien des nuages gonflés des soupirs que je pousse vers le pays. Ah ! chien de chien, que je suis Français ! A présent que

I. M***, auditeur, je crois, au conseil d'Etat et un peu homme de lettres. 11 avait une mission de je ik sais quel ministiie.

j'ai fait une campagne, que je sais mon Alger par cœur, il me tarde bien d'avoir vu Oran, Bône, etc., pour commencer à finir. Je présume que vous en êtes aux lilas; nous en sommes à la poussière, et les lilas sont passés. J'avais bien à Blidali des bois d'orangers en fleur, des cours tapissées de rosiers en fleur, des haies d'aubépine en fleur; mais je n'ai plus tout cela, et mon frère, et Leclerc, et le bureau de r Univers, et Mallac, et trente-six mille millions de milliards de balivernes que j'aime, ne se rencontrent point dans les rues d'Alger. 11 faudrait, pour me plaire ici, que j'y fusse missionnaire apostolique. Par malheur, on y parle deux langues qui n'ont point de mots pour la prédication : l'arabe et la troupière. Mon cher ami, je ne hais point le soldat, mais le sabre et le canon me font pitié comme deux pauvres machines; nous sommes habitués à nous servir d'armes plus terribles et à voir bien d'autres destructions : la mitraille est fade. Quand je lis ici mon cher Univers, j'enrage de n'être point en France pour dégainer contre M. Villemain, contre l'empereur de Russie, contre les journalistes, contre les vaudevillistes, contre les feuilletonistes. Voilà de la guerre : se battre contre les idées ! Je vous déclare que les moulins à vent de ce drôle de corps Michel Cervantes (ceci, je crois, sent assez son Roger de Beauvoir) sont un grand mythe, un mythe grand comme ça. (Je lève la main à la hauteur d'Esqiiiros*.)

I. Esquiros, qui est mort socialiste et quasiment liomnie \io\\tique, avait publié quelques articles littéraires clans ia Cnarte de i83o. Il était de très petite taille.

Il y avait dans un ravin, près du bois des oliviers, quelques mauvaises charognes d'Arabes tués l'avantveille, et au-dessus desquelles planaient les vautours. Sachez qu'un ennemi mort sent très mauvais, et Dieu vous préserve de passer par le champ de bataille où vous aurez triomphé l'avant-veille.

On a amputé sur le chemin un pauvre soldat et on a laissé là sa jambe : j'ai vu cette jambe, j'ai mangé de cette jambe pendant deux jours ; cette jambe m'a suivi fort loin, et quelquefois encore je la rencontre. Reprenez celte jambe, et rendez-moi ma patrie, ou je m'en vais vomir.

Je sais qu'il est agréable d'avoir bivouaqué sur l'Atlas; mais il n'est pas agréable d y recevoir la pluie pendant deux jours. Ah ! je vous le déclare, Leclerc, j'ai souhaité un parapluie, j'ai souhaité un omnibus, oui, un omnil)us, quand j'aurais dû y rencontrer un caniche et un boulanger.

Quand j'ai vu Médéah, il m'est venu une idée de m'en aller tout de suite en France et de me marier, pour n'être plus tenté de voyager.

J'ai souhaité d'être sous-préfet de Sancerre après Masson.

J'aurais lu V Evangile d'Esquiros;

Et si j'avais vu l'auteur de Naissance et Génie ^ je lui aurais dit : Monsieur, comment vous portezvous ?

Tout cela annonce un très prochain retour : vous ne serez plus condamné à ce métier de facteur que vous faites si obligeamment depuis tantôt deux mois; encore quelque patience, et un vapeur me jettera sur

la plage de Marseille, et je serai si contenl de vous revoir que je ne vous ennuierai pas trop. Votre dévoué,

A M. EDMOND LECLERC

Alger, 5 mai 1841.

Mon cher ami, vous avez vu dans le Journal des Débats un ragoût euvillier-fleurifique, dont je n'ai rien à vous dire, ne l'ayant pas lu, si ce n'est qu'il me dispense de toute cuisine africaine à servii* aux lecteurs de M. Bertin. Je n'en suis pas fâché. Ma sympathie pour cette besogne était petite, je craignais de mal faire : voilà mon orgueil paré d'un manteau de nécessité sous lequel il est inattaquable. Ce que j'aimerais, ce serait que M. Saint-Marc Girardin, dont la bonté m'a touché au dernier point, sût que j'en suis toujours reconnaissant. Vous vous chargerez de le lui dire, avec le même empressement, j'en suis sûr, que vous avez mis à me procurer une entrevue avec cet homme distingué *.

I. Mon frère devait adresser au Journal des Débats des lettres sur l'Algérie. M. Saint-Marc Girardin l'avait décidé à cette collaboration, qui lui allait si peu qu'il prit prétexte d'un article de 31. Cuviler-Fleury pour revenir sur son engagement.

Je VOUS assure que ma plume est mauvaise et que cela nuit à mon ortliograj)he. J'ai une pente à écrire hébreu.

Je vais vraisemblablement prolonger mon bail ici de quelques jours. Cette Afrique me tient au cœur, et je n'yvoudrais pas être venupourrien. Mais voyez-vous : heureux l'homme de la rue des Bourdonnais, s'il connaît son bonheur ! Je ne sais pas pourquoi, je me figure qu'il ne coule plus que de l'eau clarifiée dans les ruisseaux de Paris. Je me trompe [)robablement.

Confidentiel. J'ai écrit à M. Guizot une lettre de dix-sept pages, papier-ministre, sur l'Algérie. Dixsept pages, c'est bète, j'en conviens; mais j'y traitais de choses qui exigeaient ce développement, et devant ma conscience j'ai été concis. Je doute que M. Guizot m'écrive; il a autre chose à faire. Pourtant, je voudrais savoir s'il a parcouru ce gigantesque entrefilet et s'il en a manifesté quelque chose, comme à propos d'un premier brimborion de cette taille sur lequel m'eiit revenu un satisfecit. Vous êtes homme à savoir beaucoup de choses : ne pourrez-vous savoir cela ?

Allez donc de ce pas tout droit chez votre voisin, M. Duquene, et montrez-lui ce passage de ma lettre, où je vous prie de lui faire compliments sur compliments de ma part; je ne doute pas qu'il n'y soit sensible. Dites-lui que je ne lui souhaite pas de voir amputer une jambe en plein chemin, ni d'avoir à faire sauter son cheval par-dessus un régulier d'Abd-el- Kader qui reste ('tendu en travers du sentier, les mains dans sa cervelle. Bon M. Duquerre ! je le vois

CORRESPOXDANCE DE LOUIS VEUIELOT. 87

frémir. J'en ris^ mais il est certain que ces spectacleslà ne sont pas les plus agréables qu'on puisse avoir ^ Adieu, cher Leclerc. Je vous envoie une lettre pour Mallac.

Tout à vous.

Louis Veuillot.

A M. EDMOND LECLERC

Mozqhranna, djemark el Tany i256.

Mon cher ami, vous pensez bien que je n'ai rien à vous dire après l'effroyable paquet dont je vous ai assommé l'autre jour-; mais je n'ai pu apprendre par votre dernier petit mot que vous étiez assez malade pour qu'on vous défendît d'écrire, sans éprouvej" le besoin de vous en témoigner mon chagrin par n'importe quoi. Ce ne sera pas une lettre, si vous voulez, et vous voyez qu'il m'est tombé sous la plume un papier tout drôle. Je ne vous recommande pas de vous soigner : je sais que vous êtes en bonnes mains. Quoique je n'aie jamais reçu pour ma part que des soins de portières et autres gardes-malades embellis de cigares, qui m'auraient donné des

1. M. Duquerre dirigeait le bureau dépendant du cabinet du ministre.

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