MONTESQUIEU AU PÈRE DESMOLETS
Aich. du château de Ravignan (Landes). — Laboulaye, VII, 211.
I4 avril 1716.]
l'ai reçu votre lettre, mon cher abbé, qui m'a fait tout le plaisir du monde. Je vous dirai que je fus reçu hier de notre Académie % et que je me prépare à faire mes remerciements pour être installé le premier jour de mai. Je vous prie de faire part de ceci à M. Fréret', et lui témoigner la joie que j'ai d'être son collègue.
Je serais bien aise que vous voulussiez entreprendre le voyage de Bagnères. A présent que les financiers, les seuls riches du royaume, vont être à l'hôpital^, nous allons être riches, nous, car tout se doit regarder par proportion. Ainsi vous allez être aussi grand seigneur, avec deux mille livres de rente, que si vous en aviez quatre. Vous voyez que vous avez là de quoi vous conduirejusqu'à Bordeaux.
Je suis. Monsieur mon très cher ami, de toute mon âme, votre très humble et très obéissant serviteur.
Secondât de Montesquieu.
1. Pierre -Nicolas Desmolets, bibliothécaire de l'Oratoire (1678- 1760).
2. Montesquieu fut élu membre de l'académie de Bordeaux, sur la proposition de Navarre, le 3 avril 1716 (Ret^.mssde l'Académie, l, p. ^q). Son installation eut lieu le 1 8 avril (ibid., III, p. 228). \'oir son discours de réception, donné sous la date inexacte du 1" mai, dans Laboulaye, VII, p. i.
3. Fréret avait été élu associé de l'académie de Bordeaux le 22 novembre 171 5 {Reg. mss de l'Académie, I, p. 43). Il avait été l'élève du P. Desmolets.
4. Allusion à la Chambre de justice qui s'installa aux Grands-Augustins le 14 mars 1716.
Comme je ne sais point Tadresse de M. de Navarre, permettez que je lui écrive ici. Je vous prie de vouloir lui laisser lire ces mots :
Les marques de votre souvenir me sont bien chères, Monsieur. Monsieur votre père', que j'eus l'honneur de voir quelques jours après votre départ, me dit que votre voyage ne serait pas long; et je vois à présent que les plaisirs vous ont retenu. Vous n'en sauriez goûter de plus solide que celui de voir souvent notre abbé. Car pour toutes les Chloris dont vous étiez autrefois si enchanté, je les donnerais toutes au diable, car si elles sont saines de corps, ce qui est très rare, elles ne sont point saines d'esprit.
Je suis, Monsieur, de toute mon âme, votre très humble et très obéissant serviteur.
Secondât de Montesquieu.
Monsieur Des Molets, prêtre de l'Oratoire, rue Saint- Honoré, — à Paris.
Minute autographe. Arch. de La Brède.
[Janvier 1717.]-
C'est, Madame, un mouvement du cœur qui me tait prendre la plume pour vous écrire et vous
1. Joseph de Navarre, conseiller à la Cour des aides, membre fondateur, puis secrétaire de l'académie de Bordeaux, donna sa démission le 17 décembre 1724 « par la seule raison qu'il ne se trouvait pas en pouvoir de contribuer pour sa part aux dépenses de l'Académie » {Reg. mss de l'Académie, I, p. 86). Mort en 1757.
2. En tête la date de 1717, de l'écriture ancienne. (Cf. Vlntrodtiction.)
assurer de la continuation je ne sais pas bien de quoi, car, lorsqu'on est attaché aux personnes faites comme vous, on ne connaît jamais bien précisément si c'est amour ou si c'est amitié ^
Vous me marquez que vous prenez du goût pour la retraite : j'ai ouï dire que lorsqu'on commençait à fuir tous les hommes en général, on en aimait quelqu'un en particulier. Vous cherchez la solitude, vous êtes rêveuse, vous voulez vous entretenir avec vous-même : voilà'' toutes les marques d'une passion. Dieu vous garde d'être aussi malheureuse que vous le méritez dans cette occasion.
Il n'est pas possible d'imaginer rien qui approche de la beauté des derniers bals de ce carnaval'.
Là, la princesse Flore avait bien des affaires; Elle suivait l'amour'^ dans ces lieux si charmants, Et d'autant de rivaux menaçait ses amants
Qu'elle voyait de mousquetaires.
Là, des feux du Champagne un jeune prince épris
Cherchait quelque retraite obscure,
Et grimpait jusqu'au paradis,
Pour voir s'il pourrait d'aventure
Induire à mal quelque Chloris.
Tout le monde a suivi de si grands exemples, et jamais on ne s'est mieux diverti'. La Sorbonne et le corps des pasteurs, alarmés de nos désordres
a) Biffé : On ignore ordinairement si c'est amitié ou tendresse. — b) Biffé : Madame.— c) Biffé : Il n'y a rien eu de plus gracieux que les balâ de ce carnaval. — d) Bijffé : L'amoui- la conduisait. — e) Biffé :
Là quelques vieux amants, quelques maris jaloux Suivaient des yeux leurs infidèles.
et de notre libertinage, cherchent'" à y porter remède'.
De nous tous convertir leur zèle se propose Et pour venir à bout d'un si pénible emploi, On bâtit, on dresse, on compose Quatre cents articles de foi.
Voilà, Madame, tout ce que je sais ; j'ai pris la liberté de varier mon style pour vous ôter la fatigue d'une longue prose.
Vous oubliez, Madame, l'essentiel : je veux dire de me donner des nouvelles de votre cœur et de vos sentiments à mon égard ; car, quoique je doive prendre condamnation sur certains articles très importants, il y en a de moindre conséquence que je ne voudrais pas négliger, et, quoique Ton ne soit pas de la grande faveur, on serait bien aise de conserver son rang, même dans le subalterne.
— a) Biffé : se proposent. — b) Biffé :
Pour moi, sans me mêler des intérêts des princes.
Et né pour des plaisirs plus minces.
1. Allusion aux conférences de prélats du Palais- Hoyal, où furent rédigés les huit articles de doctrine, et à la députation de la Sorbonne du 12 janvier. (Cf. \c Journal de l'abbé Dorsanne, t. I, p. 3i2 et suiv.).