JEAN-JACQUES BEL A MONTESQUIEU
Autographe. Bibl. Bordeaux, fonds Delpit(en classement).
[Vers 1730 ?|
Ce qu'on a dit de Dieu, mon cher Président, je le dis de Descartes, à Tégard de sa manière de philosophie : tradidit mundum disputationi.
Voulez-vous que les Anglais inventent? La raison en est qu'ils ont beaucoup d'imagination, et qu'aucun obstacle ne les arrête ; cela est démontré. Voulezvous qu'ils n'inventent pas ? Voici pourquoi : ce sont de grands et sévères raisonneurs qui veulent toujours tabler sur des principes fixes, qui, bien loin d'être éblouis du merveilleux, regardent d'avance comme faux tout ce qui en a l'apparence ; ils ne vont jamais à une vérité que par des chemins bien connus, bien sûrs et par degrés. Or les nouvelles découvertes, au moins d'une certaine espèce, dépendent toujours de quelque principe caché, obscur, qui ne tient pas à ce que l'on sait déjà et qui a toujours un air de faux qui le fait rejeter au premier
pressentiment comme une vision, si tant est que la vision vienne. Les Anglais pensent et les Allemands travaillent ; ceux-là regardent toujours au dedans d'eux-mêmes, et ne voient guère par conséquent que ce qui est une suite de ce qui est déjà ; ceux-ci regardent toujours au dehors et voient par conséquent tout ce qui s'offre. Les premiers ont toujours un système à eux, et ce système, fondé sur ce qui est connu, exclut tout ce qui est fondé sur quelque chose qui ne l'est pas, ou du moins en détourne ; les seconds n'en ont point, ils reçoivent tout et c'est pour ces gens-là que les hasards sont faits.
Cette réflexion, à la bien développer, peut être tournée d'une façon très imposante ; elle est cependant bien frivole, et j'ose vous prédire que toutes celles que vous imaginerez ne le seront guère moins. Or, mon cher, comme il serait bien bizarre que ce qui est faux se démontrât si bien et qu'une vérité ne pût être appuyée que par des sophismes, je conclus que les Anglais inventent et que le Spectateur leur fait affront à tort.
La poudre à canon, l'imprimerie, etc., viennent des Allemands. Je soutiens que ce ne sont pas là des inventions. Celui qui rencontre un trésor a deux yeux, il le voit ; il a des mains, il le ramasse ; mais il ne l'invente pas. Je vous demande pardon de l'expression, elle est ridicule, mais elle explique. Celui qui le premier a eu le secret de la larme batavique laissa tomber par hasard du verre fondu dans de l'eau ; ce verre se condensa ; il le reprit, il l'examina, il vit ce que c'était, il refit précisément les mêmes choses, il réussit : inventa-t-il la larme batavique ? non, il la trouva. C'est une trouvaille et non
une invention. Notez que les auteurs de ces grandes inventions, poudre à canon, imprimerie, etc., sont inconnus. Or, puisque leur invention n'a pu tirer leur nom de l'oubli, je conclus que c'étaient des personnes obscures, ignorantes, des manants que le hasard avait servis comme l'homme au trésor ; qu'ainsi ce ne sont pas des inventeurs mais des trouveurs.
Tout ce que l'on pourra donc relever contre les Anglais dans ce genre prouvera seulement qu'un tel fait n'est pas arrivé chez eux.
La véritable invention est celle que nous tirons de notre fonds propre, soit par des conséquences tirées des principes connus, soit par des principes nouveaux qu'une imagination fertile en combinaisons de rapports découvre. Prenez cette idée, et jetez les yeux sur les Anglais, et vous conviendrez que le Spectateur ne sait ce qu'il dit quand il assure qu'ils n'inventent point. Suivant cette idée, celui à qui le rencontreur de larme batavique montra sa trouvaille, et qui, réfléchissant sur toutes les circonstances et jusques à quel point les causes qui avaient concouru par hasard pouvaient agir en les conduisant exprès et avec art, imagina de porter tout d'un coup cette invention jusqu'où elle pouvait aller, et la mit en eff'et dans l'état où elle est aujourd'hui, — celui-là, dis-je, inventa plus que le premier, ou pour mieux dire, ce fut le seul inventeur.
Monsieur de Réaumur au contraire a inventé la transformation du fer en acier ; c'est un fruit de ses recherches, résultat d'un certain nombre d'expériences faites exprès. Il a vu de loin la possibilité
de ce fait ; il a discuté ses premières vues ; il les a suivies, et enfin, ajoutant et rectifiant toujours conformément aux principes fixes qu'il s'était formés làdessus et qu'il a imaginés d'abord, il l'a trouvé dans la suite : voilà une invention.
Monsieur Newton a de même inventé la méthode des fluxions, car, à supposer même que les premières semences en sont dans la Géométrie de Descartes, ce que j'ai ouï dire au géomètre bordelais, elles y sont si bien enveloppées, si cachées, si éloignées, que c'est dans ce cas le développement, l'extension, l'usage qui font l'invention : le génie de Descartes l'a conduit là, mais il n'a pas vu ce qu'il touchait et ce qu'il tenait ; M. Newton s'est posté dans cet endroit, et, avec deux bons yeux géométriques, il a vu tout le chemin qu'il y avait encore à faire ; les routes qu'il fallait prendre, il les a prises, et a réussi.
II faut distinguer l'invention, i° par rapport à celui qui invente, — 2° par rapport au public qui en jouit.
Par rapport à celui qui invente, elle ne doit être regardée comme invention que lorsqu'elle est le fruit de ses recherches, et, pour lors, elle doit être regardée comme telle, quoiqu'elle dépende de quelque chose déjà inventé, et qu'elle n'en soit pour ainsi dire que l'accomplissement et la perfection ; car toute perfection est invention, eu égard à ce qui est perfectionné.
Par rapport au public: i° il ne donne guère le titre d'inventeur qu'à celui qui a fait le premier pas ; il appelle tout le reste perfection, de quelque nature qu'il soit ; — 2° il ne distribue les honneurs de l'invention qu'à ceux qui ont trouvé des choses
qui leur sont utiles et dont l'usage est extrêmement sensible et fréquent. Ainsi tout homme qui ne sera pas philosophe vous dira : il n'y a guère d'invention que l'imprimerie, la poudre à canon, la boussole, les lunettes, etc. (autant que je puis me le rappeler, c'est ainsi que raisonne l'abbé Dubos)'; c'est que cela se voit, cela se sent, et comme ces choses n'auront pas été trouvées parmi les Anglais, parmi les Français, il vous dira : les Anglais, les Français n'inventent pas. Notez cependant que c'est principalement de ce public que dépend la réputation générale d'inventeur.
Il faut distinguer encore l'invention par rapport aux arts qui dépendent uniquement de l'imagination et par rapport à ceux qui dépendent en partie de l'imagination et en partie de l'expérience.
Dans le premier cas, celui qui a trouvé mérite toujours le titre d'inventeur ; tel est Homère par rapport au poème épique. Il n'y a point là de hasard, ou du moins de hasard extérieur : avant de faire un poème épique, Homère a dû nécessairement imaginer la plupart des conditions essentielles à cette forme de poésie; il a pressenti l'effet qu'elle devait produire et il a exécuté.
Par rapport aux arts qui dépendent en partie de l'expérience, l'invention peut n'être due qu'à l'expérience même, et cette expérience peut être un présent du hasard, la découverte d'un fait ; ce n'est point là inventer. Cette invention peut aussi être due
I . J.-J. Bel a publié au t. III des Mémoires de Littérature et d'Histoire (1727), du P. Desmolets, une Dissertation où l'on examine le système de l'abbé Dtibos touchant la préférence que l'on doit donner au goût sur la discussion.
à rimagination toute seule ou à une expérience faite de dessein prémédité et dans la vue de découvrir si un tel elTet qu'on a cru qui en pourrait résulter, en résulterait effectivement; dans ces deux cas, c'est une invention.
Il faut distingfuer en troisième lieu l'invention principale et l'invention accessoire, ou, pour m'expliquer plus clairement, la première, la seconde, la troisième invention, etc., dans le même genre.
Quand le premier pas est considérable, celui qui le fait est le seul qui doive être appelé inventeur, et on ne doit accorder aux autres que l'honneur de la perfection; ainsi Homère a inventé le poème épique et tout ce que l'on pourra ajouter à la constitution de cette espèce de poésie, ne sera jamais que perfection.
Si au contraire le premier pas n'est pas considérable, celui qui vient après doit être considéré comme le principal inventeur si ce qu'il ajoute excède de beaucoup ce qui était fait, et à mesure qu'il a plus tiré de son fonds que de celui d'autrui, il mérite plus ou moins les honneurs de l'invention; cependant l'abus du langage veut que ce ne soit là que perfectionner. Ainsi M. Newton a inventé la méthode des fluxions, quoiqu'il en ait pu tirer l'idée primitive de la Géométrie de Descartes, mais M. Leibniz n'a fait que la perfectionner, supposé du moins qu'il ait seulement imaginé une caractéristique plus commode, plus propre au détail et qu'il n'ait fait que développer, pousser plus loin, rendre plus clairs, etc., dans le calcul différentiel, les principes contenus implicitement ou explicitement dans la méthode des fluxions.
Voilà, mon cher Président, qui est bien brouillé. S'il y a quelque chose qui en vaille la peine, vous saurez bien le régénérer ainsi tel que je vous l'envoie.