‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 1 sur 489 · MUSSARD, A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MUSSARD, A MONTESQUIEU

Autographe. Arch. de La Brède.

Genève, 8 juillet 1747.

A mon retour en ce pays, j'ai été obligé de donner les premiers quinze jours à bien des devoirs et des occupations. Dès que j'ai été un peu plus à moi, j'ai songé à m'acquitter de la commission dont vous m'avez honoré. Si au nom seul de l'auteur je fis éclater mon zèle, je vous assure qu'il a bien redoublé à la lecture de l'ouvrage. Le sujet est immense, le plus grand, le plus curieux, le plus utile qu'on puisse traiter; mais peut-il être l'ouvrage d'un seul homme ? oui, si c'est le président de Montesquieu qui l'entreprend. Je vous le dis,

I Pierre Mussard (i 690-1 767), conseiller puis secrétaire d'état de la république de Genève. Sur son rôle au moment de la publication de l'Esprit des lois, voy. Palissot. Mémoires siir la littérature, art. Vernet.

Monsieur, je m'en souviens, que si tout le congrès de Bréda' voulant procurer le bien des nations avait pu concevoir l'idée d'un pareil ouvrage, il n'aurait pu penser qu'à vous seul pour l'exécuter.

Ce qu'un citoyen éclairé peut à peine bien connaître dans l'enceinte de sa ville même, le climat et ses rapports et influences, les mœurs, les coutumes, les lois, le génie de son gouvernement, vous, citoyen du monde et comme si vous existiez dès sa création, connaissez tous les pays, tous les temps et tous les gouvernements. Que vous vous entendez bien avec ces Muses que vous invoquez au commencement du second livre% qui ne sont « jamais si divines que quand elles mènent à la sagesse et à la vérité par le plaisir ». Quel feu, quelle noblesse, quelle précision, quelle admirable variété ! La raison parle dans cet ouvrage pour nous dire tout ce qu'il y a de plus intéressant et pour plaire en instruisant ; les grâces de la plus belle imagination sont ses interprètes. Je suis enchanté.

Jugez, Monsieur, si je me félicite d'avoir été à portée d'être le dépositaire de ce précieux manuscrit. Je vous ai gardé et vous garderai le secret que vous m'avez imposé. J'ai fait parler à M. Barrillot. Il se charge de l'impression avec grand plaisir. Vous

T. Des conférences pour la paix entre la France et la Hollande s'étaient ouvertes à Bréda; la France les avait rompues le 17 avril 1747.

2. L'Invocation aux Muses fut supprimée, au cours de l'impression, par J. Vernet (cf. la lettre 358). Elle fut publiée en 1790, dans le A/éwoire historique sur la vie et les ouvrages de M. J. Vernet, pp. 28 et 29. — Ci passage donnerait à penser qu'elle se trouvait primitivement, non pas en tête du second livre, mais en tête de la seconde partie, au lieu que, d'après la lettre 338, elle aurait été en tête de la troisième. (Sur la division primitive de VEsprit des lois en six parties, voy. l'Introduction de Laboulaye, t. III, p. iv).

avez ci-jointe sa réponse par écrit et en même temps un modèle du caractère et du papier qu'il emploiera. C'est une feuille des Principes du droit naturel^ ouvrage de M. Burlamaqui', aujourd'hui conseiller d'état de notre république et ci-devant professeur en droit dans notre académie, que MM. Barrillot viennent d'achever d'imprimer. Ils ne peuvent faire mieux que cela, excepté pour l'italique, ayant reçu depuis peu des caractères tout neufs de cette sorte, poinçon du Louvre. Au reste cette édition paraîtra plus belle quand elle sera moins fraîche.

Je vois que le libraire désire de savoir le nombre d'exemplaires fixes qu'il aura à remettre à l'auteur. J'avais dit à mon ami que j'ai chargé de parler au libraire qu'il en faudrait trente-un exemplaires pour l'auteur ou quarante-un. Pourquoi un de plus que trente ou quarante ? Je vous prie de deviner pourquoi: j'aimerais mieux en avoir un sur lequel je pusse avoir la gloire de mettre ex dono authoris plutôt que de Tacheter, car je me flatte que vous ne soupçonnerez pas que ce soit par un esprit d'épargne.

Je ne dois pas oublier le principal : c'est que nous aurons un habile correcteur, qui se chargera en même temps de la table des matières ; c'est M. Vernet-, professeur en belles-lettres dans notre académie, qui, croyant avoir deviné l'auteur et que c'est un illustre avec qui il a eu l'honneur de se trouver il y a quelques années en Italie 5, se porte

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