‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 87 sur 132 · A MADAME R · texte numérisé non relu

A MADAME R

Paris, 4 octo])ie i865.

Madame et très chère amie,

Je me garderai bien de toucher à votre livre; et, si vous m'en croyez, vous-même n'y toucherez pas. Le

I. Madame R., auteur d Une Clirét'ientie à Rome^ a\ant été sollicitée par Louis Veiiillot de donner une deuxième édition tle ce livre, lui avait demandé de vouloir bien le corriger et y faire une préface.

j)iil)lic prononce qu'il est l)on; il s'y connaît: acceptons le jugement. J'avais prévu ce succès, sans le croire si rapide. Saint Pierre vous a donné un coup d'épaule: des coups de j)liime seraient superllus. Du reste, je nen vois pas la place. Oter une négligence par-ci par-là, serait souvent ôter une fleur. Dans les jardins bien arrangés, les Heurs doivent garder ralignement: c'est pour cela qu'on s'y ennuie. Vous en avez qui allongent la tète sur le sentier, d'autres qui poussent au beau milieu du sentier: horrible désordre! mais il plaît. Laissez tout cela. Laissez les fleurs où elles ont voulu venir, et ne prenez pas de lunettes bleues pour voiler l'éclat de vos yeux vers le ciel.

Quant à la préface, pourquoi voulez-vous prendre des béquifles, puisque vous marchez si bien toute seule? et quel avantage verriez-vous à ce que l'on supposât que je suis le principal auteur de votre livre?

Je n'ai qu'une chose à faire : c'est un petit compte rendu dans quelque journal. Je le ferai dès que j'aurai un peu de temps, pour saluer la seconde édition. En ce moment, je suis noyé dans l'encre d'imprimerie, et il faut ouvrir le robinet de l'autre encre, l'économie domestique exigeant impérieusement qu'un volume manuscrit scit livré vers le jour des Morts. Oh! que vous êtes heureuse d'être dans l'art sans toucher au métier! Vous avez épousé l'ange, et moi la cuisinière.

Adieu, Madame. Ayez toujours de l'amitié pour moi. C'est aujourd'hui que je me montre juge sévère et ami délicat. Dites à votre cher mari que je l'aime autant que vous, c'est-à-dire, autant que je vous aime :

il est clair que personne ne peut prétendre à l'aimer autant que vous l'aimez.

Louis Veuillot.

A M. A]\DRÉ LAFON.

Paris, 24 mai 1866.

Mon bien cher André,

Quoique fort occupé en ce moment, je ne veux pas laisser partir l'heureuse IMarie^ sans lui donner un mot pour toi. Il me semble que je dois arriver avec les autres, et que quelque chose manquerait au paquet des lettres de la famille, s'il n'y en avait pas une du plus vieil ami de la maison.

Je sais comme tu as bien pris ton noble et saint métier. J'en suis aussi heureux que ton père luimême ; je t'en félicite du même cœur. Je ne t'exhorte pas à persévérer, mon brave garçon : tu n'en as pas besoin. Tu iras jusqu'au sang, jusqu'à la mort. Tu as pris les armes comme les cardinaux reçoivent la pourpre, pour ne pas reculer. Il y aura bien quelques ennuis; mais qu'importe? Nous ne recevons pas le baptême pour notre plaisir, et tu ne t'es pas engagé dans cette milice pour dormir sur les roses. Souviens-toi du caillou dans le soulier. On va au ciel avec un caillou dans le soulier. Le petit sacrifice de

I. Mlle IMarie Lafon, sœur d'André; elle allait à Rome, où son frère servait dans les zouaves pontificaux.

tous les instants, l'obscur petit sacrifice des petites joies et des petites aises de ce monde, est le plus grand de tous les sacrifices, lorsqu'il est soutenu et renouvelé avec un j)lein consentement du cœur. C'est là le dernier comble de la grandeur humaine. Notre-Seigneur nous en a doimé la leçon et l'exemple en montant au Calvaire par le plus long, à pied, pieds nus, par le soleil, par la poussière, par les ronces et par les cailloux. Le monde ne vit que de la vertu des humbles et des obscurs qui s'immolent ainsi. Il y a la même différence entre ces petits et les éclatants, qu'entre le fantassin, qui est la force de l'armée, et le grand gaillard emplumé qui conduit la musique. Ainsi, remercie le bon Dieu qui t'a fait soldat, et loue-le dans le fond de ton cœur de ne t'avoir fait que soldat; ce qui, d'ailleurs, ne t'empêchera nullement de devenir capitaine, s'il le juge à propos. Mais, comme l'essentiel est d'être bon soldat, tu seras alors d'autant meilleur capitaine que tu auras été plus humble soldat. Que je voudrais être à ta place, mon cher André ! et que je donnerais avec plaisir mon papier et mes plumes pour un bon mousquet, que je manœuvrerais au commandement de ton caporal! Je ne vois rien de préférable à ton sort présent. Tu donnes ta jeunesse, tu oŒres ta vie pour l'Eglise, c'est-à-dire, pour Ion Dieu, pour ta mère, j)ourton père et tes frères, pour tout le genre humain. Rien de plus n'est possible, suivant la parole même de Notre-Seigneur. Tes parents et amis sont fiers de toi. Ta mère suivant la chair se réjouit, parce qu'elle a mis un homme au monde; ton brave père s'encourage à tra-

vailier en regardant ton portrait et celui de ton frère îe bénédictin^ tonjonrs placés sous ses yeux. Tu es la consolation et le juste orgueil de ces bons et grands cœurs; et, pour ta part, conservant riiumilité chrétienne et accroissant en ton âme la grâce du Christ, tu donnes au monde l'exemple dont il a le plus besoin. Quand tu sauras mieux ce que c'est que la vie, cher enfant, et quand tu verras quel usage la plupart des hommes ont fait de ces belles années que tu as le privilège d'ofï'rir à Dieu, combien tu te réjouiras des petites amertumes que tu peux avoir à subir maintenant ! Tu trouveras qu'il n y en a pas eu assez. Adieu. Je t embrasse. Salue pour moi notre ami Guillemin et les autres que je connais. Prie pour moi.

Louis Veuillot.

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