CHARLES BONNET A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Genève, le i" avril 1754.
Monsieur,
Différentes occupations m'ont empêché de vous témoigner plus tôt combien j'ai été flatté de l'approbation dont vous avez honoré mon ouvrage sur les
I. Julien, connu à Paris, comme distributeur de nouvelles à la main.
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feuilles des plantes. Quand je ne devrais à l'étude de la nature que l'avantage d'être connu de vous, Monsieur, et d'en être estimé, je croirais lui devoir beaucoup et j'oublierais presque le mal qu'elle m'a fait. Vous comprenez que je veux parler de l'état de mes yeux, pour lesquels vous voulez bien vous intéresser au point de m'offrir le remède dont vous vous trouvez si bien depuis trente ans. Je reconnais là cette humanité qui vous est si naturelle; et je profiterais avec la plus sincère reconnaissance d'une offre si obligeante, si vous jugiez que ce remède pût me convenir. Mon mal est effectivement un affaiblissement de vue, et a été précédé de l'apparition de filaments que je voyais voltiger dans l'air. Ensuite j'ai senti des douleurs assez vives autour des muscles des yeux et de la prunelle. Ces douleurs se faisaient sentir surtout lorsque je m'appliquais et que le temps devait changer. J'étais le plus parfait baromètre. Depuis quelque temps ces douleurs ont beaucoup diminué : elles m'affectent moins fréquemment ; et je ne prédis plus les changements de temps avec la même justesse.
Pendant dix ans, je n'ai pas lu le plus petit livre imprimé. Lorsque ij'étais [obligé d'écrire moi-même, je n'écrivais pas, je griffonnais. Aujourd'hui j'écris, comme vous voyez, d'une manière assez lisible et sans fatigue. A la vérité j'écris peu à la fois. Je me suis aussi remis à lire et le premier livre sur lequel j'ai voulu goûter la délicieuse satisfaction d'user de ses propres yeux a été VEsprit des lois. On me l'avait déjà lu, mais quand je l'aurais lu vingt fois, je le recommencerais.
Je me suis servi longtemps d'eaux spiritueuses;
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mais, sur les conseils d'un grand médecin, j'ai laissé là ces sortes de liqueurs et je n'ai fait usage que de l'eau froide. Je n'en ai pas éprouvé de soulagement bien réel. J'ai cru quelquefois que je lui devrais ma guérison; puis venait un changement de temps qui renversait mes espérances. Enfin M. Andrien, oculiste qui a de la réputation et qui me paraît la mériter, ayant passé dans notre ville, je Tai consulté. Sur l'inspection de mes 3'eux, il a jugé que mon mal provient, non de relâchement comme on l'avait présumé, mais de tension. Il m'a donc conseillé l'application de l'eau tiède, avec un peu d'esprit de vin. Je Tai pratiquée et j'ai lieu de penser que ce remède si simple est au moins une des principales causes de mon mieux être actuel. Je compte à Toeil nu les œufs d'une puce.
Que ne puis-je. Monsieur, vous exprimer à mon gré combien je désirerais que ce même Andrien pût devenir l'auteur du rétablissement de votre vue! Permettez-moi de me livrer là-dessus à des espérances raisonnables. Elles sont fondées sur deux cures que cet oculiste a faites dans notre ville et dont j'ai été le témoin, ainsi que plusieurs de nos médecins et de nos chirurgiens.
La première de ces cures fut opérée, il y a environ seize mois, sur M. Lullin de Chalex, ancien syndic de notre République, mon aïeul maternel, âgé de quatre-vingt-quatre ans, et qui avait perdu la vue depuis sept ans, par une cataracte survenue à la suite d'une chute. M. Lullin n'éprouva ni douleur, ni incommodité à l'occasion de cette opération. Quatre à cinq mois après, il fut en état de lire un sermon et d'écrire une lettre de quatre pages
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en caractères assez menus. Dès lors, il n'a point cessé de lire et d'écrire. Il a lu les gazettes, les mercures, les journaux, etc. Il a lu tantôt à la lumière du jour, tantôt à celles des bougies. Il me disait hier qu'il remarquait que sa vue se fortifiait tous les jours. Je ne vous dis point. Monsieur, que M. Lullin se sert d'un verre ; vous savez qu'on ne peut s'en passer lorsqu'on est privé du cristallin.
La seconde cure dont je voulais avoir l'honneur de vous parler fut faite il y a environ dix mois, sur M. le comte de Marsay, âgé de soixante-quinze ans, résident pour le roi d'Angleterre auprès des Cantons évangéliques. Ce ministre est fort sujet aux fluxions sur les yeux ; ce qui rendait le succès de l'opération plus douteux et les précautions plus nécessaires. M. de Marsay a cependant recouvré la vue très heureusement et il continue d'en jouir. Il peut lire, mais il n'ose se livrer à ce plaisir comme M. Lullin.
Si vous souhaitez, Monsieur, de plus grands détails sur la cataracte de ce magistrat, j'aurai l'honneur de vous envoyer un mémoire assez long, que le S"" Andrien m'a remis sur ce sujet. J'en fis par- . venir un extrait à M. de Réaumur le 23 mai de l'année dernière. Si vous le lui demandez, je sais le plaisir qu'il aura à vous le communiquer. Le s^' Andrien est domicilié à Lyon; mais je le crois actuellement en Espagne. Si vous le désirez, je lui écrirai pour savoir de lui s'il n'ira point à Paris, ou à Bordeaux. Cet homme est fort éclairé : il a beaucoup approfondi les maladies de l'œil, et en particulier les cataractes. Il en connaît qui paraissent avoir été ignorées des médecins, et qui demandent à être traitées fort différemment des cataractes con-
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nues. Tantôt il abat le cristallin, tantôt il Vexirait, mais cette exfraction, il la fait par une méthode qui n'a rien de commun avec celle du s^ Daviel et qui n'offense pas comme celle-ci le globe de l'œil. Le s'" Andrien a fait en Flandres et ailleurs diverses cures très belles et dont il a de bons certificats. En vérité, Monsieur, je crois que vous pourriez vous mettre en toute sûreté entre ses mains. Si votre cataracte n'est prête à subir l'opération, soyez persuadé qu'il ne la tentera point. Je me suis assez étendu sur son sujet pour tâcher de vous donner quelque confiance en ses talents, et par l'intérêt très vif que je ne cesserai jamais de prendre à tout ce qui vous touchera.
M. Beaumont, mon intime ami et mon compatriote, et qui fait, comme moi, profession de vous admirer, fait imprimer ici un fort petit ouvrage sous le titre de Principes de philosophie morale'. C'est une exposition très philosophique des grands principes du droit et de la morale. Il y a, dans cet ouvrage de la netteté, de la précision et beaucoup de bonne métaphysique. Mes liaisons avec l'auteur ne me permettent pas d'en dire davantage. Il définit les lois, les conséquences des rapports qui sont entre les êtres. Vous les avez. Monsieur, définies, les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses La différence qui est entre ces deux définitions est légère; mais il nous a paru qu'il était plus exact de dire les conséquences que les rapports. La structure de l'aimant est le fondement de ses rapports au fer; l'attraction est, un effet, une conséquence de ces
I. Etienne Beaumont, Principes de philosophie morale. Genève, Cramer, 1734, in-8».
rapports; elle est une loi. Peut-être, Monsieur, aviezvous la même idée dans l'esprit et que la rapidité de votre style ne vous a pas permis de l'exprimer, M. Beaumont se propose d'avoir l'honneur de vous présenter un exemplaire de son livre, comme une faible marque de son respect. Il serait infiniment flatté s'il méritait de vous occuper quelques moments, et si vous l'honoriez de vos remarques. Oserai-je, Monsieur, vous demander par quelle voie sûre et prompte je pourrais vous faire parvenir cet ouvrage. Je pensais à l'adresser à M. de Malesherbes.
M. Tronchin-Boissier, votre ami et le mien, vient de faire inoculer son fils. L'opération a réussi, comme toutes les autres, à souhait. C'est le cinquante-septième inoculé de notre ville'. Il n'en a pas succombé un seul. Combien ne serait-il pas à désirer que cette méthode s'introduisît en France : mais il faudrait inoculerle bon sens au Clergé.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Charles Bonnet.