JACOB VERNET A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
Ce 1 3 novembre 1 747.
J'éprouve, Monsieur, l'inconvénient d'être à l'extrémité d'un grand empire quand la Cour est à l'autre. Vos ordres viennent tard et nos lettres se croisent. Celle où vous voulez que l'on conserve V Invocation aux Muses est arrivée dix jours après que l'omission en a été faite et qu'on a imprimé deux autres feuilles, ce qui rend l'omission irréparable, au moins dans cet endroit, parce qu'un carton ne suffirait pas pour un chapitre tel que celui-là et qu'un feuillet ajouté dérangerait le nombre des pages. D'un autre côté vous ne m'auriez peut-être pas donné l'ordre de conserver ce morceau si vous aviez reçu à temps la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire à Bordeaux, où j'ajoutais une raison de plus pour supprimer cet endroit, qui est qu'il est déplacé aux deux tiers d'un volume . Mais cela même nous donne toute la commodité possible pour le rétablir, si vous persistez à le
I . C'est-à-dire au début de la troisième partie. Le tome I de l'Esprit des lois comprenait les trois premières parties (cf. la lettre 345).
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vouloir : il n'y aura qu'à le mettre à la tête du second tome où il figurera mieux. Je vous fais excuse d'avoir trop pris sur moi. D'un côté, je croyais nos deux Messieurs tout décidés aussi bien que moi à trouver cette Invocation non seulement un hors-d'œuvre, mais une pièce bizarre et mal assortie dans un ouvrage de cette importance ; de l'autre, il fallait faire rouler la presse et il n'y avait pas moyen de tout suspendre pour attendre vos ordres là-dessus. Enfin je croyais que vous aviez toujours la ressource de la placer ailleurs, si vous le vouliez. Il est plus naturel d'invoquer les Muses dans un second tome, où l'on reprend haleine. Mes scrupules ont enfin cédé à ce qui vous paraissait être absolument de la gloire de votre ouvrage. Je crois pourtant bien que le mieux serait de suivre machinalement sa tablature et je vous demande pardon de la franchise avec laquelle je me suis expliqué.
Vous verrez aussi ce que je vous ai mandé sur l'éloge du Roi'. S'il ne va pas bien, on y peut remédier par un carton. Vos deux petites corrections pour le livre XI, ch. 8, sont heureusement venues à temps: c'est là qu'on en est. Je me suis abstenu d'aller en campagne pour tenir pied à boule et pour ne rien négliger dans l'édition d'un ouvrage qui me paraît toujours le plus grand morceau de génie et de prudence politiques qui ait encore paru.
I. Vian (p. 203) cite cet éloge (liv. vin, ch. 7) d'après un exemplaire non cartonné qu'il dii lui avoir appartenu ; « La plus belle monarchie du monde est aujourd'hui gouvernée par un Roi qui comprend que la plus grande force de son empire consiste dans l'amour de ses sujets et qui possède toutes les qualités propres à le mériter. »
Le nom de l'auteur n'est point assurément sorti de ma bouche, ni rien qui puisse le désigner; je sais trop jusqu'où doit aller la discrétion et la fidélité dans ces sortes de choses. Mais je ne vous réponds pas que chacun ait gardé la même réserve. Il est sûr au moins que trois ou quatre personnes ayant quelque connaissance de cette impression en ont nommé l'auteur par ouï-dire ou par conjecture, sur quoi on a eu soin de leur fermer la bouche. M. de Champeaux' ne l'ignore point; il en a parlé à M. Mussard et à moi comme d'une chose à lui connue. Un secrétaire de M. de Villette, chargé des affaires de la cour d'Angleterre à Turin, qui passait ici et qui vit une feuille dans le comptoir du libraire, devina d'abord, soit par les choses, soit par le stj'le, de quelle main cela sort et le dit à quelqu'un. Mais il partit et on n'en parle plus. Je vous conte. Monsieur, tout ce qui m'est revenu. L'auteur ne pourra guère se cacher longtemps, car quel autre est capable de faire un tel livre ? Heureusement il ne contient rien qu'on ne puisse avouer. Cependant je veillerai toujours à ce qu'on garde le silence ; c'est tout ce qui dépend de moi.
J'ai l'honneur d'être, avec un entier dévouement, votre très humble et très obéissant serviteur.
A Monsieur, Monsieur le président de Monfesqjiieti, — (V Bordeaux.