MONTESQUIEU A GRENOILLEAU
Copie. Arcli. de La Brède.
[Mars 1734.]
J'ai reçu, Monsieur, le mémoire admirable que vous avez eu la bonté de faire. Je ne vois pas qu'il y ait rien à y changer. Tout y est court, clair et net, de façon que l'avocat n'a, me semble, qu'à rectifier le sujet de l'intervention, parce que vous n'étiez pas instruit que les jurats ne sont intervenus qu'au pétitoire, n'ayant pas le procès.
La lecture de votre requête m'a fait naître quelques réflexions que je vais vous communiquer ici, parce qu'elles pourront vous faire naître des vues, soit pour ajouter à cette requête, soit pour les faire mettre dans une autre.
Quand les Jurats disent qu'ils n'ont point de lettres, cela veut dire seulement, comme vous l'avez remarqué, qu'ils n'en ont point de favorables à leurs prétentions, car je me souviens que M. Maignol, étant sur les lieux, me montra trois ou quatre dénombrements qui ne disent absolument rien. Or, que peuvent-ils avoir pour la justice d'une lande rase que des dénombrements et des baillettes des concessions qu'ils ont faites à des vassaux ou tenanciers? Ils ont fait deux concessions: Tune au sieur de La Roque ou ses auteurs, l'autre au sieur de Licterie et ils les ont toutes les deux.
1. Homme d'affaires de Montesquieu à Bordeaux. Dans une lettre du 5 mars 1734, il annonce à Montesquieu, l'envoi d'un » mémoire responsit à la requête de M. le procureur-syndic de cette ville [de Bordeaux] » (Arch. de La Brède). Il s'agit, comme dans les lettres 23 1, 234 et 235, du procès avec les Jurats au sujet des limites de la seigneurie de Martillac, iîef de Montesquieu, et du comté d'Ornon, qui appartenait à la ville.
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S'ils avaient eu des limites aussi constantes qu'ils le disent, pourquoi leur dénombrement n'en aurait-il pas parlé ? Je soupçonne qu'ils ont eu des raisons pour ne point fixer ces limites dans un dénombrement.
La Philippine ' recule de bien loin leurs prétentions et les borne à l'Eau Blanche, une demi-lieue plus bas. Ils n'ont pas voulu marquer de limites dans leurs dénombrements, parce qu'elles auraient été contradictoires à celles de leur Philippine. Et n'y a-t-il pas d'apparence que, dans une lande rase et de nulle valeur, les bourguis(?)- ont peu à peu défriché et se sont toujours avancés sur les vacants de risle-Saint-Georges. Il me semble que le procureur syndic, traitant sans cesse mes auteurs de fripons, il ne serait pas mal de rétorquer, dans l'occasion, l'argument contre les Jurats. Du reste, je n'ai pas examiné cette Philippine, mais elle est dans mes archives.
Il y a une assise entre les autres, qui désigne et constate le lieu où est la lagune du Brey, sur le grand chemin Romain, Si nous avons cette assise en forme, ne faudra-t-il pas s'en servir nommément, pour faire tomber l'équivoque de l'orthographe des noms?
Vous avez très bien fait d'avouer la borne de Méjelane, cela retranche tout discours et toutes les questions inutiles et vous avez aussi bien fait d'avouer le mémoire et de ne point nier même que la borne de Méjelane n'ait pu être plantée à l'occasion du procès. Il est certain que ces bornes ont
1. Lettres-patentes de Philippe-le-Bel, de décembre 1295, concédant aux jurats de Bordeaux la juridiction de la banlieue. Voy. Archives municipales de Bordeaux. Livre des privilèges (Bordeaux, 1 87S, in-4''), p. 4.
2. Sans doute habitants de la banlieue. Cf. Du Cangc : burguitas, synonyme de banleuca.
donné naissance au procès ou qu'elles l'ont terminé : on ne sait certainement lequel des deux; pour couper court, il vaut mieux les avouer.
Si je rapporte les assises faites à la lagune du Brey, par la dame de Saucats, les jurats diront : Saucats ne peut pas aller à la lagune du Brey si Martillac va à Méjelane et à la lagune du Brey. Car, ajouteront-ils, Saucats sera arrêté par Mareuil et Méjelane dont les assises ne peuvent pas se soutenir.
Ne pourrai-je pas répondre que dans ces temps-là les limites entre Saucats et Martillac étaient incertaines, qu'elles n'ont été fixées que depuis un an et que la dame de Saucats, pour conserver ses droits de Saucats, faisait valoir en général les droits des seigneurs de l'Isle-Saint-Georges dont Saucats et Martillac faisaient partie ? Comme elle agissait en conformité des anciens titres, il n'}' a que le seigneur de Martillac qui eût pu s'en plaindre.
Lettre à Monsieur Grenoilleau.