‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 60 sur 91 · Le duc Decazes · texte numérisé non relu

Le duc Decazes

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anonymes, et on soupçonne un parti d'entretenir son effroi pour obtenir le pouvoir; car il est certain que ce parti est mécontent des ministres, et qu'il ne les trouve point assez décidés.

Enfin, ma dernière nouvelle est que M. le duc d'Orléans a dit à un homme digne de foi, qu'il lui avait été fait des propositions qu'il avait refusées, décidé qu'il était à soutenir ceci, tant qu'il se pourrait.

Mardi 18 avril.

On recommence à s'occuper du procès de Louvel, qui aura lieu bientôt. Bien des gens pensent que le gouvernement a eu tort de lui donner la solennité de la Chambre des pairs. Le caractère bizarre et ferme de cet homme, le singulier mélange des qualités qui le composent, son calme après un pareil crime, la certitude qu'il conserve d'avoir rempli son devoir en donnant une leçon aux rois qui se servent du secours de l'étranger, tout cela jettera sur lui je ne sais quel intérêt dont peut-être les factions profiteront. M. de Bastard, convaincu que cet homme ne lisait rien et que la licence de la Presse n'a été pour rien dans son délire, se fait un

devoir de le dire. Il y a, dans le côté gauche de la Chambre des pairs, des hommes qui le crieront bien haut, et il restera au ministère d'avoir demandé des lois à propos d'un crime que n'ont point causé les abus contre lesquels ils réclament. Ces abus n'en existaient pas moins, mais on trouve qu'il n'eût pas fallu les lier à l'assassinat. Dans la disposition de l'opposition, elle ne laissera point tomber à terre un tel fait.

Je t'enverrai avec cette lettre un nouvel ouvrage de l'abbé de Pradt^ qui est infatigable. Il y a de bonnes choses dans ce livre, il y en a de hardies, il y en a à notre adresse. Le chapitre sur les militaires m'a paru insidieux et habile. Yillemain me disait aujourd'hui qu'il avait rencontré ce prélat, qui lui avait paru animé encore plus que son livre, et disait : t Tout ce carrosse-ci est diablement embourbé ! Hais, si on m'y attelait, je crois que je le tirerais d'affaire. — Et avec qui vous atteler? reprenait Yillemain. Est-ce avec M. de Talleyrand? — Oh! pour cela, non, reprend l'autre. Quelle rosse!»

1 . L'abbé de Pradt venait de publier une brochure sur les élections pour laquelle il fut poursuivi devant la cour d'assises et acquitté.

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J'ai dtné chez Guizot avec Yillcmain, et M. CousinS qui m'a paru une représentation vivante de l'opinion la plus égarée, et la plus populaire malheureusement. L'étendue de son esprit, sa réputation méritée de science, lui donnent une grande influence sur une nombreuse jeunesse qui, dit-il, pense comme lui. Il s'est disputé avec chaleur contre Guizot, qui m'a semblé sur le terrain de la raison, et ce Cousin, avec une grande vivacité et une ardeur passionnée, traitait Guizot comme uu ultra. Il ne dissimulait, pas, au reste, que ses opinions étaient celles d'une multitude d'hommes animés et agissants. Benjamin Constant lui parait le premier homme de France, la révolution d'Es-

1. M. Cousin, âgé de vingt-huit ans, était déjà en possession d'une grande renommée. Il avait suppléé M. Royer-Gollard à la Sorbonne, comme professeur de philosophie, de 1815 à 1817; il avait fait son premier voyage en Allemagne, et exposait à ses auditeurs la philosophie de Kant. Il était alors, dil-on, fort semblable à ce que nous Tavons vu plus tard et pendant tant d'années, mobile, exagéré, cherchant l'effet, aimant à surprendre, exlrôme en tout, plutôt par système que par passion, avec une verve, un esprit et une éloquence incomparables. Ceux qui Tout connu, même en ses dernières années, le retrouveront dans le portrait que ma grand*mère trace de lui. Mon père se souvenait que, dans cette conversation , le nom de Tenipereur ayant été prononcé, il avait dit : « Bonaparte!... Je l'ai vu faire aux Centjours ! Bonaparte était un paresseux. » Ses auditeurs, en avaient été un peu abasourdis.

pagne le modèle des révolutions : « Soyez sûrs, nous disait- il encore, qu'il n*y a pas en France une école de quelque science que ce soit où on ne pense comme moi. > Cet homme est distingué, ardent, austère, de très bonne foi, plein de qualités estimables. Je le considérais avec attention et émotion, et je déplorais, à part moi, l'abus de cet égarement des idées les plus pures, cependant, dans leur source. Guizot et Charles débattaient avec lui les questions les plus sérieuses d'ordre social, et déployaient une extrême supériorité; mais, toutes les fois qu'ils abordaient la nécessité de fortifier le gouvernement, ils apparaissaient à cet esprit ardent comme des suppôts du despotisme. Cette discussion m'a fortement remuée, comme symptôme du temps. C'est en sortant de ce dîner, où il n'avait pas été question de ce qui se passait à la Chambre, parce que nous n'en savions rien, que j'ai fait des visites dans des maisons différentes, et que j'ai entendu des paroles diverses, ou violentes, ou effrayées sur la loi et la séance. Vraiment, je ne vois pas comment on fera du repos avec ce qui se passe.

Hier soir, je voyais un homme de beaucoup d'esprit, qui a vu la Révolution, dont les opinions poa-

chent plutôt vers la droite que vers la gauche, mais qui prétend connaître l'état de la France, et qui me disait : c Madame, j'ai été actif dans quelques troubles civils, et je ne juge point des succès par les approbations de salons. M. Pasquier est votre cousin ; vous faites son éloge, et vous avez raison sur quelques points. Mais dites-lui que, quoique je ne sois point un poltron, je ne voudrais pas me charger de la responsablité à l'égard de tout un pays, de lui faire adopter une constitution nouvelle, à l'aide d'une quinzaine de voix trop évidemment gagnées. Il est rare que celui qui dirige une pareille entreprise n'y périsse pas. » Gomme il y avait du monde dans la chambre où j'étais, je n'ai pas osé demander à celte personne ce qu'elle croyait qu'on eût pu faire; mais la tournure comme prophétique de sa parole m'a, je le l'avoue, fait un peu peur. Il se prépare des discours forts à l'occasion de la pétition de M. Madier do Montjau; cependant le côté droit est déterminé à ne point répondre. Sur la pétition de M. de Montjau, M. de Sainte-Aulaire prendra la parole, et doit dénoncer, dit-on, une direction souterraine et secrète. Le bruit se répand beaucoup que M. de Sainte-Aulaire est autorisé par le roi, ce qui serait frappant, et que le

iU CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.

roi laisse voir qu'il n'approuve rien de ce qui se fait, et qu'il ne gouverne pas. Ce qui est certain, c'est qu'il a dit à M. de Sainté-Aulaire : t II n'y a dans ce château personne qui me considère et qui m'aime, et on ne perd pas une occasion de me le prouver. »

Lundi 24 avril.

Hier soir, j'étais chez madame de Labriche, et on y a apporté la nouvelle du départ de M. le duc d'Angoulême pour Lyon. On en tirait la conséquence qu'il était vrai qu'il y avait eu un petit mouvement à Lyon.

Il serait possible que, les départements de ce côté n'étant point animés d'un trop bon esprit, M. le duc d'Angoulême y allât tout bonnement pour faire tomber par sa présence certaines mauvaises préventions, et cela ne serait peut-être pas trop mal imaginé. Dans mon petit jugement, je crois en effet que les princes feraient bien de se montrer un peu. La douleur les a tenus longtemps renfermés dans les Tuileries, et ils ont besoin de raccoutumer les peuples à leur présence, et de prouver qu'ils ne cèdent pas à la crainte d'un danger, crainte après

tout malheureusement bien fondée. Mon Dieu, mon ami, que cela est triste ! Quels douloureux résultats de cet horrible assassinat I Le procès va commencer dans huit jours. Louvel ne veut point de défenseur; il dit : c Mon avocat entreprendrait de prouver que je suis fou, et, moi, je prouverais que je ne le suis pas. > Il y a ici bien des gens qui en veulent à M. de Bastard de ce qu'il ne trouve point de complices. Cette horrible affaire sera prise encore, je le parie, comme un moyen de discorde. Tout tourne en bile aux bilieux; heureusement qu'elle ne durera pas longtemps.

Nous allons avoir une quarantaine, et peut-être plus, de nominations militaires. On envoie dans les départements des inspecteurs commandants pour exercer une surveillance politique et militaire. On dit que c'est pour s'assurer des élections. Il y a parmi eux des aides de camp de Monsieur, le général Cambronne au beau travers, un amalgame un peu bizarre ; je ne sais pas trop bieiî toute cette affaire. On me paraît fort redouter l'organisation de Gouvion, et chercher à réparer les fautes qu'on dit qu'il a faites ; je n'ai pas là-dessus d'opinion ; car je ne sais pas trop le bon ou le mauvais de l'armée, et je comprends fort qu'on s'applique à la faire

fidèle. Ce qui me parait certain, c'est que les temps deviennent graves, et qu'il est plus impossible que jamais qu'on puisse décider d'avance qui a raison . Je ne te parle de tout ceci qu'en courant, parce que je m'ennuierais fort, et toi aussi, de te conter mille petites aigreurs politiques ou de société qui naissent de bien des petitesses, et qui dégoûtent à regarder. Les hommes, dans les temps de révolution, ne sont, par ma foi, pas trop beaux; et plus je vais, moins je comprends le plaisir qu'on a à se piquer et à échanger des injures qui ne font rien aux événements, et qui empêchent des rapprochements peut-être plus tard nécessaires. Paris n'est pas agréable à voir. Il me semble que je t'aime tous les jours davantage de la déplaisance que la sottise des autres m'inspire. Il y a ici trop de besoin de se blesser par la parole. Qui y regarderait bien verrait, je crois, qu'une grande partie de nos maux a été enfantée par cette vilaine manie.

Samedi 29 avril.

Tu verras par les journaux d'aujourd'hui, que la séance d'hier a été encore fort vive^ Le moment

1 . Dans cette séance da 28 avrils on avait discuté des pétitions

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est arrivé où tout va se dire à la tribune, et je crois que les ministres auront fort à faire. Je ne sais vraiment où une pareille lutte peut conduire. Voilà de grands noms lâchés; voilà des paroles qui doivent avoir des retentissements; tout cela ne m'étonne pas beaucoup. Le jour où Ton a fermé les journaux, il fallait s'attendre à ce qu'on prononcerait des pamphlets à la Chambre. Le côté gauche est, dit-on, déterminé à continuer cette tactique dénonciatrice jusqu'à la fin. Dans cette humeur, la discussion sur la loi d'élections ne peut manquer d'être fort violente, et, si la loi passe, elle tombera dans le pays avec une extrême impopularité. Je ne vois point trop de remède à tout cela ; de plus habiles en trouveront peut-être. Fiévée dit aux royalistes dans sa brochure : c Vous avez mis les Hbéraux sur le terrain de la raison ; vous leur avez donné des commodités qu'ils exploiteront. > Il se pourrait bien qu'il y eût du vrai à tout cela.

Le procès de Louvel aura lieu dans huit jours. On a peine à clore l'instruction, parce que, chaque

qui accusaient M. Decazes d'être l'auteur de tous les maux de la patrie, et des orateurs du côté gauche avaient dénoncé de nouvelles circulaires émanant d'un gouvernement royaliste occulte.

jour, il arrive des pauvretés de dénonciations qui retardent sans jeter aucune lumière. Bastard se conduit admirablement; il y porte un grand esprit d*équité. Quelquefois M. Ségnier le tracasse» en lui reprochant de trop désirer que Louvel n*aîl point de complices ; le chancelier apporte à cette affaire toute l'impartialité du magistrat. Mais ce qui est bien étrange, et pourtant qui s'explique par Tesprit de parti, et que je te confie sous le secret, c'est que deux fois, pendant la procédure, des dénonciateurs sont venus offrir la soi-disant preuve que M. Decazes avait trempé dans le complot. L'un était un homme très infime de la police d'autrefois, qui avait besoin de diner et qui a dit qu'il ne parlerait que si on lui donnait cinquante francs; l'autre annonçait une lettre de la propre main de M. Decazes. La haine a fait mettre de l'importance aux rôles de ces deux personnages; on a abusé de la douleur et de l'aversion de Monsieur; il a fait donner cinquante Trancs au premier; il a acheté dix mille francs celte prétendue lettre, qui s'est trouvée un faux assez grossièrement fait. Je tiens ce détail d'une personne sûre, et je n'en ai parlé à personne qu'à toi. La pauvre raison humaine est quelquefois bien peu de chose !

Dimanche 30 avril.

Yoici, mon ami, que les salons sont fort occupés d'un incident arrivé avant-hier, vers minuit, je crois. Deux hommes à cheval ont paru devant le guichet des Tuileries qui est du côté du pavillon Marsan; ils ont tiré tout à coup un énorme pétard. La sentinelle, le corps de garde, quelques personnes de ce quartier ont été effrayés; les deux hommes se sont échappé^ sans qu'on ait pu les arrêter. C'est à peu près ainsi que les choses se sont passées, du moins autant que j'ai pu le retenir, au milieu des paroles tenues toute la journée là-dessus. On en conclut qu'on a voulu effrayer madame la duehesse de Berry, pour lui faire faire une fausse couche. Mais tu remarqueras qu'elle loge là où logeait le duc de Berry avant son mariage; que sa chambre donne sur les Tuileries; qu'on a tiré si loin d'elle qu'on dit que le bruit de cette explosion n'est arrivé à son oreille que comme celui d'une porte qu'on fermerait trop fort, A présent, enattendantqu'il y ait quelque chose de clair dans tout cela, permis à toi de raisonner comme nous faisons. D'une part, il est reconnu

que Louvel n'a point de complices, et cela désole beaucoup de gens. Son procès va commencer. Dans la classe inférieure dupeuple, on ne sait ni ne croit guère qu'une femme accouche pour avoir entendu un bruit assez fort, mais éloigné ; dans la classe supérieure de l'opposition, quelques hommes dépravés pourraient bien tenter un crime, mais ils n'essayeraient guère une bêtise. Les voilà accumulant les dénonciations contre la Cour à la tribune, ils n'ont nul intérêt à faire une pareille tentative en coïncidence de leurs paroles. Les hommes accusés par les députés de la gauche n'ont-ils pas besoin de détourner l'attention, d'effrayer les princes, de créer des dangers? Enfln, on vent déplacer le général Defrance* pour le remplacer par M. de Bruges. Le roi s'y est déjà refusé deux fois, et hier le mot de beaucoup de royalistes, après cet événement, était celui-ci : c Voyez comme la police militaire est mal faite I » Enfîn, nous voyons dans les temps de discordes civiles, et particulièrement dans la Fronde, des feintes d'assassinat pour effrayer les partis. D'après tout cela, il est, je crois, permis d'hésiter un peu sur les auteurs de cette

1 . Le général Defrance commandait la première division militaire.

sottise, dont, quoi qu'il en soit, on va sans doute tenter de tirer parti.

Il me semble que, plus nous approchons de la discussion de la loi d'élection, plus nous nous embrouillons. On se remue de part et d'autre pour la soutenir ou l'attaquer, et les ministres sont à plaindre dans cette position mixte entre deux partis qui leur demandent raison de tout. M. Mole est allé à sept heures du matin chez Royer-Collard pour l'adoucir sur la loi, en lui disant : € Vous estimez le duc de Richelieu? Eh bien, par considération pour lui, attaquez la loi, mais ne la flétrissez point. > Royer lui a répondu : c Monsieur, c'est précisément ce que je ferai, parce qu'il faut la flétrir, à Et, après cette entrevue, se rendant à la Chambre et trouvant un assez bon nombre de députés réunis, il leur a dit : c La loi qu'on nous avait proposée et qu'on nous a retirée était de la débauche ; celle-ci est de la crapule. > Yoilà le résultat du sermon de M. Mole. Tu vois que les partis sont terriblement aigris.

Lundi 1*' mai.

Je ne sais, mon ami, si vous vous ferez un

Adt CORRESPONDANCE DE M. DE RÊHUSAT.

grand bruit en province de ce pétard; je ne vois point que les gens raisonnables y altachetit une grande importance. Je le reprends les deux homnaes à cheval qu'on m'avait contés, et qui ne sont point vrais. Chez ma sœur, hier, on disait que cela avait fait le bruit d'un petit coup de canon ; mais madame d'Arberg, qui loge au-dessus du passage Delorme, m'a dit qu'elle Tavait entendu, et avait pris ce brait pour celui d'un fusil qu'on décharge. La garde est sortie au moment de l'explosion, un assez grand nombre de personnes demeurant dans les maisons voisines, des passants se sont arrêtés; on n'a pu découvrir l'auteur de cette alerte au milieu de tout cela. Les débris du pétard se sont trouvés sous le guichet qui est vis-à-vis de la rue de l'Échelle. La société se perd dans les conjectures sur ce point; j'ai toujours en tête ma première idée, elle seule me parait vraisemblable '.

J'ai vu Klein chez sa belle-mère"; il m'a répété

1 . Les affaires de ce genre, assez nombreases, sont restées obscares. Ce qui jeta des doutes "^ur ces bizarres et insignifiants attentats qui furent poursuivis, c'est que Tune des explosions eut lieu dans le voisinage de la chambre de la duchesse de Borry, et qu'il fut prouvé que le tout 'avait été préparé par une de ses femmes, probablement avec son approbation.

â. Le général Klein et le général Lobau avaient épousé les deux filles de madame d'Arberg.

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