Madame de Bazancourt
moi. Vous jugez, mon enfant, si j'ai pleuré de douces larmes en lisant tout cela, et comme j'ai pris l'engagement, avec ma raison, de nepoint abuser de votre amitié, qui sait se faire jour au travers de tout ce qui préoccupe votre jeunesse I Elle ajoute encore qu'elle sait que votre tante se loue fort de vous; que des gens opposés à votre opinion disent que, dans le monde, vous avez de la fermeté avec de la douceur; enfin qu'en ce moment où les passions mettent en effervescence tous les caractères, on s'aperçoit que le vôtre prend de l'aplomb, et que votre esprit acquiert une grande équité. Vous jugez avec quelle avidité j'ai lu et accueilli tout cela, et comme j'ai senti qu'il m'était doux de vous devoir la plus tendre reconnaissance I J'admire surtout que vous sachiez vous contenir avec ma tante; car je sais à quel point cela est difficile . Il faut de la force pour supporter les coups d'épingle, et, sur ce point, nous autres femmes, nous sommes habituellement sans aucune générosité. Enfin, cher enfant, certes je vous devrai beaucoup, et je suis arrivée à un point où il ne me reste guère de moyen de m'acquitter. Si j'ai soigné votre jeune vie, vous ferez le bonheur et souvent l'orgueil du reste de la mienne, et, comme je suis vi*aie,je conviendrai que le marché
aura été au moins égal» entre nous; cela n'arrive guère entre mère et fils.
Nous sommes un peu inquiets de tout ce que nous croyons entrevoir de la marche des choses. Faut-il donc renoncer à trouver des gens qui se déterminent à les aider? Il n'est pas douteux que les vérités débitées toujours par les indépendants arrivent entachées dans nos provinces, et que lapeur, jointe à rignoranccy s'en défie. Vous disiez très juste l'autre jour : c Nous ressentons les inconvénients de la mauvaise marche qu'on a suivie dans le début de toute notre affaire. » Des concessions franches en 4814 eussent permis d'écarter les individus qu'on ne s'attachera point en les rappelant aujourd'hui. Les nations n'apprécient que les concessions faites aux principes ; on ne gagnera pas plus les Français en ménageant les révolutionnaires qu'on n*a gagné l'armée en caressant les maréchaux. Que faire donc? En vérité, je commence à n'en plus rien savoir. Les caractères de certains hommes, pourtant nécessaires, me paraissent apporter des embarras si grands, qu'il me parait également dangereux de délier ou de couper le nœud.
M. de Yillèle me paraît avoir fait une grande faute en provoquant les détails sur le meurtre des
protestants. Les ultra, qui s'appuient toujours sur l'Europe, ne savent pas ce que de pareils faits, dénoncés à la tribune, produiront d'effet contre eux dans cette même Europe. Il faut savoir gré à certains députés de leur modération ; car je vous avoue que, si j'avais fait partie de la Chambre, lorsque M. de Villèle s'est élancé pour demander raison de l'impunité où le gouvernement a laissé les assassins, rien n'aurait pu m'empècher de lui demander pourquoi, comme maire de Toulouse, il n'avait pas, le lendemain de l'assassinat de Ramel, cherché la trace de ses meurtriers. Je crois que nous sommes arrivés à un temps où il n'y aura de calme que lorsque tout aura été su, tout aura été dit, pourvu que ce soit dans un but utile, et non pas pour satisfaire les parties puériles de la haine.
En attendant, mon ami, comme vous m'avez donné du repos, je me suis remise à mon ouvrage, et me voilà dans la guerre de Prusse. Plus nous nous éloignons de Bonaparte, plus je trouve étrange que nous vécussions dans l'atmosphère qu'il avait su nous faire. La lecture de ses bulletins seule me confond ; et, en vérité, nous étions arrivés à trouver cela simple. C'est bien pourtant le plus singulier mélange qui semble ne plus appartenir à aucun
temps. Pendant la campagne d'iéna, il parle de la reine de Prusse» qu'il compare à Armide parcourant les camps la torche à la main, et, peu après, il termine par cette phrase bourgeoise : < C'est pourtant dommage, car on dit que le roi est un parfait honnête homme. » Un peu plus loin, c'est lui qui parle au duc de Brunswick : c Vous auriez dû dire à votre roi comme Nestor: < Sire, renvoyez > les femmes à leur fuseau, etc. » Et puis : c La colère du grand peuple est plus menaçante que les .tempêtes de l'Océan. » Mon enfant , il y a mille ans de tout cela à ceci.
Je viens de recevoir une lettre de ce pauvre Bastard, qui me parait tout empêtré de sa pairie. Il s'arrangeait fort des neutralités politiques de l'état de juge; il a une peur horrible des opinions de notre société, et les temps deviennent bien forts pour lui. Il me parle des élections de Lyoncomme devant être fort mauvaises, et d'un parti fort qui repousse le maire, précisément parce qu'il est l'homme du gouvernement. llcraintunM.deCorcelle*qu'ildit avoir
1. M. de Corcelle devinti en effet, député, et s'est longtemps fait remarquer dans les Chambres par la vivacité de ses interruptions, contrastant avec une grande douceur, dans la vie ordinaire. Il avait été soldat, et camarade d'école du général Bonaparte. Puis il avait émigré, et s'était, à son retour, brouillé avec les
320 CORKESPONDANCE DE M. DE RËMUSA T
écrit dans la Minerve; enûn il est entièrement troublé. J'espère que ses lunettes sont un peu mauvaises; je lui écris pour le réconforter; mais j'ai peur que les lettres de Paris n'aient bien autrement de pouvoir que les miennes. J'ai reçu une petite lettre de madame Germain, qui, de même qu'Élisa et madame de Barante, me conte le peu de félicitations qu'elle a reçues de ses parents et amis. Quelle folie, bon Dieu! que des opinions qui empêchent qu'on ne jouisse de ce qui touche de si près à de tels intérêts ! Il faudra donc en venir i prendre pour refrain ces vers si connus :
Et je ae hais rien tant au monde Que la plupart de mes amis.
royalistes de Lyon pour avoir commandé la garde nationale pendant les Cent-Jours. Pendant toute la Restauration, il siégea i Textréme gauche, et il est mort en 1843. Son fils a été à son tour député, représentant, ambassadeur de la République auprès du Saint-Siège, et est devenu, en 1829, beau-frère de mon père par son mariage avec mademoiselle Mélanie de Lasteyrie, sœur de ma mère
CDXXVII.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE
Paris, samedi 28 mars 1819.
Il est cinq heures ; je reçois un gros paquet de vous, et je commence à y répondre. Je vous remercie de votre morceau. Il est à merveille et bien vrai *. Vive vous! parce que vous êtes perfectible; c'est une qualité bien rare dans ceux qui ont agi depuis vingt ans, et cependant c'est une qualité indispensable, lorsque l'on commence une ère nouvelle comme nous le faisons.
Je suis ravi qu'Élisa vous ait rendu bon compte de moi. II serait difficile que l'on fût mécontent de mes manières, car on me voit bien peu; on a la bonté de s'en plaindre. Mais je ne sors jamais le matin, et, nos amis n'étant chez eux, le soir, qu'à époques fixes, il m'est difficile de concilier mes visites avec mes devoirs de société doctri-
1 . Ma grand'mère avait envoyé à son fils quelques pages sur l'empereur Napoléon qu'elle a insérées dans te» Mémoires. y. 21
322 GORRESPONDÀMGE DE M. DE RÉMUSÀT.
naire. Du reste, je vis en repos et assez gaiement. Je ne sais comment je m'yprends, mais je fais rire encore quelquefois; j'en suis tout fier. Je me rappelle qu'il y a eu un temps où je croyais que c'était là mon unique mission; maintenant, c'est un événement tout nouveau. « Pesle ! me dis-je,oû prend mon esprit toutes ces gentillesses ^ ? > Tai peur d'une chose, c'est que tout mon aise ne vienne de ce que je ne suis plus... devinez quoi? Vous savez bien, ce que je suis si bizarrement, si peu intelligiblement pour vous? Cela serait triste pourtant, et m'eût aussi bien étonné, il y a deux ans. Mais enfin, si cela était, il faudrait bien le reconnaître; car nous autres, nous avons grand respect pour les faits.
A propos de faits, je comprends vos inquiétudes; mais n'ètes-vous pas un peu remontée? N'est-ce pas que M. de Serre est un homme de cœur? Voilà le premier, le seul discours de ministre qui ait été prononcé à la tribune, depuis quatre ans. Il y a loin de là aux politesses de qui je sais bien. Les ultra sont abasourdis, et tout étonnés de ce que le vieux respect est fini. Villèle prétend qu'il ne par-
[ 1. Amphitryon, acte i*', scène !'•.
lera plus, et, en effet, lui ni aucun des coryphées de son parti, n'est inscrit pour les prochaines discussions. D'une autre part, les indépendants reconnaissaient avec humilité qu'ils n'avaient point eu les honneurs de cette capitale discussion. Je crois maintenant leur influence plutôt en baisse que croissante.
Je suis charmé que vous vous soyez remise dans cet empereur. Yous avez raison. Qu'il y a loin de lui à nous ! Et cependant, tout ce que nous voyons existait, et il l'a senti, et il en a usé, et toutes les forces qui nous poussent et nous agitent, il les a employées dans la direction qu'il a voulu. Quel roi pour les ultra! Gomme il leur convenait, et que vous dites bien à ce sujet-là I
CDXXVIII.
MADAME DE RÉMDSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, mtrdi 29 mars 1819.
Voilà deux lettres de vous en bien peu de jours, mon enfant. A présent, j'ai presque peur que vous
ne m'écriviez trop, et que, lorsque votre travail est fini, vous ne vous fatiguiez au lieu d*aller vous promener. Votre avant-dernière lettre m*a fait tout le plaisir d'une lecture agréable. Vous rendez d'une manière très expressive Teflet qu'A^fcaîte et Talma ont produit sur vous, et je trouve que vous donnez une idée nette et juste de Joad, que ni Voltaire, ni Chateaubriand, n'avaient complètement saisi. La grande sincérité des opinions et l'absence de l'esprit de parti ont cet immense avantage que Tua et l'autre peuvent employer impunément toute expression, sans déplaire. Ainsi, quand vous parlez de la férocité juive de Joad, vous ne me scandalisez nullement, et, quand Voltaire et ses paillasses du Journal du Commerce disent qu'il n'était qu'un prêtre sanguinaire et cruel, je me sens dresser contre ces opinions dès leur début. Je me dispute quelquefois avec madame de Vannoise, parce que je lui soutiens qu'il ne faut pas toujours, en écrivant l'histoire, substituer une raison absolue à une raison relative qui sort de la nature des choses, ^t qui, bien observée, ferait, je crois, découvrir assez positivement le génie de chaque siècle. Ma cousine, qui a le nez fin, croit tout de suite que je veux arriver à défendre la manière dont je suppose que
ANNÉE 1819. 8tt
M. de Chateaubriand écrit l'histoire, et elle se dépêche de s'inscrire contre mes paroles.
Je suis charmée que vous trouviez que j'ai bien dit sur Bonaparte; mais songez que je n'ai parlé ainsi que pour vous. II y a, dans ce moment, un tel chatouillement des différents partis au seul nom de cet homme qu'on serait assommé si on voulait parler de lui sincèrement, et cependant il faudrait que quelqu'un qui n'aurait point d'antécédents l'essayât une bonne fois. Après tout, vous me direz que madame de Staël l'a fait, et, en effet, je ne sais aujourd'hui personne capable de dire mieux qu'elle.
J'ai lu madame de Genlis, qui m'a ennuyée; elle ne sait peindre dans l'action que les superficies des caractères. Elle débute assez fortement, elle fait même remarquablement un portrait; mais, comme elle n'a vécu que dans ce qu'on appelle la société, qu'elle a beaucoup plus regardé les autres qu'elle ne s'est interrogée elle-même, il en résulte que ses personnages agissent tous de même, avec des natures fort différentes. C'est tout juste ce qui arrive dans le monde, où les usages pareils, les toilettes, les mouvements, les locutions semblables donnent à tous et toutes une apparente uniformité.
^e GORRESPONDANGfi DE H. DE RÉMUSAT.
Mercredi.
Je m'éveille, mon cher ami, et je vous souhaite un tendre bonjour. Je viens de relire vos deux lettres ; elles sont charmantes. Si je vous tenais là, elles nous fourniraient à causer pour longtemps. Vous ne pouvez vous imaginer la magie de ces mots que vous m'écrivez : <c Je suis content! » Comme ils éclairent mon imagination ! comme ils me rafraîchissent le sang, et comme il me semble que je n'ai plus rien à demander à Dieu que de vous maintenir dans cet état ! Je vous remercie surtout de ce que vous ne dédaignez point d'être gai. J'ai souvent regretté que cette partie de votre esprit vous abandonnât, parce que je trouve que la gaieté va admirablement avec la raison. Allez, allez, ne craignez pas de rire et de faire un peu rire; par ce moyen seul, vous dérouterez bien des malveillances.
Il faut que je vous conte ce que nous contait hier Champié^ et qui m'a bien frappée; il me semblait entendre une anecdote de la Ligue. Dans le moment