‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 117 sur 489 · FORCALQUIER A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

FORCALQUIER A MONTESQUIEU

A Paris, ce 8 mars 1749.

Ceux dont l'approbation devait flatter votre amourpropre ou former la destinée de votre ouvrage ne pouvaient trop se presser de vous écrire, Monsieur. Mais un citoyen obscur, dont l'opinion n'est d'aucune conséquence dans le monde et n'a de prix pour l'auteur que par l'amitié, est toujours à temps d'exprimer son admiration. D'ailleurs, les lettres des gens qui vous aiment ne devraient, ce me semble, arriver qu'après les compliments de ceux qui vous envient. Je serai donc peut-être le dernier des gens de votre connaissance dont vous aurez reçu l'hommage, mais, je vous le répète, j'ai été retenu par la crainte que trop d'empressement ne me donnât auprès de vous-même le ridicule d'attacher de l'importance à mes décisions, enfin que vous ne me soupçonnassiez de vous présenter mon engouement comme une preuve de votre succès ou comme une récompense de votre travail. Mais j'avoue que je n'ai jamais eu tant de peine à me défendre du risque de passer pour un fat. Cela

l52 CORRESPONDANCE

vient, je crois, de ce qu'ordinairement, pour éviter la fatuité, on n'a pas besoin de lutter contre son cœur, qui chaque jour m'entraînait involontairement à vous écrire.

Après tant de délicatesse, de retardement et de préambule, ne vous attendez pas à un éloge détaillé, raisonné. Je m'en tiendrai à vous raconter quelques faits.

Je suis retombé, depuis cinq mois, dans un état aussi dangereux et plus triste encore qu'aucune de mes autres agonies, car j'avais perdu totalement, pour la première fois dans cette rechute, la possibilité de lire, d'écrire et de raisonner. C'est dans cet état de l'âme et à travers des douleurs corporelles vives et continues que j'entrepris la première lecture de votre livre. Le plaisir que vous procurez à penser en vous lisant, la nécessité que vous imposez de trouver en soi-même des idées quand on vous a lu me rendirent sur-le-champ mes facultés intellectuelles; mais ce qui est plus fort, c'est que le plaisir de cette lecture suspendit les douleurs physiques. C'est à vous que je dois depuis quelques mois le retour de mon esprit et le soulagement de mon corps. Ce miracle est si palpable que Vernage' m'ordonne un livre pareil tous les trois mois, moyennant quoi il répond de ma vie : ce n'est point là, dit-il, une drogue de charlatan. Mais vous seul en Europe avez la recette de mon spécifique; aurez-vous la cruauté de me laisser mourir?

Jamais la conformité de jugement et de goût qui

I. Michel-Louis Vernage, auteur d'Observations sur la petite vérole (1763, in- 12).

DE MONTESQUIEU l5'i

est entre ma sœur' et moi n'a été si sensiblement marquée que dans cette occasion. Nous ne pouvons faire à nous deux que la même lettre, quelque envie qu'elle eût de se distinguer de moi auprès de vous par quelque coquetterie personnelle. Nous avons, elle et moi, chacun en notre particulier, lu deux fois de suite votre ouvrage; nous avons fait tête-à-tête une troisième lecture bien savourée; enfin, nous avons fait une quatrième lecture en commun avec MM. de Céreste-, Duclos, Helvétius et l'abbé Du Tailly, ce qui a rempli délicieusement une seule des soirées du cabinet vert.

Vous trouverez, Monsieur, dans toutes les capitales du monde la récompense d'un grand génie, je veux dire la gloire d'un ouvrage immortel, des éloges motivés par des juges compétents et la bienveillance universelle. Mais Paris seul peut fournir le salaire d'un philosophe aussi original que vous. Arrivez promptement; venez jouir de l'orgueil de vos amis; venez recevoir l'hommage si sincère de la haine et du déchaînement de ceux que votre mérite insulte; venez être témoin des bâillements, des vapeurs que vous avez donnés à tous les petits-maîtres, à toutes les pauvres petites caillettes que le bon air a forcés à vous lire. Est-il un spectacle plus amusant pour votre philosophie que de vous voir juger par des gens qui ne vous ont pas lu, lu par des gens qui ne sauraient vous entendre, loué sur ce que vous n'avez point dit, blâmé sur ce que vous n'avez point pensé,

Page 1