M^= GEOFFRIN A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Paris, 7 septembre [ 1 748].
Mon cher Président,
J'ai reçu une lettre de vous, très tendre et très galante, et aussi flatteuse pour ma vanité que touchante pour mon cœur: mais il y a un imbroglio que je veux éclaircir.
Il paraît par votre lettre que vous en avez reçu une que j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a environ trois semaines, puisque vous vous plaignez très joliment des louanges que je vous donne dans la mienne. Vous me dites qu'il faut vous épargner, que ceux qui ont peu de vanité sont plus près de l'orgueil que les autres; cela est fin et je l'entends fort bien. Mais ce que je n'entends pas, c'est que dans le post-scriptum de votre lettre, vous me dites que je ne vous ai pas remercié de votre livre des
a) Montesquieu a écrit stir la lettre : Répondu.
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Romains que l'on m'a apporté de votre part. Eh! mon cher Président, vous ne savez ce que vous dites ni ce que vous faites. C'est par le remerciement le plus tendre et l'expression de la reconnaissance la plus parfaite que j'ai commencé ma lettre. Je me souviens que je vous disais qu'on m'avait apporté votre livre de votre part, mais que j'aurais été indigne de cette faveur si je l'avais attendue tranquillement ; que j'avais acheté le livre dans le moment même qu'il avait paru, que le vôtre ferait l'ornement de ma bibliothèque pour sa belle reHure, mais que le mien avait été déjà lu et relu. Vous voyez bien, mon cher Président, que vous n'êtes qu'une bête de me dire que je suis une ingrate.
De plus, vous êtes un étourdi de me faire compliment sur l'honneur et sur le bonheur que j'ai eus de voir M™« de Mirepoix; il est vrai qu'elle est venue voir ma fille, mais elle a eu tant de peur de me voir, qu'après avoir promis à ma fille de se trouver à l'opéra dans la loge de M^'" de La Roche-sur- Yon un jour que ma fille en disposait, ayant appris que j'y serais, elle n'y vint pas. Mais je ne l'en crois pas moins un ange, indépendamment de l'esprit, des charmes et des grâces qu'elle possède au souverain degré comme ces Messieurs. Elle a de plus le talent de jouer la comédie, comme on croit et comme on dit qu'ils la joueraient; il est vrai qu'il n'y a qu'une voix quelle joue comme un ange^ Vous aurez ce délicieux plaisir cet hiver, mon cher Président, de la voir et de l'entendre. Les pièces que l'on joue sont
I. M™« de Mirepoix jouait les rôles de grande coquette dans la troupe de l'hôtel de Brancas. Cf. de Loménie, La comtesse de Jioche/ort p. 43.
^b CORRESPONDANCE
charmantes: elles sont de M, de Forcalquier et de M. de Nivernais ' ; cela fait de bons auteurs.
La Séniiramis de Voltaire est le sujet des conversations depuis huit jours. Je vous dirai seulement que les gens sensés ne la trouvent pas aussi merveilleuse que Ton l'avait annoncée, ni aussi mauvaise que le public la trouve. La faction que l'on a faite pour la faire réussir est ce qui l'en empêche; on est indigné de toutes les menées de Voltaire et de la frénésie de ses enthousiastes.
Quoique je vous aie dit plusieurs fois dans cette lettre que vous n'étiez qu'une bête, je suis assez juste pour trouver que vous avez vendu vos charges tout aussi bien qu'aurait fait un homme d'esprit, et je vous en fais mon compliment. J'en reçois de tous ceux qui savent combien je vous aime. Ils croient aussi bien que moi que nous allons vous posséder un peu de suite. Je vous attends cet hiver avec beaucoup d'impatience. Notre petite comtesse- est bientôt à la fin de ses peines, c'est-à-dire à la fin du voyage de Plombières 5; ce voyage l'a beaucoup fatiguée. Elle a été fort fâchée de n'avoir pas eu cette année ma fille avec elle; je ne sais si je vous ai mandé qu'une fluxion très violente dans la tête l'avait empêchée de suivre M"^ de La Roche-sur-Yon. Elle se porte mieux à présent; elle est allée à Versailles voirie roi de Pologne; il n'avait qu'un cri après elle: il l'a baisée tout autant qu'il faisait à Lunéville^.
1 . Louis-Jules-Barbon Mancini-Mazarini, duc de Nivernais (1716-1 79*^), qui épousa la comtesse de Rochefort en 1782.