MONTESQUIEU A LA BEAUMELLE
Taphanel, La Beaumelle et Sainf-Cyr, p. 60; d'après l'autographe, aux archives des AngUviels.
A Paris, ce ag mars i-jbi,
M. votre frère m'a fait l'honneur de me faire voir, Monsieur, le beau programme que vous avez donné lors de l'ouverture de votre chaire': il m'a paru rempli de belles choses et d'un tour très nouveau. J'ai vu aussi l'apologie que vous avez bien voulu faire de V Esprit des lois-. J'ai l'honneur de vous en remercier. Vous m'avez vengé de beaucoup de critiques et de beaucoup de gens qui ont taillé leur plume avant de m'entendre; mais je serai leur spectateur et non pas leur adversaire.
Je crois. Monsieur, que vous feriez un grand bien à la République des lettres, si vous employiez les
I. La chaire de langue et belles-leitres françaises à l'université de Copenhague; l'ouverture solennelle eut lieu le 27 janvier 1751. La Beaumelle examina dans son discours < si un empire se rend plus respectable par les arts qu'il crée que par ceux qu'il adopte »; d'ailleurs le discours était l'oeuvre de Méhégan (cf. Taphanel, p. 58).
•2. La Suite de la Défense de l'Esprit des lois.
grands talents que vous avez à nous traduire les bons ouvrages qui ont été écrits dans la langue danoise, surtout ceux qui concernent l'histoire, soit ancienne, soit moderne, même l'histoire naturelle, les voyages, etc.
C'est, à cette heure, un goût répandu dans toute l'Europe de traduire tous les ouvrages des diverses nations. Outre que, par là, toutes se communiquent leurs lumières, il en arrive que les esprits et les cœurs mêmes se rapprochent. Je crois avoir remarqué que, depuis qu'on a traduit les bons ouvrages français en anglais et les bons ouvrages anglais en français, les deux nations se haïssent moins; elles se rapprochent, elles sont moins étrangères l'une à l'autre, elles tiennent à un point commun.
Je me souviens que feu M. le capitaine Norden, qui mourut à Paris, il y a environ quatre ans, et qui avait fait un voyage en Egypte, payé pour cela, je crois, par votre Cour, me donna des morceaux très curieux de pièces qu'il avait fait graver sur les anciens monuments d'Egypte. Je ne doute pas que ses Mémoires n'aient été portés à Copenhague et qu'il n'y ait là dedans des choses très curieuses. Vous êtes dans un pays où règne un grand monarque' et qui est gouverné par de grands ministres. L'Europe verrait avec plaisir les voyages du capitaine Norden ^ Mais il ne faut point vous encourager à travailler : vous n'êtes point homme à rester oisif.