LA CONDAMINE A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
Paris, mercredi 14 février ï-j53.
Je n'ai appris que depuis peu de jours, Monsieur, votre arrivée à Paris, à l'occasion d'une lettre que M. de Maupertuis m'adressait pour M. de La Beaumelle et dans laquelle il s'informait des nouvelles de l'homme qu'il honore et qu'il respecte le plus. Je ne doute pas que vous n'ayez beaucoup entendu parler ici de la querelle de notre président avec Kœnig', où Voltaire est intervenu en Pandour, mais vous n'aurez certainement été instruit que par les lecteurs d''Akakia. J'ai l'honneur de vous envoyer le jugement de l'académie de Berlin et les réponses à l'Appel au public de Kœnig. Il y a encore deux mémoires de M. Euler sur la même matière, mais
I. Sur la querelle entre Maupertuis et le mathématicien allemand Kœnig, cf. Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, p. 3 14 et suivantes.
presque tout géométriques. Je ne connais pas quatre personnes à Paris qui aient suivi cette dispute et je n'ai trouvé d'amis à Voltaire que depuis que je l'ai abandonné et qu'il est devenu l'ennemi déclaré de Maupertuis.
Je joins par occasion à ces brochures une réponse de moi à Bouguer'. On n'oserait en faire à une critique après avoir vu les vôtres, si on avait l'ambition de vous ressembler; mais j'entends mieux mes intérêts et je crois qu'on peut faire un très bon ouvrage polémique sans qu'il puisse être comparé à ceux que vous avez daigné faire. Il y a pour les amours -propres d'auteurs tant de bonnes places au-dessous de celle que vous occupez qu'il faudrait être bien difficile pour n'en pas être flatté.
Si j'avais été sûr de vous trouver, j'aurais été le porteur de mon paquet, quoique j'aie fait vœu de ne pas sortir que je n'aie achevé la seconde partie de ma réponse. Cela me sert de prétexte pour ne voir personne, mais la vraie raison, c'est que la solitude est l'unique remède de la surdité. Si j'avais à regretter beaucoup de gens de votre trempe, je serais inconsolable, mais je me dédommage autant que je puis de ne vous pas entendre : je vous lis et vous apprends par cœur.
M. de Buffon dîne aujourd'hui chez moi avec l'abbé Sallier. J'ai une dinde aux truffes, qui me vient de Périgord, et du vin du Cap, mais je n'ose vous proposer de venir à un troisième sur le Palais- Royal, et surtout à midi, car nous allons à vêpres à
I. Elle parut l'année suivante: Réponse de M*'* à la lettre de M. Bougner. Paris, 1754, in-4°, 12 p.
l'Académie. Nous boirons à la santé de Solon en vin de Champagne, en dépit de la Sorbonne.
Je suis avec le plus respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
La Condamine.