MONTESQUIEU A GUASCO
Lettres familières (XV), p. 5q. — Laboulaye, VII, 282.
De Paris, en 1746
J'ai lu, docte abbé, votre dissertation^ avec plaisir; et je suis sûr que je vous mettrai sur la tête un second laurier de mon jardin'', si vous êtes à La Brède, comme je l'espère, lorsqu'il vous aura été décerné par TAcadémie. Le sujet est beau, vaste, intéressant, et vous l'avez fort bien traité. Je suis bien aise de vous voir, vous, chasser sur mes terres. Il y a deux choses dans votre dissertation que je
1. Le tome XX des Mémoires de l'académie des Inscriptions (années 1 744-1 74Ô) ne contient pas moins de cinq dissertations de l'abbé Lebeuf.
2. Dissertation sur l'autonomie des villes et des peuples soumis à une puissance étrangère.... Avignon, 1748, in-ii.
3. c Ayant appris de Paris que l'Académie avait décerné le prix à la dissertation. M. de Montesquieu fit faire une couronne de laurier et, pendant qu'on était à table, il la fit mettre par M"" sa fille sur la tête du vainqueur, qui ne s'attendait point à cette surprise. » (Guasco.)
voudrais que vous éclaircissiez: la première, c'est qu'on pourrait croire que vous mettez Carthage, après la seconde guerre punique, au rang des villes autonomes soumises à l'Empire romain; vous savez qu'elle continua d'être un État libre et absolument indépendant; la seconde remarque regarde ce que vous dites du titre âCéleuthérie. Vous n'indiquez point de différence entre les villes qui prenaient ce titre et celles qui prenaient celui d'autonomes. Vous n'avez fait que toucher ce point, et il méritait d'être éclairci. Vous savez qu'on dispute là-dessus, et que des savants prétendent que Véleutliérie disait quelque chose de plus que Vautonomie'. Je vous conseille d'examiner un peu la chose, et de faire à ce sujet une addition à votre dissertation.
J'ai fait faire une berline, afin que je vous mène plus commodément à Clairac, que vous aimez tant. Nous ne disputerons plus sur l'usure-, et vous gagnerez deux heures par jour. Mes prés ont besoin de vous. L'Eveillé' ne cesse de dire : « Oh! si M. l'abbat étoit ici! » Je vous promets qu'il sera docile à vos instructions: il fera tant de rigoles que vous voudrez^. Mandez-moi si je puis me flatter que
1. Cf. Bougrainville, Dissertation sur la question: quels étaient les droits des métropoles grecques sur les colonies, Paris, 1745, in-12. Le sujet avait été mis au concours par l'académie des Inscriptions.
2. « Ce correspondant de M. de Montesquieu avait composé autrefois un traité sur l'usure, suivant le système des théologiens, système contraire à celui de l'auteur de VEsprit des Lois, et impraticable dans les pays de commerce. » (Guasco.) Cf. Esprit des Lois, livre XXII.
3. € Chef des manœuvres de la campagne de M. de Montesquieu. » (Guasco.)
4. € Il avait eu bien de la peine à persuader à ces paysans à faire aller l'eau dans un pré attenant au château de La Brède, qu'il avait entrepris d'améliorer; les paysans s'opposant parla grande raison banale que ce n'était pas la coutume du pays. » (Guasco.)
VOUS prendrez la route de la Garonne, parce qu'en ce cas je profiterai d'une occasion qui se présente pour envoj'er directement mon manuscrit à l'imprimeur. Pour vous avoir, je vous dégage de votre parole. Aussi bien l'impression ne doit point en être faite en Hollande, encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu'à coups de canon. Il n'en est pas de même des Piémontais, car il s'en faut bien que nous soyons en guerre avec eux; ce n'est que par manière d'acquit que nous assiégeons leurs places, et qu'ils prennent prisonniers tant de nos bataillons': vous n'avez donc point de raisons de nous quitter; vous serez toujours reçu comme ami en Guienne. Nous nous piquerons de ne pas céder au Languedoc et à la Provence. Je vous remercie d'avoir parlé de moi al Serenissimo^^ très flatté qu'il se soit souvenu que j'ai eu l'honneur de lui faire ma cour à Modène. Je vous enverrai mon livre que vous me demandez pour lui.
Vous trouverez ci-joints les éclaircissements' peu éclaircissants que vous envoie le chapitre de Comminges. L'abbé, vous êtes bien simple de vous figurer que des gens de chapitre se donnent la peine de faire des recherches littéraires; ce n'est pas moi, c'est mon frère, qui est doyen d'un chapitre, qui vous dit de vous mieux adresser. Que cela ne vous fasse cependant pas suspendre votre histoire de
1. »^ Il s'agit ici de l'aft'aire d'Asti où neuf bataillons français furent faits prisonniers par le roi de Sardaigne. >(Guasco.)
2. François-Marie d'Esté, duc de Modène (1696-1 780); sur la réception de Montesquieu à la cour de Modène, cf. Voyages, I, p. iSj et suiv.
3. « Ils regardaient l'histoire ae Clément Goût, qui fut évêque de Comminges, archevêque de Bordeaux et ensuite pape. » (Guasco.)
DE MONTESQUIEU ^Zi
Clément V; vous l'avez promise à notre Académie. Revenez, et vous y travaillerez plus à l'aise sur le tombeau de ce pape'. Je prétends que vous ne laissiez l'article de Brunissende', car je crains que vous ne so3'ez trop timoré pour nous en parler; je ne vous demande que de mettre une note. Vos recherches vous feront lire des savants, et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas.
J'ai envoyé votre médaille^ à Bordeaux, avec ordre de la remettre à M. de Tourny, pour la remettre à M. rintendant du Languedoc^. Mon cher abbé, il y a deux choses difficiles: d'attraper la médaille, et que la médaille vous attrape.
Adieu; je vous attends, je vous désire, et vous embrasse de tout mon cœur.