MONTESQUIEU A GUASCO
Lettres familières (XXXIX), p. i52. — Laboulaye, VII. Sçi.
De La Brède, 16 mars 1752.
Mon cher ami.
Vous volez dans les vastes régions de l'air, je ne fais que marcher et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j'ai été libre de quitter Paris, je n'ai pas manqué de venir ici, où j'avais des affaires considérables. Je pars dans ce moment pour Clairac et j'ai avancé mon voyage d'un mois pour trouver M. le
duc d'Aiguillon et finir avec lui', parce que ses gens d'affaires barbouillent plus qu'ils n'ont jamais fait.
J'ai envoyé le tonneau de vin à Milord Eliban, que vous m'avez demandé pour lui. Milord me le payera ce qu'il voudra; et s'il veut ajouter à l'amitié ce qu'il voudra retrancher du prix, il me fera un présent immense. Vous pouvez lui mander qu'il pourra le garder tant qu'il voudra, même quinze ans s'il veut; mais il ne faut pas qu'il le mêle avec d'autres vins et il peut être sûr qu'il l'a immédiatement comme je l'ai reçu de Dieu: il n'est pas passé par les mains des marchands.
Mon cher abbé, à votre retour d'Italie, pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux et ne voudriezvous pas voir vos amis et le château de La Brède, que j'ai si fort embelli depuis que vous ne l'avez vu? C'est le plus beau lieu champêtre que je connaisse.
Sunt inihi Cœlicolœ, siint cœtera numina Fauni.
Enfin, je jouis de mes prés, pour lesquels vous m'avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées; le succès est beaucoup au delà de mon attente, et L'Éveillé dit: « Boudri bien que M. l'abbé de Giiasco bis aco. »
J'ai vu la comtesse^; elle a fait un mariage déplorable et je la plains beaucoup. La grande envie d'avoir de l'argent fait qu'on n'en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage,
1. « Des biens sous la seigneurie d'Aiguillon causaient un procès qui durait depuis longtemps au sujet du franc alleu, procès qui avait failli le brouiller avec M™'= la duchesse d'Aiguillon, son ancienne amie, et qu'il lui tenait fort à cœur, pour cette raison, de voir terminé.» (Guasco.)