M. Decazes
difficile de prévoir une époque où sa position sera nécessairement caduque; mais elle serait alors enveloppée dans une révolution de choses et non de personnes, dans une nouvelle division des affaires qui, sans l'exclure, diminuerait ou déplacerait son influence. Du reste, il est fort décidé. Il voulait, hier, jeter le général Ramel à la tête de M. de Villèle. Mais il a un inconvénient capital, c'est l'impossibilité de comprendre une idée générale. Ce n'est point tant l'ambition, l'intérêt, la crainte, l'intrigue qui ont l'embarras de notre situation, c'est le défaut d'esprit. Plus je vais, plus je crois la mauvaise foi rare, et la médiocrité commune.
Jeudi.
Depuis que j'ai interrompu ma lettre, j'ai vu M. Decazes, qui m'a dit que vous lui aviez écrit, et qu'il avait envie de vous répondre. J'ignorais cela, et, je ne sais pourquoi, j'ai toujours peur de vos lettres. J'ai été de là chez M. Guizot, où il ne s'est rien passé de piquant. Je vous répète ce que je vous ai dit, c'est que je ne trouve plus que les doctrinaires pour parler d'autre chose que de politique. Athaliey par exemple, a fait plus d'effet chez
eux qu'ailleurs. À propos d'AthaliCj madame N... voulait l'autre jour me faire changer d'opinion sur Talma, parce que c mon opinion, disait-elle, n'était pas l'opinion générale, et parce que jen'ai que vingt* deux ans ». Nous avons eu, à ce sujet, la discussion la plus burlesque qu'il fût possible de voir. C'est bien d'elle plus que de toute autre que je dirai que ses petits défauts ne viennent que de manque d'esprit. J'ai été revoir Athalky qui m'a fait au moins autant de plaisir que la première fois. Il y a des passages de la prophétie où Talma s'abandonne à l'inspiration du moment, où son effet n'est pas calculé d'avance , ce qui rend chaque représentation une chose piquante et originale. Je l'ai vu de plus près et mieux ; et il m'a paru beaucoup plus remarquable dans l'ensemble du rôle que le premier jour. Dans la même tirade, dans les mêmes vers, il a l'air d'unir la plus grande piété à la férocité des mœurs juives. Ainsi, par exemple, la malédiction de la seconde scène : c Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan,etc.» Il prononce les premiers mots avec la ferveur d'une mère qui prierait pour son fils, et le reste avec une indignation menaçante et terrible. Ce mélange, qu'il fallait un prodigieux talent pour toujours reproduire, rend seul le rôle ce qu'il doit
être. Uniquement terrible, Joad ressemblerait au prêtre fanatique que Voltaire et tous les gens de cette école veulent voir en lui. Uniquement pieux, il ne serait pas ce qu'il était, il serait chrétien et nonjuif.
L'impression d'une pareille représentation d'Athalie sort de l'ordre commun des impressions théâtrales; c'est un fait dans la vie. A l'aspect des autres tragédies, quels que soient les sentiments que l'on exprime devant nous, nous ne sommes émus que par pitié, par sympathie. Nous plaignons des douleurs qu'il nous parait possible d'éprouver, ou que nous avons ressenties, mais nous n'oublions pas que nous assistons; notre plus forte illusion se borne à croire que nous sommes les témoins d'une action réelle. Mais, dans Athalie, il y a autre chose que l'action de la tragédie. La plupart des sentiments qui régnent dans l'ouvrage se réveillent en nous, Joad agit directement sur nous, et nous meten scène avec lui. Il importe très peu que les personnages soient feints. Toutes ces idées religieuses n'en existent pas moins, et l'impression est en tout semblable à celle d'une cérémonie d'église. Je ne sais comment m'expliquer, mais enfin je voudrais dire, par exemple, que l'effet de la prophétie est aussi
vrai que celui d'un sermon. Nous prenons pour nous le t Pécheurs, disparaissez ! 9
îïAthalie aux Parvenus S il y a loin ; je vous les envoie, quoique Ton s'accorde à les trouver détestables. J'ai commencé à en lire quelque chose, et cela m'a amusé. Ce qui est piquant, c'est qu'on y trouve souvent des reproches amers contre ceux qui croient à l'immoralité de la société avant la Révolution, et contre la corruption actuelle des classes moyennes, et voilà que, dans les deux cents pages que j'ai lues, j'ai vu la mère du héros qui épouse son premier garçon, lequel prend une maîtresse; l'oncle bijoutier épouse une jeune lille élevée dans un couvent où elle lisait des romans, d'où elle allait au bal deTOpéra, et qui le fait c... ; un baron, philosophe de l'école d'Helvétius, qui entretient une danseuse, meurt de libertinage à quarante ans, et sa femme vit publiquement, et de son aveu, en courtisane raisonneuse; le fils d'un duc et pair qui, au moment de se marier, vit avec elle, lui donne un écrin de quarante mille francs qu'il a presque volé à son bijoutier, etc. Enfin, la plupart des personnages sont taillés sur ce modèle. Je crois qu'il y a assez