MONTESQUIEU A GUASCO
Lettres familières (Xlll), p. 52. — Laboulaye, VII, 277.
De Paris, 1746 [fin 1746!'.
Vous avez bien deviné et, depuis trois jours, j'ai fait l'ouvrage de trois mois; de sorte que, si vous êtes ici au mois d'avril, je pourrai vous donner la commission dont vous voulez bien vous charger pour la Hollande, suivant le plan que nous avons fait-. Je sais à cette heure tout ce que j'ai à faire. De trente points je vous en donnerai vingt-six': or, pendant que vous travaillerez de votre côté, je vous enverrai les quatre autres.
Le P. Desmolets m'a dit qu'il avait trouvé un libraire pour votre manuscrit des Satires"^, mais que personne ne veut de votre savante dissertation, parce qu'on est sûr du débit de ce qui porte le nom de satires et très peu des dissertations savantes. Votre censeur est mort; mais je m'en console, puisque l'auteur est encore en vie.
Vous avez bien tort de me reprocher de ne pas vous écrire des nouvelles, vous qui ne m'avez rien dit sur le mariage de M''^ Mimi, ni sur mes ven-
1. La date approximative est donnée par l'allusion à l'invasion de la Provence, à la fin de la lettre.
2. Sur ces projets d'impression de l'Esprit des Lois en Hollande, cf. Laboulaye, t. III, p. xxi.
3. Il faut noter que Montesquieu comptait alors donner trente livres à V Esprit des Lois : il se borna à vingt-neuf, auxquels il ajouta, durant l'impression, les livres XXX et XXXI.
4. Satires du prince Cantemir, précédées de l'histoire de sa vie, Londres, J. Nourse, 1750, 2 part. in-i2.
danges de Clairac, qui ne seront sûrement pas si bonnes qu'elles l'auraient été, par la consommation de raisins que vous avez faite dans mes vignes.
On ne croit pas que les affaires de milord Morton' soient aussi mauvaises qu'on l'a cru dans le public, aigri par la guerre contre les Anglais. Le P. Desmolets n'a point eu de tracasseries dans sa congrégation, d'autant plus qu'il ne porte point de perruque^; mais il dit que vous lui donnez trop de commissions. Je vous donne la devise di^ Porcépic, Continus eininns' . Le P. Desmolets dit que vous avez plus d'affaires que si vous alliez faire la conquête de la Provence... : remarquez que c'est le P. Desmolets qui dit cela. Pendant que vous serez à Clairac, prenez bien garde à trois choses : à vos yeux, aux galanteries de M. de La Mire, et aux citations de saint Augustin dans vos disputes de controverse. J'envie à M"^*^ de Montesquieu le plaisir qu'elle aura de vous revoir.
Adieu; je vous embrasse.
A Vabbé de Guasco, — à Clairac.
1. James Doug^las, comte de Morton (1707- 1768). «Ce seigneur étant venu à Paris durant la guerre, on l'avait mis à la Bastille. » (Guasco.)
2. « Dans le chapitre générai tenu par la congrégation de l'Oratoire, on déclara la guerre à l'appel de la bulle Unig-eiiittts et aux perruques de poil de chèvre dont quelques-uns se servaient au lieu de grandes calottes. Plusieurs membres quittèrent plutôt que de se soumettre à ces duretés. Le père Desmolets était bibliothécaire de la maison de Saint- Honoré [l'Oratoire], et un des plus anciens amis de l'auteur qui, lui ayant montré son manuscrit des Lettres Persanes pour savoir si cela serait débité, lui répondit : € Président, cela sera vendu comme du pain. » (Guasco).